Les voix du conformisme sont impénétrables

Lechat Benoît

De l’euphorie du «  yes we can  » aux séductions du «  yes we can’t  » ? Six ans après le déclenchement de la crise financière, à la veille d’un scrutin crucial pour l’Europe comme pour la Belgique, le réformisme de gauche a-t-il vécu ? À la real-politik des grandes coalitions qui se profilent dans toute l’Europe, correspondent les mirages d’une radicalité qui a sacrifié depuis belle lurette aux vertus du marketing politique. Alors que la nécessité de réformes profondes n’a jamais été aussi grande, l’Europe et la Belgique semblent hésiter entre le vertige des petits pas (vers le précipice ?) et le fantasme d’un grand chambardement qui ne profitera finalement qu’aux conservateurs. Comment sortir de cette stérile alternative ? À la veille du scrutin belge qui mêlera tous les niveaux institutionnels, l’enjeu global sera celui de la refondation du modèle social européen, dans un contexte qui n’a plus grand-chose de commun avec sa consolidation d’après 1945.

«  Le Seigneur se moque bien de vos petits scrupules  », saint François de Sales [1].

En septembre 2013, l’ONG Finance Watch, créée à l’initiative de parlementaires européens pour contrer les lobbys du secteur financier, a publié un rapport consacré à cinq années de tentatives de régulation du secteur financier. Sous le titre éloquent du «  Statuquo lifecycle  », il montre comment le secteur bancaire est parvenu à empêcher les réformes que tous les dirigeants européens appelaient de leur vœu au plus fort de la crise. Les quelques succès emportés — notamment grâce à l’engagement pragmatique des écologistes — ne doivent pas voiler la réalité : les gouvernements européens restent encore très réticents à l’idée d’imiter les responsables islandais qui ont forcé les actionnaires et les grands prêteurs à participer au sauvetage des banques de leur pays.

Cette frilosité européenne a mené à un transfert massif des revenus du travail vers les revenus du capital au cours des quatre dernières années, les États préférant faire appel aux contribuables et à l’endettement public plutôt que d’exercer une réelle pression sur le secteur financier. La peur de ne plus pouvoir financer les dettes publiques à des taux avantageux a certainement joué, tout comme l’extrême difficulté à réduire les déficits dans une période de croissance quasiment nulle.

Il n’empêche, la situation qui se présente aux yeux des électeurs européens à la veille du scrutin du mois de mai, a quelque chose de caricaturalement marxiste. Certes, l’évolution interne de la démocratie européenne, la distanciation apparemment croissante entre les élus et les électeurs, alimentent une montée de l’abstention et du vote pour les partis populistes. Mais celle-ci est sans doute d’abord poussée par l’impression que les politiques ont largement capitulé face au secteur financier.

Paradoxalement, dans l’ensemble de l’Union, cette érosion de certains partis de gouvernement pourrait mener à la consolidation de leur pouvoir. La formule de la grande coalition qui est déjà d’application dans un certain nombre de pays — sous des formes diverses — pourrait en effet dominer la prochaine législature européenne, au motif de contrer l’influence des extrêmes qui risquent de sortir renforcés du scrutin européen. Dans ce cas, la plupart des grandes décisions de la prochaine législature — à commencer par la désignation du futur président de la Commission — seraient strictement balisées par des préaccords entre le Parti socialiste et le Parti populaire européens, les autres groupes démocratiques, comme les libéraux ou les Verts voyant leur pouvoir d’influence fortement rogné, alors qu’il est bien réel dans le Parlement élu en 2009. Paradoxalement, l’incapacité des deux premiers partis européens à affronter sérieusement la crise, se verrait en quelque sorte récompensée par un renforcement de leur emprise sur les grandes décisions concernant l’avenir de l’Europe.

