Les revenants

Bernard De Backer

«  On ne trouve pas dans les jardins japonais des amants couchés dans l’herbe ou se baignant dans la fontaine. […] Ces lieux stricts et délicats sont faits surtout pour être contemplés de l’intérieur d’une maison aux parois mobiles, assis, jambes croisées sur le rebord du parquet lisse, et laissant en soi s’absorber le crépuscule ou le clair de lune.  »
Marguerite Yourcenar, «  Bosquets sacrés et jardins secrets  », Le tour de la prison

Lorsqu’il marchait dans ces parages, à l’orée d’un bois clairsemé qui longeait une petite rivière, il cherchait la maison et pensait qu’il ne la retrouverait pas. Il se remémorait une étroite bâtisse, isolée au bout d’une route, construite de briques couleur sang de bœuf auxquelles s’agrippaient de vieux lierres. Dans ses souvenirs, la route se transformait aussitôt en chemin de terre, puis pénétrait dans une forêt de hautes frondaisons tapissée de fougères ; un raide sentier latéral grimpait vers quelques landes au flanc d’une colline scellant la vallée. Seuls des roucoulements de tourterelles et des criaillements de faisans perçaient le silence de la combe.

Deux femmes vivaient autrefois dans la maison disparue. L’une, sagace, avait des yeux gris cerclés de lunettes et arborait un sourire complice voilé par les cigarettes ; l’autre, plus jeune et sportive, était une activiste portant cheveux courts et proférant des propos engagés. C’était son amie, une petite cinéaste en herbe, qui l’avait emmené en moto vers la retraite forestière où les deux femmes séjournaient les fins de semaine. Les deux visiteurs y avaient pris des habitudes, passaient des soirées avec le couple, évoquant de lointains voyages, l’histoire de l’art, «  la religion qui aliène  », la lutte des femmes, les sorcières «  comme les autres  »… L’ainée, professeure de dessin, était un mélange de sagesse stoïque — Zénon et Hadrien comptaient parmi ses références — traversée de bouffées d’angoisse qui la faisait crisser des dents à l’approche de chaque rentrée scolaire. Elle épongeait ses anxiétés saisonnières à grand renfort de cigarettes et de vin. Ses propos étaient souvent ponctués de quintes, alors que sa compagne aux joues écarlates, qui écrivait dans Voyelles (tout comme la cinéaste), allait et venait, bricolait, chargeait le feu, préparait le repas. Leur liaison était discrète ; il se souvenait d’une seule fin de soirée où les deux amantes s’étaient enlacées. Lui-même, un peu gauche, se sentait en confiance dans cette atmosphère sylvestre et discrètement saphique.

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Le couple de visiteurs avait fini par rompre ; les deux femmes du vallon en avaient été les témoins attristés. Il était venu à pied de Bruxelles pour leur parler une dernière fois, puis s’en était retourné, confus, à la nuit tombante. Le souvenir clair-obscur de ces soirées furtives, dans une vallée perdue à une vingtaine de kilomètres de la capitale, l’emplissait de nostalgie. Il se mit à rechercher leur maison et vivre à nouveau sa peine. Perché sur sa bicyclette, il parcourut les chemins du village au bord de la rivière, les sentiers du bois. Mais la demeure semblait invisible, comme soufflée par le temps, dévorée par la forêt, aspirée par les nuages. Il avait beau arpenter les routes et les chemins, examiner sa carte et scruter les maisons isolées, il ne reconnaissait plus rien.

Quelques années plus tard, il découvrit cependant une vieille voie pavée qui longeait la rivière au pied d’une colline boisée. Il avait cru retrouver les lieux tant recherchés. Quatre maisons très espacées, deux à droite et deux à gauche, étaient postées le long de la route finissant en cul-de-sac. Le site était surprenant et silencieux, irisé d’une lumière oblique qui embrasait les bois. Il avait regardé les bâtisses, belles et de facture ancienne, mais n’en reconnaissait aucune. La première, située à droite au début de la voie, était une fermette en brique, suivie d’une seconde sur le même bord, discrètement restaurée et dont les appuis de fenêtre étaient garnis de sculptures terreuses. Un peu plus loin, de l’autre côté, une maison basse et longue, de couleur ocre, était entourée de palissades et de haies, suivies d’une petite cour pavée où méditait un faucon. La dernière habitation, située en lisière du bois, semblait neuve et bordait un étang. «  C’est ici, pensa-t-il, mais ce n’est pas cette maison ; l’ancienne a sans doute été détruite.  » Il revint encore pour s’immerger dans la beauté du lieu, mais ne sembla plus chercher la maison de ses amies.

