Libye : l’aube du crépuscule

Jean-Claude Willame

L’intervention militaire en Libye a fait sortir de leur tanière les vieux briscards du tiers-mondisme, de l’humanitaire et de certains courants « progressistes ». L’ancien patron de MSF, Rony Brauman, qui n’a pas pris la peine de lire le texte de la résolution des Nations unies, a vu dans l’opération « Aube de l’Odyssée » une démonstration de l’arrogance de l’Occident qui voudrait « imposer la démocratie par la force ». Curieux paradoxe que la position de Brauman. D’un côté, il craint que la « protection des populations (par des bombardements) signifie, en pratique, chasser Kadhafi et le remplacer par un Karzaï local ou diviser le pays en gelant la situation ». De l’autre, il soutient qu’il faut reconnaitre le Conseil national de transition (donc éventuellement un Karzaï local et une partition du pays ?) en lui fournissant « des armements et des conseils militaires pour rééquilibrer le rapport des forces sur le terrain, ainsi que des informations sur les mouvements et préparatifs des troupes adverses ».

Plus emphatique encore, mais moins contradictoire, est l’appréciation d’un « revenant » qui fait surface dans les médias. Pour Michel Collon, un ancien du PTB belge, l’intervention en Libye est synonyme de « guerre impérialiste », de « buts cachés », de « médiamensonges » : elle est aussi le fait d’une ONU qui « ne représente pas les peuples », une position partagée évidemment par le grand théoricien canadien du complot qu’est Michel Chossudovsky.

Du côté français, un certain nombre de progressistes respectables et respectés, dont Gisèle Halimi, ont aussi déclaré qu’il ne fallait pas intervenir parce que le président Sarkozy… avait mis la main sur l’affaire. Quant au PCF, suivi par tous les partis communistes européens, rien que du normal : l’intervention militaire en Libye s’apparente à une « récupération » par l’Otan, les États-Unis et l’Union européenne des mouvements populaires en cours. Une exception toutefois : celle de Jean-Luc Mélenchon (Front des Gauches) qui vient au secours de la zone d’exclusion aérienne pour autant qu’elle soit approuvée par le Conseil de sécurité et non par l’Otan qu’il exècre.

Enfin, il y a toutes celles et ceux qui, de bonne ou de moins bonne foi — malheureusement le polémiste Éric Zemmour [1] est passé par là — invoquent l’argumentaire du « deux poids, deux mesures » — pourquoi pas d’intervention en Côte d’Ivoire, au Congo, en Syrie, au Bahreïn, etc.? — en ne se rendant pas compte que l’on en arriverait ainsi à justifier un « impérialisme moral » que l’on réprouve par ailleurs.

On en vient à se demander si ces discours, souvent un tantinet narcissiques, ne sont pas annonciateurs d’un crépuscule de bienpensants qui ne sont plus en phase soit avec les réalités de terrain, soit avec un certain réalisme politique qui fait que « la plus belle fille au monde ne peut donner plus que ce qu’elle a ».

Mais l’affaire libyenne — et il faut le redire — est aussi porteuse d’un autre « crépuscule » : celui de hauts dirigeants et d’appareils diplomatico-militaires qui ont une fois de plus montré toutes leurs limites. Tout avait (mal) commencé par la prise de position comme toujours solitaire de Nicolas Sarkozy qui, sautant à pieds joints sur une résolution du Parlement européen — qu’il avait lue trop vite — et sans aucune concertation avec son nouveau ministre des Affaires étrangères, décréta que le Conseil national de la transition libyen était la « seule autorité légitime » en Libye et qu’il fallait en découdre avec un tyran qui massacre sa population. Il n’en fallait pas plus pour qu’intervienne une levée de boucliers de la part de certains de ses interlocuteurs pour lesquels Nicolas Sarkozy savait très bien que sa déclaration allait poser de gros problèmes. On a raison de dire que le président français a surtout voulu faire oublier sa catastrophique politique moyen-orientale (en Tunisie et en Libye surtout) et éventuellement effectuer un retour à cent-quatre-vingts degrés à une position gaulliste qui n’est pas sa tasse de thé, mais qui lui permettait de tenter de faire mentir des sondages tout aussi catastrophiques.

