Libérer et responsabiliser les sociétés arabes

Pascal Fenaux

La liquidation de toute opposition par les dictatures en place dans la plupart des régimes arabes, et à laquelle les États-Unis et l’Europe ont contribué, a préparé le terrain pour les attentats.

Le carnage du 11 septembre a suscité des réactions très contrastées. Aux côtés du traumatisme et de l’empathie manifestés par une majorité des opinions occidentales envers les quelque six-mille victimes des attaques, on a également relevé le développement d’un discours tendant à expliquer que, en l’état actuel des relations internationales, de la diplomatie américaine, de la logique capitaliste et du passé colonial non assumé de l’Europe occidentale, il était possible de, au minimum, comprendre ce qui avait bien pu pousser les jeunes kamikazes pirates de l’air à se jeter, avec leurs centaines d’otages, dans les feux de l’enfer.

Rapidement, les traditionnelles manifestations pacifistes se sont remises en branle, encouragées, il est vrai, par l’absence d’indices probants sur les commanditaires réels des attaques contre New York et Washington, ainsi que par un type de riposte américaine malheureusement trop prévisible à l’instant où ces lignes sont écrites. De même, les discours relatifs aux damnés de la terre et au nécessaire redéploiement des politiques du développement dans les pays « du Sud » ont refait surface.

L’ennui, c’est que ces discours cachent parfois mal une certaine » satisfaction » ou « rassurance » quant au fait que l’hyperpuissance américaine s’est révélée un colosse aux pieds d’argile, voire expriment un antiaméricanisme que l’on ne pourrait en aucun cas qualifier de « primaire » tant ce serait faire insulte à l’extrême sophistication parfois déployée pour articuler ce langage. De même, ces discours pèchent par l’existence de trop de points aveugles, mais peut-être nécessaires pour refuser de considérer, fondamentalement, l’Autre comme un réel alter égo, non seulement en humanité, mais aussi en cruauté.

Dans de nombreuses sphères de pensée et de militantisme règne une incapacité, voire une répugnance, à accepter le crime de masse du 11 septembre dans son intentionnalité et dans l’altérité radicale et totalitaire que ses auteurs ont sans doute voulu exprimer. Cette incapacité peut être considérée comme un refus de considérer « le Sud », « les Sud », « le monde arabomusulman », « les sociétés arabes », « les sociétés musulmanes », parce que « dominées » et « exclues », comme étant capables de développer en leur sein des réactions aussi radicales et effrayantes que ce que le Nord s’est montré à même de sécréter durant tout le XXe siècle. Tout se passe comme s’il n’était pas permis d’imaginer et de reconnaitre que ces sociétés, travaillées par autant de contradictions que les nôtres, puissent développer des mouvements politiques fondant leur action sur des ressources culturelles porteuses, comme chez nous, d’une vision du monde ethnocentrée, religieusement centrée, fondée, peu ou prou, sur un sentiment de supériorité ou de défi et de déni envers un Occident qui, bien que laïcisé, n’en est pas moins forgé par deux-mille ans de christianisme et n’en est pas moins perçu comme tel par la majorité des « arabo-musulmans », que cette perception soit de l’ordre de la reconnaissance ou de l’hostilité.

Sur un antiaméricanisme parfois pénible par sa prévisibilité est venu se greffer un type d’explication fondé sur une Vision strictement socioéconomique des rapports sociaux et internationaux. Or le moins que l’on puisse dire, c’est que ce type d’explication, articulé sur l’éternel complot capitaliste et/ou américain et sur le sous-développement, a du mal à tenir la route. Pourquoi ? Parce que, au stade actuel des enquêtes du FBI et pour autant que l’on puisse s’y fier, les exécutants du massacre du 11 septembre ne correspondent pas vraiment au profil classique de « damnés de la terre ». Certes, rappelleront certains, les révoltes sociales et, a fortiori, les mouvements sociaux sont en général menés par des « classes montantes » frustrées dans leur ascension sociale et fondant leur légitimité sur l’exclusion et la domination vécues par les classes « populaires ».