Europe : les extrêmes au service du conformisme

En février 2014, un sondage réalisé dans la perspective du scrutin européen indiquait deux tendances contradictoires. D’une part, le Parti socialiste européen (PSE) devancerait d’une vingtaine de sièges le Parti populaire européen. Il serait donc en bonne position pour désigner le candidat à la succession de José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne, pour autant que les gouvernements européens l’entérinent et ne lui préfèrent finalement pas le candidat du PPE, l’ancien Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker qui se targue d’avoir grandement participé au sauvetage de l’euro lorsqu’il exerçait la présidence de l’eurozone. D’autre part, on assisterait à une montée des partis de la droite et de la gauche radicale, ainsi que des partis antieuropéens. L’extrême droite pourrait ainsi former un groupe au PE et transformer radicalement le fonctionnement de l’assemblée européenne en obligeant le PSE et le PPE à s’unir systématiquement sur les grands dossiers, tandis que l’extrême gauche (EL/GUE) précèderait les Verts. La première conséquence de cette montée des extrêmes serait de conforter une forme de statuquo voire d’immobilisme permanents.

En apparence, la désignation d’un social-démocrate à la tête de la Commission européenne pourrait constituer un début d’inversion de tendance par rapport à la domination conservatrice et néolibérale actuelle. Néanmoins, elle ne risque pas de changer fondamentalement la donne européenne. En effet, elle se produirait sur le fond d’un affaiblissement politique continu de la gauche sociale-démocrate que ni la désignation de François Hollande à la présidence de la France ni le retour du SPD au gouvernement allemand n’ont été en mesure d’enrayer.

Ainsi, cette présence dans les gouvernements nationaux les plus importants de l’UE n’a pas suffi à infléchir l’attitude de l’Allemagne sur ce qu’on appelle la gouvernance de la zone euro. Loin de là. En février, c’est dans un silence poli que le philosophe Jürgen Habermas a été écouté au congrès du SPD à Potsdam. Sa critique de l’approche allemande de la crise de la zone euro a fait chou blanc. La mise en place d’une union de transferts et la mutualisation d’une partie des dettes ne font plus partie des priorités du SPD, comme c’était le cas il y a encore deux ou trois ans. «  Le progrès est un escargot  », a concédé Martin Schulz à Habermas, ajoutant aussitôt, non sans audace, que cette fois «  l’escargot pourrait faire un bond [2]]]  », en faisant référence à sa propre désignation à la présidence de la Commission. Cependant, il n’est pas garanti du tout qu’elle suffise à briser la culture néolibérale qui continue de dominer les principales institutions de l’Union comme la Commission et le Conseil.

En définitive, l’obstacle principal auquel est confrontée la gauche européenne est l’absence de consensus sur les causes de la crise et sur la manière de combattre l’emprise néolibérale sur les institutions européennes. Le manque de lieux de débats n’est pas seul en cause. Le repli sur les sphères culturelles nationales — dans lequel les Français et les francophones belges excellent — n’est pas propice à la construction d’un diagnostic partagé. Entre la gauche social-démocrate, socialiste, écologiste ou cryptocommuniste, voire syndicale, on ne voit pas émerger de stratégie commune, d’autant plus que ces composantes sont elles-mêmes traversées par des clivages importants notamment sur les questions cruciales de la gouvernance de la zone euro. On n’y voit pas s’y construire de consensus sur un vrai budget européen doté de ressources propres, la mise en commun des dettes ou encore la création d’une assurance-chômage européenne, comme des intellectuels français et allemands s’y essayent timidement [3].

