Liberté sur paroles

Joëlle Kwaschin

Quand donc sortiras-tu de prison  ? Il sourit, peut-être jamais... « Qui prier pour oublié  ? » Sur le mur de l’un de ces bagnes d’enfants aujourd’hui disparus, fabriques de délinquants, une main a corrigé le « é » d’oublier. Qui prier pour oublier  ? est un film [1] consacré à Jean-Marc Mahy et à deux autres ex-détenus. Désapprend-on jamais dix-neuf années de cellule, de vacarme qui conduit à se faire mettre au trou pour trouver le silence, d’odeurs d’hommes entassés dans les établissements pénitentiaires surpeuplés, d’humiliations de fouilles au corps, répétées parfois à dix reprises lors des comparutions au Palais de justice  ? Perd-on la mémoire d’une tentative de suicide, de l’isolement où rode la folie  ? Surtout peut-on enterrer les souffrances des familles de ses victimes alors qu’elles vous accompagnent sans cesse  ?

Jean-Marc Mahy a passé dix-neuf ans en prison  : un jour, la petite délinquance de l’adolescent a tourné à la tragédie, et deux hommes sont morts. Entré à dix-sept ans, il en sort à trente-six. Soucieux de désamorcer la fascination de certains jeunes devant l’image de durs qui colle à la peau de ceux qui sont passés par une institution publique de protection de la jeunesse ou la prison, il n’a de cesse de témoigner de son parcours. Des gamins qui ont fait l’expérience de l’incarcération crânent à leur sortie  : face aux copains, ils ne diront pas qu’ils n’en menaient pas large et qu’entrer en prison revient à vivre en enfer. Griffé sur un mur de la prison de Schrassig au Grand-Duché de Luxembourg  : « Ici, vous trouverez tout, sauf de l’aide. »

Un mercredi matin ensoleillé, Jean-Marc Mahy arrive dans une classe de sixième professionnelle d’une école bruxelloise. Quelques jeunes filles sont voilées, ce ne seront pas les moins intéressées. L’un des garçons se précipite, je vous en prie, installez-vous, voilà une chaise..., il en fait un peu trop, mais sa courtoisie inattendue émerveille l’amie qui accompagne Jean-Marc Mahy. Tiens donc, ces jeunes-là ont de l’éducation. Deux heures sont prévues, mais lorsque Jean-Marc Mahy quitte l’établissement, trois bonnes heures sont passées, la cloche a sonné à plusieurs reprises et personne ne l’a entendue.

Son témoignage est puissant, les élèves, silencieux, attentifs, le rare murmure de l’un immédiatement interrompu par les autres. Deux collègues du professeur se glissent dans la classe, l’une d’elles qui doit donner l’heure suivante laisse courir le temps, son cours s’annule. Midi sonne, ils n’ont donc pas faim  ? La parole est aux élèves, ils posent avec intelligence questions sur questions, s’écoutent les uns les autres sans se couper la parole. Jean-Marc Mahy martèle que l’on a toujours le choix, il les bouscule, c’est un peu facile de trouver des excuses dans le fait d’être d’origine marocaine... Son handicap à lui est invisible, mais il le traine comme un boulet.

Malgré cela, en liberté conditionnelle depuis septembre 2003, il « remonte vers la vie, marche après marche [2] ». Et si l’on en rate une, il faut repartir vers l’avant, ne pas se laisser aspirer par le passé. « La ministre de la Justice, Laurette Onkelinckx, dit que les détenus doivent quelque chose à la société. C’est vrai. Mais pour cela, eux-mêmes doivent avoir reçu quelque chose. J’essaie de donner un sens à ma vie et de ne pas tuer mes victimes une seconde fois. Je ne demande pas que l’on me pardonne. Je paie le solde de ma dette. »
La qualité de l’accueil des élèves, leur concentration respectueuse valait bien un courriel au professeur. Diable, il fallait tout de même que l’amie de Jean-Marc Mahy, venue dans cette école en discrimination positive des clichés plein les yeux, fasse amende honorable de ses préjugés. Le courrier circule dans toute l’école, du directeur au sous-directeur, du titulaire aux élèves. Ce n’est pas si fréquent que les élèves soient félicités par une personne extérieure à l’établissement.

Il arrive que certains gamins disent, « l’école, c’est une prison ». Jean-Marc Mahy leur explique que ce n’est pas exactement la même chose, tu vois, toi, la journée finie, tu peux rentrer à la maison. Mais ils ont en partage avec les ex-taulards de devoir sans cesse montrer que leurs pattes de jeunes issus de l’immigration sont bien blanches et qu’ils ne sont pas des délinquants en puissance.

[1Qui prier pour oublier, a été réalisé par Ekin Ercan, Gilles Gengler et Thibault Darscotte, Les Ateliers de l’Inraci, 2007.

[2On lira le très beau portrait qu’Anne-Marie Pirard a consacré à Jean-Marc Mahy sur le site de la Fondation Roi Baudouin. « Remonter vers la vie, marche après marche », <www.kbs-frb.be/files/db/FR/portrait...> .
Dans le cadre du projet Hors-pistes, Jean-Marc Mahy a tourné avec le réalisateur Daniel Nokin un DVD, Liberté sur paroles qui montre que la réinsertion se prépare et surtout qu’elle est possible. Ce film est destiné à être diffusé dans les institutions publiques de protection de la jeunesse, les prisons, les écoles...