DES SOCIÉTÉS LOGIQUEMENT CONTRADICTOIRES

L’ennui, c’est que cette façon de lire l’horreur semble parfois légitimer son déroulement. Surtout, elle ne permet en aucun cas de répondre à une question lancinante. Comment se fait-il que, Sentier lumineux mis à part, les sociétés latino-américaines (sans parler de certains États asiatiques et de la majeure partie des pays d’Afrique subsaharienne) n’ont jamais sécrété de réactions aussi radicales dans leur manifestation d’altérité alors que, de l’économique au social, en passant par le politique, elles sont en droit de nourrir à l’adresse des États-Unis et des institutions financières internationales une hostilité (c’est un euphémisme) bien plus violente que celle manifestée par de larges secteurs des opinions « arabo-musulmanes » ? Les réponses à cette question extrêmement complexe sont multiples. Mais il faut reconnaitre qu’elles renvoient bien souvent à des contradictions essentiellement propres aux sociétés arabo-musulmanes, aux conditions dans lesquelles ces dernières se sont constituées, aux conditions dans lesquelles elles organisent lesdites contradictions (ou en sont empêchées) et aux modes d’accession et de maintien au pouvoir de leurs élites. Toutes choses dans lesquelles, bien souvent (mais pas toujours, cf. l’expérience avortée de Mossadegh en Iran), « l’Occident » n’a que des responsabilités partielles à assumer ou, pour être exact, a d’autres responsabilités à assumer que celles qu’on lui impute généralement.

Un intellectuel islamiste de la trempe de Tariq Ramadan ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Ce théoricien d’un islam politique, culturaliste, non violent et démocratique a rapidement appelé toutes les personnes se réclamant de la foi musulmane et tous les théologiens musulmans à ouvrir le débat sur les responsabilités et les causes du carnage du 11 septembre, sans se donner le luxe de pratiquer la politique de l’autruche. En effet, des déclarations du style « Ces actes n’ont rien à voir avec l’islam » ou « Les auteurs des attentats ne sont pas de vrais musulmans », si elles expriment souvent la volonté légitime de se dédouaner de l’horreur et de lutter contre les amalgames entre islam, islamismes, lutte armée et terrorisme, n’en ont pas moins pour conséquence d’exclure les auteurs de l’attaque hors de la communauté et, partant, de s’éviter tout débat. Or s’il est un fait qui pose question, c’est que les pirates kamikazes du 11 septembre ont inscrit leur acte dans la logique d’un exercice très particulier de la foi musulmane.

L’ALIBI DU DEUS EX MACHINA

De même, la tentation d’exclure les auteurs et les commanditaires des attaques du 11 septembre de la communauté des croyants fait écho à une autre tentation, partagée par nombre d’intellectuels européens et nombre d’Arabes : dénier toute capacité (voir intentionnalité) de la part d’Arabes à exécuter pareil carnage. Ainsi, très rapidement, la rumeur s’est emparée des opinions arabes, pour qui seul le Mossad israélien était capable d’orchestrer pareille opération. Opinion relayée allègrement par certains groupes de gauche pour qui, évidemment, c’est forcément la CIA qui a orchestré ou laissé faire le carnage. L’Amérique, maitre omnipotent et omniscient, se serait ainsi fourni l’alibi massif d’une réorganisation géopolitique martiale du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Il ne devrait pas être nécessaire de démonter les contradictions internes de tels discours paranoïaques ou irresponsables où se côtoient une dénonciation des États-Unis coupables d’avoir « créé les talibans » et « fait l’Arabie Saoudite », et le « constat » d’une opposition islamiste parlant au nom des damnés de la terre.

Ce qui est dramatique dans cette façon de lire l’horreur, c’est qu’elle revient, consciemment ou pas, à déresponsabiliser les acteurs et à s’en remettre, in fine, à un deus ex machina, en l’occurrence les États-Unis. L’idée ici n’est absolument pas de nier les responsabilités des grandes puissances et de l’hyperpuissance américaine dans le développement ou la perpétuation de situations proprement scandaleuses dans diverses régions du globe, dont le Moyen-Orient. Ici, il s’agit plutôt de considérer les sociétés arabes et musulmanes comme des sociétés comme les autres, avec leurs contradictions, leurs conflits internes, leurs visions du monde, soit des sociétés capables d’historicité. Or, à suivre la logique d’une interprétation faisant des États-Unis l’alpha et l’oméga de nos heurs et malheurs, on en arrive à nier notre historicité et celle de nos partenaires et adversaires. Cette tendance a par ailleurs fini par prédominer au Moyen-Orient, où toutes les rumeurs et toutes les récriminations se portent la plupart du temps contre les États-Unis ou Israël, des acteurs politiques parfois très étrangers à des problèmes proprement internes.

