Libéralisme carcéral

Anathème • le 10 juin 2016
prison, conflit social, syndicat, libéralisme.

Depuis un mois et demi dure la grève des agents pénitentiaires. Depuis, les détenus n’ont que très épisodiquement accès aux douches et à du linge propre. Depuis, ils sont privés de visites et des rares activités organisées en prison.

Voilà un mois et demi que de belles âmes s’en offusquent, qu’il s’agisse de stigmatiser les syndicalistes qui abandonnent des milliers de personnes à un sort inhumain ou, au contraire, de rappeler que l’horreur actuelle n’est qu’une faible aggravation d’une scandaleuse situation quotidienne dont l’horreur ne nous gène ordinairement pas.

Si je n’attendais rien d’autre que cette vaine indignation de la part des gauchistes bien-pensants-Bisounours-droit-de-l’hommistes, je suis plus étonné de voir des gens de droite leur emboîter le pas alors même que les syndicats, nids de marxistes révolutionnaires, emboîtent le pas au gouvernement dans sa politique libérale. Que pouvions-nous rêver de mieux ?

N’est-ce en effet pas là un libéralisme de bon aloi que celui qui consiste à cesser de s’occuper d’autrui, à refuser de faire sombrer les prisonniers dans un triste et coûteux assistanat, à proclamer qu’il est temps qu’ils trouvent en eux-mêmes les ressources nécessaires pour se procurer douches et latrines, linge et nourriture en suffisance, contacts sociaux et soins ? Cette grève n’est-elle pas un formidable test grandeur nature du « moins d’État » que nous réclamons depuis des années ? Que l’on cesse d’infantiliser les détenus, de les réduire à un état de dépendance, de nier leurs capacités d’initiative, d’entrepreneuriat, de débrouillardise, c’est précisément ce que la droite demande depuis des lustres !

Certains prétendront que cela n’a rien à voir avec le libéralisme, que les détenus, puisque privés de liberté, n’ont pas la disposition des vertus individuelles qui, dans une société libérale, devraient leur permettre de tirer leur épingle du jeu et de répondre de leur sort. Foutaises ! Piètres excuses que voilà.

Tout d’abord, si ces gens sont en prison, c’est entièrement de leur faute. S’ils n’avaient pas commis d’infractions, ils vivraient comme nous, au bord d’une piscine, un verre de caïpirinha à la main, entourés d’accortes jeunes femmes. À eux d’assumer les conséquences de leurs erreurs ! Il ne manquerait plus que nous payions pour leurs errements.

Ensuite, il faut reconnaître que leur situation n’est guère différente de celle des autres cohortes d’assistés et de poids morts de notre société. Chômeurs non qualifiés, handicapés, malades de longue durée, femmes soutiens de famille, allochtones de toutes couleurs, tous pleurent, tous sont pris en pitié par les gauchistes bêlants. Ils seraient, eux aussi, enfermés dans leurs déterminants sociaux, dans des situations inextricables qu’ils sont condamnés à subir, sans rémission. Basta ! Nous n’avons que trop entendu l’argument déresponsabilisant de l’enfermement. Dans nos sociétés libres, qui veut peut. Ce serait du reste leur rendre un bien mauvais service que de les aider. Rien ne stimule davantage l’initiative individuelle que la perspective de mourir de faim. Peut-on me dire pourquoi les détenus devraient être les privilégiés de notre stimulant système de compétition individuelle ?

N’oublions pas, en outre, que les grévistes ne sont pas payés et que, de la sorte, ils contribuent à de précieuses économies dans la fonction publique, lesquelles aideront à payer les sociétés privées auxquelles nous recourons toujours plus pour surveiller la population et que nous acquittons chaque jour davantage de l’obligation de payer des impôts. Ce n’est pas la moindre des vertus de la situation actuelle.

Du reste, il faut le reconnaître, l’abandon des détenus à leur sort n’émeut que de rares grandes consciences autoproclamées qui s’imaginent juges des fautes de l’humanité. Dans l’ensemble, la situation convient parfaitement à une majorité de la population. Dans la démocratie qui est la nôtre, serait-il légitime de nous préoccuper d’êtres humains contre le désir de la Nation ? Non, mille fois non ! Respectons la volonté populaire d’écraser une partie de lui-même.

Il faut donc prendre cette grève pour ce qu’elle est : une formidable occasion de démontrer la fécondité des thèses libérales, celles que nous tentons de mettre en œuvre dans tous les secteurs de la société, de l’emploi à l’enseignement, des soins de santé à la famille, de la justice à l’aide sociale. C’est une chance inestimable, espérons que les grévistes ne faiblissent pas !

Du reste, l’essentiel n’est-il pas que cela n’affecte en rien la retransmission des matches de l’Euro 2016 ?

Photo : Chr. Mincke


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.