Les radios libres, le bébé et l’eau du bain

Edgar SzocPierre De Jaeger

Ancrée dans la pratique des deux auteurs, animateurs radio à leurs heures, la présente contribution vise à explorer quelques-unes des raisons qui, à l’heure de l’Internet triomphant, peuvent encore pousser des individus, pas nécessairement sinistres, à poursuivre l’aventure des radios libres.

Après tant de trahisons, il est en effet légitime de se demander si cette histoire mérite d’être poursuivie et son héritage préservé. S’il fallait un codicille au Nouvel esprit du capitalisme de Boltanski et Chiapello, nul doute en effet que l’histoire des radios dites libres — ou, en français décrétal du jargon de la Communauté française, des « radios associatives et d’expression à vocation culturelle ou d’éducation permanente » — en fournirait une trame aussi adéquate que sinistre. Née dans le sillage de la contreculture des années soixante, les radios libres ont en effet accompagné et soutenu son efflorescence dans les années septante et contribué lourdement à la diffusion de cette double critique à la fois « sociale » et « artiste » dont le Nouvel esprit du capitalisme dissèque les vicissitudes. Et ce, dans une atmosphère joyeuse de désobéissance civile, de symbiose avec les nouveaux mouvements sociaux — radios de femmes, radios locales amplifiant les mouvements d’habitants contre la construction de centrales nucléaires, etc. [1] — de jeu de cachecache avec une police traquant les émetteurs jusque dans les salles de bains, et donc de franche illégalité : se souvient-on, par exemple, de l’inculpation du candidat Mitterrand pour infraction à la loi sur le monopole de radiodiffusion ? Ce 28 juin 1979, le futur président français avait en effet accordé une interview à la Radio Riposte, station pirate dont, pour les besoins de la cause, l’émetteur avait été place au siège même du parti socialiste. Dans la même veine, la première radio belge dite « libre » est couvinoise. Née en mars 1978, Radio Eau Noire est créée par les habitants de Couvin et des militants écologistes qui s’opposent à la construction d’un barrage sur l’Eau Noire. Elle émet dans la plus parfaite illégalité car, à cette époque, aucune autorisation d’émettre n’est délivrée par l’État à des radios privées. L’illégalité ne s’arrête d’ailleurs pas là puisque Radio Eau Noire est connue mondialement pour avoir été le premier media à donner la recette d’un cocktail Molotov en direct…

Las ! À cette tourbillonnante décennie, illustrant dans la durée le jugement fameux de Michel de Certeau sur les « évènements de mai » — en 68, on a pris la parole, comme en 1789, on avait pris la Bastille — succède un paradoxal retour à l’ordre. À la suite de la libéralisation des ondes et à la multiplication des autorisations d’émettre, les radios « pirates » devenues « libres » se lancent en effet pour la plupart dans une course effrénée à l’audience. Imposé par l’impératif des rentrées publicitaires, ce jeu de main chaude en miroirs entraine un resserrement et une uniformisation dont les effets appauvrissants se font encore ressentir. Dépassés par l’histoire et le commerce, les pionniers des radios libres voient leur bébé se dissoudre dans l’eau du bain publicitaire : cet élargissement des discours publics et médiatiques tant en termes de contenus que de registres de langages ou d’accents, cette utopie littéralement subversive d’un retournement de la communication centralisée de masse en son contraire — une radio « par les gens pour les gens » qui voit s’estomper la barrière sacrée séparant émetteurs et récepteurs — a donné naissance à un paysage ravagé par la diversité mimétique. En son sein, les radios publiques, jadis honnies, en viendraient presque à faire figure, bien pâlotte certes, de résistants.