Cette tendance, souvent très tiers-mondiste, à déresponsabiliser des sociétés entières pour n’y voir que des objets ou des sujets de l’impérialisme américain s’était déjà illustrée lorsqu’il s’était agi d’interpréter l’apparition et le développement de mouvements politiques se réclamant de l’Islam, au Maghreb particulièrement. À droite, on ne voyait dans les mouvements islamistes que des résurgences pathologiques d’un passé appelé à s’évanouir ou des menaces strictement orientées contre les États occidentaux et leurs intérêts dans la région. À gauche, les mouvements islamistes ne pouvaient être que des jouets aux mains de l’Arabie Saoudite, soldat discipliné des États-Unis. Il suffisait que l’on découvre que le FIS algérien ait, un temps, bénéficié des largesses saoudiennes pour que ce mouvement ne soit plus considéré que comme une baudruche qu’un simple coup de canif suffirait à dégonfler. Nombre de démocrates algériens autoproclamés et compagnons de route de la junte militaire ne nous expliquaient-ils pas que les malheurs de l’Algérie avaient commencé avec l’accueil fait par Boumediene à des professeurs égyptiens d’obédience islamiste chassés par Nasser et Sadate ? Le malheur, c’est toujours à cause des autres.

DES CHAMPS POLITIQUES CRIMINALISÉS

Le problème, c’est que cette façon commode de voir les choses a eu pour effet que les mouvements islamistes, quels qu’ils fussent et quels que fussent leurs programmes et méthodes, n’ont jamais été considérés comme des acteurs politiques, mais comme des jouets ou des rassemblements de criminels, toutes choses « n’ayant rien à voir avec l’Islam ». Ce qui gênait nombre de « belles âmes », c’était, comme s’ingénie encore à le rappeler (non sans provocations et généralisations) l’islamologue François Burgat, que ces mouvements exprimaient dans de nombreux cas le désir de classes moyennes éduquées d’accéder au pouvoir en mobilisant leurs ressources culturelles, des ressources rejetées ou simplement instrumentalisées ou folklorisées par les pouvoirs en place, quelles que fussent les identités politiques proclamées de ces derniers. Surtout, ces mouvements islamistes, qu’ils soient violents ou non, démocratiques ou non, ultraconservateurs ou non, exprimaient également une volonté explicite de mettre « l’Occident » à distance. Longtemps fascinés par l’expérience du Japon de la fin du XIXe siècle, les principaux idéologues islamistes rêvaient d’un monde arabe et/ou musulman en phase avec la modernité technologique et politique de l’Occident, mais sans trahison aucune sur les fondements de ce qu’ils estimaient être leur identité collective.

Certes, nombre d’islamistes menaient leur action politique en se fondant sur les valeurs de solidarité contenues dans le corpus islamique et en dénonçant la tyrannie de régimes corrompus et inféodés. Mais, le discours majeur des islamismes, c’était qu’il était possible de se développer sans recourir à quoi que ce soit de notre ingénierie laïque, républicaine, développementaliste et bien-pensante. Ce refus proclamé et fier d’être « des nôtres » ne pouvait évidemment susciter que l’aversion immédiate d’intellectuels européens pourtant moins regardants à l’égard d’autres « indigénismes ». C’est pourquoi des mouvements islamistes, certes souvent conservateurs mais pas systématiquement violents et meurtriers, ont pu, dans une indifférence totale, être réprimés et, au nom de nos peurs (peut-être héritées des Croisades), servir de prétextes à la liquidation de toutes les autres oppositions internes par des régimes dictatoriaux heureux de se trouver une nouvelle raison sociale aux yeux des Occidentaux, surtout depuis la fin de la guerre froide. La Tunisie a pu rester une terre de vacances tout en laminant son champ politique. La Syrie, longtemps infréquentable pour cause de « soutien au terrorisme » et d’hostilité radicale à Israël, a ainsi pu massacrer quelque trente-mille de ses citoyens dans l’indifférence générale, au printemps 1982, quelques mois avant l’invasion israélienne du Liban ...