Cette absence de consensus est particulièrement frappante dans la famille social-démocrate où elle est aggravée par la panne du couple franco-allemand. Celle-ci a pour résultat qu’aucun contrepoids politique digne de ce nom ne s’oppose au semi-hégémonisme (le reluctant hegemonism, comme dit The Economist) de l’Allemagne. En dépit du fait qu’il dispose de toutes les majorités nécessaires, le gouvernement de François Hollande — comme celui de Nicolas Sarkozy avant lui — montre chaque jour un peu plus sa difficulté à sortir d’une crise qui n’est pas uniquement économique, mais plus fondamentalement une crise de gouvernance. La France n’est pas seulement victime des déséquilibres internes de la zone euro, du néolibéralisme ou de la globalisation. Elle est d’abord la proie d’un réformisme bloqué et d’une incapacité culturelle à se convertir aux vertus du fédéralisme, en interne comme en externe. La nostalgie d’une continuité parfaite entre la souveraineté nationale, l’État et la volonté politique empêche les élites politiques françaises de s’inscrire dans un fédéralisme européen précisément basé sur l’idée que le partage de la souveraineté renforce la souveraineté. Et ce n’est pas la récente conversion du gouvernement Hollande aux prétendues vertus d’une «  politique de l’offre  » qui pourra fondamentalement y changer quelque chose.

Belgique : une gauche francophone si peu fédéraliste

En Belgique, la même cause, pourrait produire des conséquences similaires. La montée de la N-VA imposerait la reconduction de la coalition fédérale actuelle, au sein de laquelle les socialistes seraient affaiblis par la montée attendue du PTB. Une telle reconduction ne serait pas la meilleure garantie pour ouvrir les débats et lancer les réformes sociales et écologiques dont la Belgique a besoin si elle veut réduire ses dettes sociales et écologiques qu’ici aussi, une austérité injuste et inefficace a creusées. Cependant, même ce scénario de continuité, voire d’immobilisme, se heurte à de nombreuses incertitudes. Les partis flamands de l’actuelle majorité fédérale disposeront-ils d’une majorité dans leur groupe linguistique à la Chambre ? Quelle sera la première famille politique ? Y aura-t-il des candidats flamands à la fonction de Premier ministre ? Toutes ces questions entretiennent une incertitude à laquelle les Belges semblent s’accommoder. Le fédéralisme très confédéral qui caractérise notre système institutionnel assure certes une forme de stabilité, mais il n’est pas propice à l’innovation. Ce qui nous manque notamment, c’est de débattre au-delà des limites communautaires des orientations nouvelles dont la Belgique a besoin. Mais cela ne se produit que très peu.

Le manque de culture fédéraliste continue ainsi de caractériser une partie des milieux de la gauche francophone belge, sans doute parce qu’elle reste culturellement rattachée à une sphère politique française. Au-delà des critiques légitimes qui ont été adressées au PS et à Écolo pour leur ratification du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), les accusations qui leur sont lancées pour crimes de trahison des valeurs de la gauche feignent souvent d’ignorer que le paysage politique belge est très largement dominé par un espace public flamand (où la gauche ne pèse guère plus de 20 %) auquel ils s’intéressent très peu, fût-ce par manque de connaissance linguistique. Dès lors, s’ils étaient vraiment conséquents, ils revendiqueraient un renforcement du pouvoir des régions francophones leur permettant d’appliquer les réformes de gauche qu’ils appellent de leurs vœux, sans que la majorité flamande s’y oppose. Or, ce n’est évidemment pas le cas. Une partie de cette gauche continue d’avancer en marche arrière dans le processus de fédéralisation. Ayant apparemment oublié que le fédéralisme était d’abord une revendication portée par le mouvement des travailleurs wallons pour faire avancer les réformes progressistes là où le rapport de forces le permettait, elle continue fondamentalement de se penser comme si la Belgique était encore un pays unitaire, dans laquelle il n’y aurait pas une majorité de néerlandophones. Ce n’est sans doute pas un hasard si certains des représentants les plus éminents de cette «  gauche romantique  » ont fait le choix de soutenir un PTB qui combine deux caractéristiques singulières : être à la fois le dernier parti unitaire de Belgique et quasiment le seul parti communiste européen a n’avoir pas renoncé à son disque dur marxiste-léniniste [4]. Au fond de la vulgate marxiste qui les réunit, on trouve toujours une même incapacité crasse à sortir de l’économisme et à concevoir des institutions capables de concilier solidarités, identités et responsabilités.