Beaucoup plus tard, il voyagea dans l’archipel nippon (un pays où ses amies du vallon avaient aussi séjourné, il s’en était soudain souvenu. Elles en étaient revenues ébahies. La plus jeune lui avait raconté une scène dans le métro : un Japonais s’était posté derrière elle et avait saisi sa poitrine à pleines mains). Il avait éprouvé une intimité avec ce pays dont les jardins clos, les paysages empruntés et les minka de bois lui procuraient une quiétude particulière. Il rêvait de construire une maison japonaise pour y finir ses jours, avait développé le projet avec un architecte, mais ce dernier l’avait mis en garde contre le code d’urbanisme ; un fonctionnaire aurait pu s’en réclamer pour considérer sa maison comme une vulgaire cabane, en désaccord avec «  le style du pays  ».

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Trente années avaient maintenant passé ; il abordait les premiers rivages de sa vieillesse et avait fait le deuil des deux maisons. Les cerisiers sauvages étaient en fleur en ce mitan d’avril, malgré l’hiver sans fin qui avait laissé le pays perclus. Un défaut du porte-vélo ayant bouleversé le programme des deux cyclistes, il lui avait proposé une marche. Le choix d’une destination finit par tomber sur le vallon. Ils déambulèrent une dizaine de kilomètres par monts et par vaux avant d’atteindre leur but, débouchèrent sur la rivière et une réserve naturelle, puis la forêt où la route venait mourir en cul-de-sac. Il hésita un instant ; la promenade avait été longue, elle était fatiguée et le retour s’annonçait ardu. Curieusement obstiné, il lui proposa de poursuivre jusqu’aux maisons et lui raconta l’histoire. Ils passèrent devant la dernière demeure, qui avait sans doute pris la place de celle des deux femmes. Vint ensuite la troisième, celle de couleur ocre. Le faucon méditatif avait été remplacé par un grand-duc qui les regardait fixement, perché sur un bâton. Comme la saison avait tardé, la végétation encore malingre permettait d’observer le grand jardin et le petit, dans la cour intérieure devant la maison, ombragée par un pin.

À sa grande surprise, il reconnut un vrai jardin japonais. Il y avait des toro de granit aux angles retroussés, des stèles levées et moussues, des arbres taillés, un petit panneau brun couvert de kanji, un ruisseau traversé d’un pont en dos-d’âne. La porte d’entrée de la cour, coulissante et en lattis ajourés, était située au milieu d’une palissade de bois usé par les pluies et le vent, garnie d’un toit et d’une obscure cloche oblongue. Il était ébahi. Sa compagne, plus audacieuse que lui, se hissa sur la palissade comme une gamine et lui souffla : «  Il y a quelqu’un !  » Une dame vint à leur rencontre, ils firent connaissance à travers le lattis et elle leur proposa d’entrer. Ils marchèrent dans la cour et il s’avisa que la maison était, elle aussi, de style japonais : les tuiles faitières grises et rondes, l’engawa bordant le jardin, les fenêtres, les proportions… C’était celle dont il rêvait et à laquelle il avait renoncé. Elle avait été construite par un couple d’antiquaires du Sablon, spécialisés en art nippon, qui avait racheté et transformé la vieille demeure qui s’y trouvait.

«  Deux femmes occupaient la maison  », raconta la dame, un voile dans les yeux. «  L’ainée était très malade ; nous les avons autorisées à rester le plus longtemps possible pendant les travaux, puis elles sont parties.  » Elle ajouta, comme pour un adieu à cette histoire : «  Quelques années plus tard, j’ai vu la plus jeune marcher devant la maison. Elle était revenue seule. Nous ne nous sommes pas parlé.  » La «  Petite Plaisance  » brabançonne de ses amies, lectrices assidues de L’Œuvre au noir, s’était donc muée en maison aux parois mobiles que l’académicienne avait admirée lors de ses ultimes voyages, après le décès de sa compagne. Perplexe, il entendit cette révélation comme la cristallisation de nombreuses coïncidences, sans qu’il sache quelle part y prenait sa propre silhouette émergeant du tableau qu’il esquissait en rebroussant chemin.