Hier, notre raison laïque et notre conviction démocratique nous interdisaient de reconnaitre les mouvements islamistes comme des acteurs politiques issus de sociétés pleinement historiques. Notre sentiment de supériorité nous interdisait d’admettre que ces mouvements aient le culot de vouloir nous mettre à distance : ces Arabes devaient comprendre qu’ils n’accèderaient à « notre » universel qu’en réprimant « leur » particulier. C’est au nom de ce refus ou de cette cécité que nous avons permis à des régimes indéfendables (mais tellement « laïques ») de « vitrifier » leurs oppositions structurées et de transformer leurs segments les plus radicaux en meutes incontrôlables, parce que privées de toute médiation. Aujourd’hui, dans le même registre, nombre de « belles âmes » refusent d’admettre que le carnage du 11 septembre ait pu être spontanément et en toute indépendance planifié par des acteurs arabes et que ces acteurs aient pu se jouer de la CIA pour tenter d’entrainer les États-Unis et l’Union européenne dans une guerre totale au Moyen-Orient, préalable à la déstabilisation des régimes en place.

UNE CRISE PROFONDE

Le monde arabe, et particulièrement l’Orient arabe, est en crise depuis plusieurs siècles. Cette crise a des répercussions sur l’ensemble du monde musulman dont il constitue, pour des raisons historiques et religieuses, l’épicentre, bien que démographiquement minoritaire. Héritier d’une culture fondée sur la conviction profonde (logique et légitime) d’être dépositaire du dernier monothéisme prosélyte et de la dernière Révélation, l’Orient arabe est entré dans une profonde crise quand, simultanément à la fin de la Reconquista, la majeure partie de son territoire a été assujettie à l’Empire ottoman, un empire dont les dirigeants étaient majoritairement turcs et les élites persanes. Le déclin politique de l’Orient arabe s’est renforcé avec la décomposition de l’Empire ottoman au tournant des XIXe et XXe siècles, une décomposition achevée par la partition de la péninsule Arabique en une série d’États satellites de la France et de la Grande-Bretagne, des États aux légitimités initiales parfois plus que douteuses. Le soutien apporté par les puissances européennes, puis par les États-Unis, à la création de l’État d’Israël en Palestine (et dans des conditions tragiques) a achevé de convaincre de larges secteurs au sein des opinions arabes de l’existence d’un complot des deux monothéismes contre le troisième sur le plan religieux, de l’Occident contre le monde arabe sur le plan politique.

La conscience d’être les dépositaires d’une culture de valeur égale voire supérieure à la culture chrétienne occidentale habite nombre d’Arabes musulmans (conscience logique et dont, pour notre part, nous ne sommes pas en reste). Cette conscience s’est longtemps doublée d’une profonde fascination pour les développements technologiques et politiques des États occidentaux. Ce double mouvement d’adhésion et de mise à distance a d’abord été porté par les intellectuels de la Nahda (Renaissance), des intellectuels revendiquant l’indépendance de l’Orient arabe sous la forme d’un seul État-nation sur l’ensemble de la péninsule Arabique et du Croissant fertile. Déjà, ce projet de modernisation « à l’occidentale » fut parfois critiqué du fait que ses principaux promoteurs étaient issus des minorités confessionnelles arabes non musulmanes (chrétiens, juifs, druzes, etc.). Mise à mal par l’accession de régimes ultranationalistes ou socialistes emportés dans la guerre froide et tentés d’imposer la « modernisation » par le haut au mépris des réalités sociales et culturelles [1], cette tentative de renouveau politique et culturel a également fait les frais d’un conflit israélo-palestinien qui a fini par fonctionner comme un alibi permanent à des coups d’État incessants ou au maintien d’états d’urgence par des dictatures qui n’en demandaient pas tant.

L’échec du panarabisme (et de son avatar, le « socialisme arabe », d’inspiration largement européenne) et l’incapacité à reconquérir le terrain de l’affrontement symbolique précipiteront le développement d’autres mouvements politiques, désormais structurés autour de l’identité musulmane d’une communauté transcendant les frontières et les régimes. Portés le plus souvent par des classes moyennes et des intellectuels exclus du champ politique, ces mouvements manifesteront la volonté de maitriser les développements nationaux en s’arcboutant sur les fondements les plus identitaires de leur culture : l’islam. Parfois instrumentalisés, ces mouvements seront le plus souvent sévèrement réprimés parce que, violents ou pas, ils menacent les oligarchies en place.

DES OLIGARCHIES CRIMINOGÈNES

Ces oligarchies, en interprétant parfaitement nos angoisses, sont en fait la cause principale du drame du 11 septembre. Par leurs politiques répressives extrêmement sanglantes [2], elles ont sorti de l’espace du politique leurs oppositions les plus décidées, quand elles n’ont tout simplement pas liquidé tout cet espace politique. Ce faisant, elles ont fait basculer toute une série de mouvements dans la clandestinité, puis le terrorisme, puis le millénarisme le plus violent. Soucieuses de conserver un minimum de légitimité, ces oligarchies ont dans le même temps flatté les sentiments les plus populistes de leurs opinions, en adoptant, sur le plan international, des postures emphatiques et jusqu’au-boutistes concernant le seul point d’unanimité arabe et musulmane (encore que la Turquie fasse exception) : une tragédie palestinienne ainsi devenue une question perçue en des termes de plus en plus sacrés et de moins en moins politiques. En effet, elle seule autorise des citoyens à descendre dans la rue et à manifester sans trop craindre la réaction des forces de l’ordre. Érigée en cache-sexe des régimes en place, la question palestinienne est devenue le catalyseur de frustrations sociales et politiques qui ne trouvent nul autre espace où s’exprimer. Pour nombre de courants d’expression arabes, la question palestinienne (et, partant, « les Juifs » et, derrière eux, les Américains) est devenue l’alpha et l’oméga de leur existence publique, la garantie de l’absence de toute dynamique politique et un garant paranoïaque de nature quasi religieuse.

En ce sens, espérer qu’une résolution juste et durable de la question palestinienne pourra permettre de « pacifier » le Moyen-Orient, c’est peut-être aller vite en besogne. Parce que, en privant les régimes et leurs oppositions de leur unique sésame consensuel, cette résolution ramènera peut-être sur le devant de la scène d’autres objets de confrontations internes et, partant, d’autant plus d’instabilité. Si le prix de la globalisation de la lutte antiterroriste devait être un resserrement accru de l’étau militaire et policier sur les sociétés arabes et sur tous leurs courants d’expression, il est à craindre que le Moyen-Orient ne s’engage davantage dans un processus de sortie du politique. Outre les États-Unis, il incombe à l’Union européenne de prendre conscience des responsabilités qui lui incombent dans la libération, l’autonomisation et la responsabilisation de sociétés arabes [3] appelées à devenir nos partenaires en lieu et place de régimes qui, toutes tendances affichées confondues, n’ont réussi qu’à les museler et à les infantiliser, jusqu’à présent pour le pire.

[1La politique linguistique des États arabes constitue à elle seule un cas d’école. Dans la plupart d’entre eux, les pouvoirs ne s’adressent à leurs opinions qu’en arabe classique, une langue que tous les Arabes ne comprennent pas et que moins encore ne parlent. L’usage d’un arabe classique, langue sacrée et magnifiée, dans le discours officiel est exemplaire d’une aliénation culturelle imposée par les élites locales.

[2Les fameux « États de barbarie » tels que conceptualisés par un Michel Seurat qui sera le seul Français à ne pas revenir vivant de la prise d’otages organisée à Beyrouth en 1984 avec la complicité des services syriens.

[3À ce jour, le texte négocié à Home (loin des regards de la junte) entre les principaux partis algériens (islamistes compris) en 1995 reste un précédent unique dans l’histoire des États arabes modernes et un exemple à suivre. Cette « plate-forme de Rome » jetait les bases concertées (et non imposées d’en haut) d’un retour à la paix civile, d’un jugement des auteurs de crimes de guerre ou contre l’humanité, et d’un processus démocratique assumé par tous et moyennant des garanties mutuelles.