Mais pour l’heure, soutenir le PTB, permet à leurs yeux, d’envoyer un «  signal  » clair à la gauche gouvernementale, et singulièrement au PS. En fait de signal clair, ils risquent surtout d’affaiblir le PS et Écolo, le premier ayant, il est vrai, une légère tendance à abuser du «  sans nous, ce serait pire  », surtout durant les périodes électorales.

Le PS joue ainsi tantôt avec la N-VA, tantôt avec le MR, ce jeu lassant des «  meilleurs ennemis  » où chacun se présente comme le barrage le plus efficace contre l’autre. Ce théâtre de plus en plus grotesque dissimule une série d’enjeux de fond, dont le principal est sans nul doute la relégitimation de la solidarité entre tous les Belges, quelle que soit leur région. De phase en phase de la réforme de l’État, l’essentiel des transferts interpersonnels assurés dans le cadre de la sécurité sociale a pu être préservé, mais au prix d’une pression de plus en plus grande, à la fois sur les Régions, via le renforcement de la responsabilité fiscale, et surtout sur les allocataires sociaux. Ainsi, la réforme des allocations de chômage décidée en 2012 par le gouvernement fédéral, devrait pousser de plus en plus de travailleurs sans emploi de l’assurance-chômage vers l’aide sociale, accroissant fortement la charge de communes déjà exsangues. Le fait que le PS ait tenté vainement d’amender la réforme en toute fin de législature montre bien à quel point celle-ci le stresse. Il sait que, plus que n’importe quel autre parti, la réduction tendancielle des transferts financiers entre la Flandre, Bruxelles et la Wallonie — qu’elle résulte d’économies dans la sécurité sociale, d’un renforcement de l’autonomie fiscale ou de transferts de compétences — risque de ramener son implantation électorale vers la moyenne européenne des autres partis sociaux-démocrates. C’est là sa première motivation dans la course-poursuite dans laquelle il est engagé avec les autres partis francophones pour que la Wallonie rattrape son retard de PIB par rapport à la Flandre. Un tel scénario — déjà en soi difficile, mais pas hors d’atteinte — serait évidemment menacé si au terme du scrutin du 25 mai, il ne devait pas y avoir de majorité démocratique flamande à la Chambre sans la N-VA. La Belgique serait alors repartie dans une longue période d’incertitude, ce qui pourrait renforcer la tentation du PS à s’allier avec les libéraux au niveau wallon et bruxellois, avec l’espoir de résister ainsi à l’absence de gouvernement fédéral. Mais il est peu probable que ce soit la meilleure voie à prendre pour continuer les réformes indispensables à un redéploiement wallon, toujours compromis par la résistance des localismes et des médiocres calculs partisans, comme certains dossiers emblématiques de la législature wallonne viennent de le démontrer.

Les crises du libéral-productivisme

Au plan européen comme au plan belge, la question de la refondation de la solidarité apparait donc bien comme le défi le plus brulant des prochaines années. Elle est présente au creux du débat sur l’avenir de l’État belge et de la construction européenne. Elle concerne tous les Européens qui sont victimes d’une crise systémique qui dépasse largement les turpitudes des banquiers et de leurs acolytes gouvernementaux. Elle doit se poser aussi désormais bien au-delà de la manière traditionnelle d’envisager les enjeux de redistribution dans les États-providence des «  Trente glorieuses  » ainsi que des réformes inspirées par le modèle de l’État social actif de ces vingt dernières années. C’est désormais un truisme : notre modèle social ne sera pas préservé durablement sans une refonte qui intègre à la fois les niveaux régional, national et européen. Un énorme chantier à la fois théorique, culturel, militant et politique s’ouvre devant nous, au plan belge comme au plan européen.

La première chose à faire est de bien identifier le moment historique où nous nous trouvons. Avec l’économiste de la régulation Alain Lipietz, nous devons d’abord constater que nous sommes entrés (et nous y sommes sans doute encore pour un bon moment) dans la crise de ce qu’il appelle le «  libéral-productivisme  », c’est-à-dire de la combinaison du néolibéralisme et du productivisme. Le premier pense que le marché est capable de s’autoréguler et que le rôle du politique est de réduire une à une toutes les régulations étatiques ou citoyennes et que la redistribution n’est pas possible avant d’avoir accru la «  part globale du gâteau  » par l’élimination des régulations. Le productivisme, que les néolibéraux partagent avec les marxistes et les sociaux-démocrates, repose sur la croyance que la croissance des forces productives est indispensable au règlement des conflits inhérents à la vie sociale. La combinaison du néolibéralisme et du productivisme se traduit aujourd’hui, par exemple, par des solutions productivistes à la crise climatique, comme les agrocarburants, qui renforcent les injustices actuelles de manière radicale (via l’augmentation des prix des céréales) en prétendant combattre les injustices futures (le dérèglement climatique). En Belgique, on pourrait prendre l’exemple de la baisse de la TVA sur l’électricité comme une mesure libéral-productiviste : loin de permettre une réduction des consommations, elle affaiblit le budget de l’État, et partant, les fonctions collectives, tout en donnant l’illusion d’une mesure redistributive.

Pour faire très court, la crise «  systémique  » actuelle résulte de l’interaction permanente des composantes sociale, économique, écologique de ce libéral-productivisme. En Europe en 2014, elle résulte de la combinaison de la mise à mal structurelle des mécanismes de redistribution avec la poursuite d’un mode de vie insoutenable, tant en termes environnementaux qu’humains. En clair, de trop nombreux Européens se sont endettés pour accéder à une consommation non durable (et qui ne les rend pas heureux) à laquelle leurs salaires ne suffisaient plus. Pour l’heure, on doit bien constater que le «  libéral-productivisme  » est au moins provisoirement conforté par la crise. Loin de s’effondrer ou d’être érodé, il a consolidé ses positions, notamment en prenant en otage les États surendettés. Le lobbying du secteur financier et des industries polluantes, comme des tenants de la dérégulation sociale et de l’austérité se sont conjugués pour tenter d’entraver tous les efforts de régulation financière, écologique et sociale. Ils n’y sont pas toujours parvenus, tant s’en faut, mais presque.

Comme nous l’explique le philosophe Étienne Balibar, la crise de la zone euro a fait apparaitre au grand jour l’incompatibilité fondamentale entre le néolibéralisme et la construction européenne. Selon lui, la quasi-constitutionnalisation de la compétition de tous avec tous, avec les résultats que l’on sait en termes d’insécurisation sociale, surtout dans le sud de l’Europe, a eu pour conséquence de saper les bases sociales d’une citoyenneté politique qui s’exprimait jusqu’à nouvel ordre au niveau national. C’est la raison pour laquelle, le sentiment croissant d’insécurité bénéficie d’abord aux partis populistes et non à ceux qui militent pour l’extension des solidarités au-delà du niveau national. Tous ceux qui seraient tentés de spéculer sur une exacerbation des contradictions du système pour espérer qu’une mobilisation citoyenne européenne inverse la logique actuelle feraient bien de s’en souvenir.

Des manifestes aux chantiers politiques

En ce début de l’année 2014, le décalage entre les réformes nécessaires et les bases politiques et sociales pour les mettre en œuvre semble se creuser de plus en plus. D’un côté, fleurissent les manifestes pour changer carrément de modèle de société (Roosevelt 2030, Manifeste convivialiste…) ou, plus modestement, pour effectuer des réformes profondes des institutions européennes de nature à empêcher une répétition des crises de l’euro. De l’autre, la domination conservatrice sur les institutions comme sur les gouvernements européens ne laisse pas présager de beaucoup d’avancement dans leurs réalisations, pourtant indispensables, ne fût-ce pour éviter de nouveaux accès de crises de surendettement, comme nous l’avons vécu en 2010 avec la crise grecque. Ceux qui veulent effectivement casser l’emprise du libéral-productivisme sur la construction européenne semblent au moins provisoirement minoritaires, tant sur le plan politique que social. Les mobilisations de ces dernières années ont été surtout marquées par une volonté de défendre des acquis sociaux passés à la moulinette de l’austérité. Ce qu’elles ont d’abord chercher à défendre, c’est la possibilité du choix d’une vie et d’un accès à un niveau minimal de consommation et de mobilité sociale. Et elles l’ont fait surtout au niveau national et pas assez au plan européen.

On ne peut pas dire qu’elles soient parvenues à infléchir les logiques dominantes. Les réponses ont été plus individuelles que collectives, quand on compare notamment l’émigration massive des jeunes qualifiés portugais ou espagnols avec les niveaux de mobilisation dans les luttes sociales qui sont menées dans ces pays, même si elles ne sont pas à minimiser. De manière générale, on ne les voit pas rompre massivement avec l’imaginaire productiviste/consumériste contemporain. Les «  signaux faibles  » qui nous sont envoyés par les nouveaux types de mouvements sociaux qui s’engagent par exemple dans des modes de consommation et de production alternatives, sont plus marqués par une volonté de tenter de vivre autrement au quotidien que de provoquer des changements politiques globaux. L’ambition politique d’un mouvement comme le «  mouvement de la transition  » a beau être globale (combattre les crises écologiques), sa réalisation passe essentiellement par le niveau local. Du coup, leur décalage avec les organisations politiques traditionnelles (partis, syndicats, grosses organisations environnementales) qui s’investissent dans le champ institutionnel paraît croissant. Pourtant, personne dans ces nouveaux mouvements ne minimise l’importance du changement institutionnel. Seulement, celui-ci est désinvesti, parce qu’il semble à la fois plus urgent et plus réaliste de changer le quotidien que d’obtenir des réformes structurelles sur un plan politique.

Quelles conditions de possibilités ?

Il faut prendre la juste mesure de ces données sociales, avant de lancer de nouveaux appels à la mobilisation. C’est par là sans doute que pêchent la plupart des manifestes tentant de nous projeter vers un avenir alternatif : elles manquent presque totalement de point de vue sur leurs conditions de mise en œuvre, à la fois sociales, politiques et culturelles.

De quoi avons-nous besoin pour être en mesure de refonder une solidarité entre Européens qui dépasse le cadre de l’État social national — en le faisant de manière de manière non productiviste —, c’est-à-dire en réduisant l’empreinte écologique et en leur proposant une définition plurielle du bien-être qui ne se réduise pas à la course au consumérisme ?

La première condition est de nature sociale : il s’agit de se défaire de l’imaginaire des luttes sociales des Trente glorieuses, comme de celui des nouveaux mouvements sociaux qui ont marqué leur fin et dont sont par exemple issus les partis verts. Les mobilisations sociales de ce XXIe siècle ne ressembleront guère à celles de la seconde moitié du XXe siècle, parce qu’elles se produisent dans un cadre infiniment plus éclaté et marqué par une demande de participation beaucoup plus volatile. La définition de l’émancipation qui est au cœur de l’action sociale est sans doute en train d’être redéfinie, notamment par l’insécurisation qui découle de l’accélération de l’évolution technologique et économique. La demande de changement s’exprime de plus en plus dans un désir de résister aux logiques compétitives comme au sentiment de pression et d’accélération. Cela a des implications en termes d’organisation et de contenu de l’action collective. Cette insécurisation n’est pas nécessairement compatible avec une demande de plus de solidarité, pour le dire de manière euphémique.

La seconde condition est à la fois de nature organisationnelle et culturelle, voire platement linguistique. Organiser des mobilisations européennes est tout sauf évident, autant en raison des obstacles linguistiques qu’à cause de la difficulté d’identifier un intérêt européen commun. Un bilan de l’action du syndicalisme européen, de ses impasses, comme de ses progrès, serait assurément une condition préalable à remplir pour avancer. Tout n’est pas nécessairement noir, loin de là. Si on regarde les évolutions sur le long terme, on ne peut qu’être frappé par le renforcement des convergences entre les mobilisations syndicales et environnementales. On doit aussi faire le bilan des réseaux européens qui se constituent lentement, mais surement, à travers les crises.

La troisième et sans doute la plus importante est encore de nature culturelle. Pour agir efficacement au plan européen, il s’agit de se défaire d’une conception démiurgique de la politique, selon laquelle il suffit d’articuler une volonté et une action politique afin de produire le changement. Cette conception s’est surtout signalée dans la résistance aux réformes d’inspiration néolibérale et notamment dans le non au Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne de 2005 qui s’est construit sur une opposition factice entre une Europe des peuples et une Europe du capitalisme dérégulé. Loin d’avoir permis de construire une autre Europe, elle a surtout renforcé les nationalismes et les conservatismes. Mais il est sans doute illusoire d’espérer que les «  nonistes  » de 2005 le reconnaissent un jour. Leur fonctionnement politique est indissociable de ce genre de fictions. Il renforce en réalité l’emprise de l’imaginaire nationaliste qui représente assurément la première entrave à l’avancée de la solidarité européenne. Résister aux tentations de l’impuissance, implique de se libérer du fantasme de la toute-puissance nationale.

Pour finir, une note optimiste. Même si on peut juger cela dérisoire, la réforme de la désignation du futur président de la Commission européenne, constitue un pas important dans l’européanisation des débats, même si en définitive la décision se fera selon la néfaste méthode intergouvernementale. Le pas suivant qu’il eût fallu absolument franchir aurait été de constituer une circonscription unique européenne dans laquelle auraient concouru des listes transnationales. Mais ce n’est que partie remise. Au moins, la présente campagne permet-elle de comparer les projets des principaux partis européens et de mettre à jour leur indigence ou leur manque d’ambition. Le premier enjeu des prochaines années est de construire les nouvelles luttes qui les forceront à un renforcement des solidarités européennes.

[1Cité par Vacarme, texte collectif, le 22 juin 2013, «  Yes, we can’t autoanalyse d’une impuissance politique  ».

[2[[Die Welt, 2 février 2014.

[3À partir de l’automne 2013, trois manifestes d’intellectuels allemands et français (dont les groupe dits de «  Glienicke  » et le «  groupe Eiffel  ») ont relancé l’idée de la création d’une «  communauté politique de l’euro  » qui doterait la monnaie unique d’un véritablement gouvernement démocratique et renforcerait les mécanismes de solidarité à l’intérieur de la zone euro. Pour une lecture comparative de ces manifestes voir www.greeneuropeanjournal.eu.

[4Si telle était réellement son intention, il suffirait au PTB de dire publiquement qu’il prend ses distances par rapport à son père fondateur Ludo Martens, grand défenseur des régimes les plus barbares de l’histoire de l’humanité. Il lui suffirait aussi de revoir sa lecture de l’histoire favorable aux régimes communistes qui ont opprimé l’Europe de l’Est jusqu’en 1991. Ce n’est pas le cas. Il suffit de lire ce que le PTB en 2014 dit de l’histoire du socialisme réel (voir sur le site du PTB le document «  Un parti de principes  », à télécharger tant qu’il n’a pas été retiré). Il est aussi probable que le PTB récuse l’auteur du livre Un autre regard sur Staline que le Front national prenne ses distances par rapport à Jean-Marie Le Pen.