Il ne sert à rien de le cacher, la plupart des stations commerciales d’aujourd’hui, qui semblent plus destinées à accompagner le navetteur à l’heure de pointe qu’à soutenir la lutte contre l’élargissement du Ring, sont en effet les héritières directes de ces radios pirates. Certes, à l’époque, quelques requins se mouvaient déjà parmi les petits poissons rouges, mais sans doute ces derniers auraient-ils été plus prudents dans leurs revendications libertaires d’ouverture des ondes s’ils avaient pu deviner la rapidité de leur digestion [2]. Bref, aux oubliettes, tout d’abord la « critique sociale » puis même la « critique artiste ». En ce qui concerne la première, force est de reconnaitre que si elle était bien au cœur de certains projets de radios libres, elle ne constituait sans doute pas le fondement des plus écoutées d’entre elles. Si, établie dès 1964 sur un bateau en mer du Nord, Radio Caroline a connu rapidement une audience de plusieurs millions d’auditeurs en Angleterre, c’est que les six financeurs — oui, oui, financeurs — du projet avaient compris que les mères au foyer et leurs enfants revenus de l’école succomberaient aisément au charme nouveau d’une radio uniquement musicale leur offrant en journée des mélopées de crooneurs sirupeux, en soirée, la pointe de la pop que la BBC ne diffusait que parcimonieusement. Quant à la « critique artiste », pour autant qu’elle puisse se distinguer de la première [3], elle n’aura pas plus survécu à la professionnalisation et la concentration croissantes de l’industrie musicale : le rock and roll accompagne désormais plutôt les pilotes de bombardier que les manifestations pacifistes.

Avec un aussi douteux pédigrée, les radios libres d’aujourd’hui sont-elles autre chose que les derniers survivants d’une fin de race que la génétique médiatique aura tôt fait d’éliminer ? Et, surtout, quel intérêt y a-t-il encore à en être ? Les motivations sont indissolublement politiques, esthétiques et affectives. Pour les besoins de la cause, tentons néanmoins de les démêler.

Il y va sans doute d’une fidélité à une histoire — certes partiellement fantasmée — dont on peut à la rigueur s’accommoder d’être du mauvais côté, en tout cas de celui des perdants, mais dont on ne peut se résigner à voir disparaitre les dernières traces. Pour disproportionnée qu’elle ait été, cette image de la subversion du mass media demeure mobilisante : ce refus de voir la parole publique accaparée par quelques beaux parleurs porte en elle les ferments d’une démocratie en acte. S’y ajoute le sentiment que la meilleure manière de comprendre les contraintes techniques d’un média — et la délimitation de l’espace du dicible que ces contraintes imposent — reste encore de s’y frotter, que la meilleure manière de décoder la radio est encore d’en faire. Autrement dit que la critique aisée s’accommode bien de l’art difficile.

Mais ce désir politique de s’emparer du micro comme d’une Bastille métaphorique renvoie également à la curiosité enfantine d’aller se perdre dans les coulisses ou derrière le miroir, de regarder depuis un train à vive allure les façades sous-investies de maisons si impressionnantes en front de rue : la lumière rouge s’allume ; par ce seul signal visuel, le privé devient public, le langage se châtie (ou en tout cas se modifie). On arrête de regarder la personne à qui on adresse la parole, car tourner la tête, c’est se placer en dehors du champ du micro. Bref, on est sur antenne : tout le monde peut nous entendre, même si on ne sait jamais vraiment qui écoute. Cette expérience étrange de parler à une foule à la fois potentielle, imaginée et invisible, a longtemps été réservée à une toute petite minorité de professionnels. La radio était un métier : pour être du côté de ceux qui disent plutôt que de ceux qui entendent, il fallait montrer patte blanche, français pincé et diction impeccable. Conservant un peu de cette aura ancienne, le micro vient soutenir la parole, comme une béquille de légitimité, qui dit que ce qui va être dit peut l’être à la terre entière. Quand bien même celle-ci aurait l’oreille ailleurs.

Troisième motivation, qui s’accroit à mesure que les ondes s’uniformisent : celle de consacrer du temps d’antenne à tout ce que les médias publics ou commerciaux refoulent hors de leur périmètre, parce que trop pointu ou trop populaire, trop expérimental ou trop immigré, trop alternatif ou trop peu glamour. Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, Radio Panik, sur laquelle nous officions, évoque couramment le mouvement des objecteurs de croissance, la scène hip hop bruxelloise, l’ouverture de nouveaux squats, des conférences de Georgio Agamben, des matchs de catch congolais ou le dernier livre de Gérard Genette. Soit autant d’aspects saillants — peut-être un peu trop — d’un Bruxelles composite qui ne trouvent que très rarement grâce auprès de la plupart des médias classiques. Le législateur a d’ailleurs bien compris le rôle des radios libres dans la préservation de la diversité sonore : c’est bien au nom de celle-ci que le dernier plan de fréquences réservait expressément une proportion des fréquences disponibles aux « radios associatives et d’expression à vocation culturelle ou d’éducation permanente ».

En suprême hommage du vice à la vertu, il a même prévu que celles-ci recevraient pour leurs peines, une fois le Plan entré en vigueur, une obole directement prélevée… sur les recettes publicitaires des autres radios autorisées à émettre. Confrontées à des décennies de non-financement et d’absence de reconnaissance publique de leur utilité sociale, les radios libres acceptent cette dringuelle d’une main moins reconnaissante qu’hésitante.

Mais ces désirs, ces motivations, ne peuvent-ils aujourd’hui rencontrer pleine satisfaction dans l’usage des médias qu’on appelait naguère nouveaux médias ? Pourquoi encore aller pratiquer le hertzien ? Si l’on veut prendre la parole, pratiquer et promouvoir le pointu et l’hyper-pointu, on peut désormais s’adresser à la planète entière, et trouver ailleurs des auditeurs/spectateurs/lecteurs qui partagent exactement les mêmes centres d’intérêt. On peut même, ce faisant, savoir exactement combien ils sont et qui ils sont, via statistiques, commentaires, réseaux sociaux, alors que c’est loin d’être le cas avec la radio traditionnelle où l’on continue de discourir face à une potentialité, un public dont on sait peu, voire dont on ne sait rien (jusqu’à ce qu’il passe la porte pour venir faire de la radio avec nous).

C’est peut-être bien là aussi que survit le charme irrésistible de ce vieux média. Quand on désire partager ces contenus non conformes et trop spécialisés, peut-être est-il plus intéressant de le faire avec des gens qui ne sont pas des copies exactes de nous mêmes : convaincre un inconnu que ce mélodrame télévisé coréen est un chef d’œuvre captivant, que ce bourdonnement de trente minutes, à peine modulé, c’est bien de la musique ; plutôt que de gloser sans fin avec des amis virtuels qui pensent déjà la même chose. Lancer une bouteille à la mer et toucher quelques inconnus plutôt que pratiquer l’hermaphrodisme libidineux [4] de la conversation qui se répète entre les mêmes personnes, reproduisant à l’identique les mêmes convictions.

Faire de la radio, c’est cela aussi d’ailleurs : se frotter à d’autres gens (parfois littéralement, oui), aller dans un studio mal chauffé (et pas climatisé), croiser des individus étranges dans un couloir souvent trop étroit, discuter, se disputer, entrecroiser des projets, changer d’avis, claquer la porte, revenir. Dans une radio libre, s’entrevoit la possibilité d’être exactement soi-même (dire ce qu’on pense, parler publiquement sans être obligé de cacher son accent, exhiber la finesse de ses gouts musicaux…) sans pour autant être isolé. La radio garde, pour le meilleur et pour le pire, cette séduction un peu surannée du projet collectif. Beaucoup de nos contemporains préfèrent le confort de leur salon et n’y succombent plus. Nous bien, et le plaisir de croiser des gens qui sont aussi des corps a sans doute encore de beaux jours devant lui.

Dans le même ordre d’idée, toujours dans le domaine de la physicalité, et même de la physique : une émission en modulation de fréquence, ça ne va pas bien loin. Alors que la radio des premiers temps fascinait en faisant entendre une voix qui vient de loin, la force des radios libres d’aujourd’hui réside dans l’inversion paradoxale de cette prouesse technique. Quand j’écoute une radio libre, je sais que la voix que j’entends est proche, dans ma ville ou dans mon quartier. Entre pratiquants et auditeurs se partage cette réalité : on est à deux doigts de se rencontrer, que ce soit pour faire la fête ou pour mener une action politique. La radio libre est génétiquement programmée pour l’action locale. Elle reste dans ce domaine, si l’on prend la peine de l’utiliser, d’une redoutable efficacité.

[1Autre illustration : en France, l’un des pionniers du mouvement, fondateur de Radio verte, n’est autre que Brice Lalonde, futur candidat écologiste à la présidentielle.

[2C’est d’ailleurs pour tenter de réguler la prolifération de radios libres commerciales et la publicité qui en est consubstantielle qu’est créé le CSA, peu après leur apparition.

[3Voir à cet égard, les convaincantes remises en question qu’en font Jacques Rancière, Maurizio Lazzarato et Jérôme Vidal.

[4Pour emprunter une formule à une autre pratiquante de Radio Panik.