On aurait toutefois davantage raison de désigner une autre responsabilité beaucoup plus « lourde » : celle de la baronne Catherine Ashton qui, en vertu du traité de Lisbonne (article 34), stipule que « le haut représentant pour les affaires étrangères et de la sécurité organise la coordination de l’action des pays membres au sein des organisations internationales [2] ».

L’Otan n’a pas été mieux loti en termes de processus de concertation. Ici, ce sont des éclats de voix qui ont retenti. D’un côté, l’Allemagne et la Turquie se sont clairement opposés à la zone d’exclusion aérienne et à toute intervention militaire quelle qu’elle soit, alors que le ministre belge de la Défense donnait publiquement de la voix en faveur d’une « solution guerrière » et que l’Italie, après avoir accepté de mettre ses bases à la disposition de la coalition ad hoc qui se mit en branle (France-Angleterre-États-Unis), se déjugeait en vingt-quatre heures parce que l’opération militaire n’était pas conduite par l’Otan. Idem pour la Norvège qui, après avoir déclaré mettre des avions à la disposition de l’opération franco-américano-britannique, se décidait soudainement à suspendre son appui tant que la question du commandement n’avait pas été résolue. Quant aux États-Unis, ils paraissaient très gênés aux entournures lorsqu’il était question de prendre la direction des opérations à la fois dans le cadre de l’Otan (d’où les pays arabes sont absents) ou dans le cadre d’une coalition ad hoc. Résultat des courses : de longues et interminables palabres sur le qui fait quoi dans l’« Aube de l’Odyssée » et une décision peu claire et parfaitement embrouillée. Tout le monde, Allemagne et Turquie inclus, s’en remet en définitive à l’Otan pour conduire les frappes lancées par la coalition et pour faire respecter un embargo total sur les armes dans le strict cadre onusien de « la protection des populations civiles », alors que les principaux ténors occidentaux évoquent ouvertement et contre l’avis formel de l’Otan des aides militaires à l’opposition et ne se cachent pas pour faire de l’élimination du dictateur libyen l’objectif final de l’intervention.

De l’autre côté de la Méditerranée, les « états d’âme » ont été tout aussi chaotiques. Alors que dans un premier temps, la Ligue arabe participait à la réunion de Paris qui mit en route la coalition ad hoc et entérinait donc sa montée en puissance en vertu de la résolution du Conseil de sécurité [3], son président effectuait lui aussi une marche arrière en critiquant les premières frappes aériennes en Libye « qui auraient touché des civils », avant de se dédire en affirmant qu’« on l’avait mal compris ». Du côté de l’Union africaine, dont beaucoup de composantes ont des rapports de clientèle étroits avec le « guide » et qui a montré ses limites dans la gestion du conflit de légitimité en Côte d’Ivoire, on entendait négocier avec le régime Kadhafi : ici aussi, les vieux despotes que sont Yoweri Museveni et Robert Mugabe donnèrent de la voix — et pour cause — pour condamner l’intervention militaire.

Malgré tous ces atermoiements où le ridicule n’a pas tué, une consolation tout de même. Tout le monde est d’accord : à l’instar de ce qui s’est passé pour les pays voisins, le despote libyen est définitivement condamné à terme. Le reste, c’est de l’histoire en marche, et une histoire où le souverainisme, pas plus que l’« impérialisme », ne fait plus la loi.

Voir également, « Pourquoi ne pas aller manifester le dimanche 20 mars », carte blanche de Pascal Fenaux, Pierre Vanrie et Pierre Coopman publiée dans Le Soir du 18 mars (www.lesoir.be/debats/cartes_blanches/2011-03-18/pourquoi-ne-pas-aller-manifester-ce-dimanche-829096.php) et reprise sur le site de la revue (www.revuenouvelle.be)

[1Pour rappel, l’intéressé est poursuivi en justice pour propos racistes dans plusieurs de ses récentes interventions à la télévision.

[2« Les États membres coordonnent leur action au sein des organisations internationales et lors des conférences internationales. Ils défendent dans ces enceintes les positions de l’Union. Le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité assure l’organisation de cette coordination. »

[3Rappelons qu’en vertu de sa résolution 1973 du 18 mars, le Conseil de sécurité a autorisé les États membres « à prendre toutes mesures nécessaires » afin de « protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit ».