Les poètes n’existent pas

Serge Garrous
Poésie.

On dira : c’est leur problème, pas celui des gens. Mais, pour les poètes, qu’est-ce qu’exister ou ne pas exister ? Bien sûr, les poètes sont là, dans nos rues, avec les mêmes soucis que tous. Ils ont nos chagrins. Ils font nos grèves. Ils s’inquiètent de la toux sèche d’un enfant. Ils boivent du vin. Parfois trop. Il leur arrive de perdre leur emploi. Ils entament des études ou suivent des formations. Ils estiment que ce serait sage de les mener jusqu’à leur terme. Ils enterrent un parent adoré, un jour de neige, pensent à repeindre la porte du couloir, regrettent la couleur des géraniums de l’an dernier qu’ils ont, bêtement, laissé geler. Tout cela, les poètes le font, plus ou moins bien, plus ou moins mal, comme tout le monde. Avec ferveur parfois, avec lassitude souvent, avec maladresse ou futilité, anonymes ou connus, dans leur cercle d’amis, pour être piètres cuisiniers, à peu près bons pères, cheveux blanchis tôt, jardiniers de bonne volonté, nuls dans les fonctions où ils végètent, bricoleurs, parfois bilingues, joyeux convives, mauvais perdants... Bref, lugubrement n’importe quoi, mais pas poètes.

Il arrive qu’un romancier existe. On ne soupçonnait pas qu’un tel ou une telle le fût. Puis, la télé, un prix des lycéens, un journal régional l’ont dit : cinq années noires, écriture acharnée pour s’extraire du cœur tout un monde, après la journée de travail usée à autre chose de débilitant. Puis la nuit des forçats, la double, la fausse. On ne savait pas. Mais depuis qu’on le sait, sans même comprendre comment on peut vivre ainsi ou en arriver là, on est content d’un peu connaître un « vrai romancier ». Ou de croire en tout cas le connaître. On lui assigne volontiers un rôle. On n’est pas sûr, en revanche, qu’on aimerait tellement que son enfant à soi rêve de ce métier. Mais c’en est un. Et que l’on ait à son égard du respect, de l’inquiétude ou de la commisération, il n’empêche, un romancier, ça existe. On lit un roman parfois. Ou on se souvient d’en avoir lu un. Le Goncourt, ça existe. Le romancier aussi.

On peut même saluer en rue un homme du spectacle, quand on le reconnaît. Même jugé médiocre ou déplaisant, à cause de ses tics ou de ce que les quotidiens ont révélé de sa vie, on est flatté de l’avoir vu. Acteur ou chanteur, ça existe. Et musicienne ? Difficile de nier que la jeune voisine existe quand elle enfile, infatigablement dans le suraigu - flûte traversière, troisième année de Conservatoire ! - son Mozart qui dérape ou son Debussy, afin de s’assurer les nécessaires heures de vol avant l’épreuve à tenter sans couacs. (Il n’est pourtant pas impossible de penser que la musique advienne quand celui qui la porte, arrive presque à lui laisser toute la place et à ne plus exister...)

Mais la plupart du temps, même quand son identification n’est pas confortable, l’artiste existe. Le poète, non.

S’il se peut que, parfois, un poème éclose ou qu’une parole longtemps attendue, douloureusement mûrie dans l’incessant travail des mots (où trop d’effort gâche tout, comme quand l’enfant en fait trop dans son dessin), s’il se peut que des mots viennent comme un sanglot dont on ne sait s’il vaut mieux qu’on le réprime ou qu’on s’y livre, en espérant qu’il offre au moins un refuge, fût-ce celui du chagrin, s’il se peut que quelques vers, là où nul ne les attendait, étourdissent un lecteur qui ne savait pas qu’il pouvait être ainsi appelé mais qui découvre là, à travers un ton, une image, une sensation, le souvenir d’une détresse personnelle, l’éclat furtif d’une lumière « autre », l’entrevision d’un monde plus clair, plus profond, moins injuste, s’il se peut que parfois, rarement, cela réussisse, que le texte « tienne », celui ou celle par qui cela s’est offert, sait bien qu’il ne fut que visité et que quelque chose, en lui, s’écartant, a laissé comme une trace pour un autre. Les poètes sont-ils même jamais tout à fait sûrs d’être les auteurs de ce qui s’est écrit par leurs mots et leurs mains ? Même s’ils s’en croyaient devenus les propriétaires, même s’ils s’y étaient farouchement efforcés, les poètes n’existent décidément pas à la manière dont communément on existe. Ce sont des gens comme les autres, auxquels quelque chose d’inexistant advient parfois, un instant reçu tout à coup, même parfois sans effort et venu de la beauté du monde. Tant le chant - le vrai - n’est qu’un chemin furtif sur lequel on ne revient pas, qu’on oublie, qui n’aboutit pas à chaque fois. Tant le poème quand il se montre, paraît venir d’une incertaine mémoire nocturne, se réclame d’une expérience secrète qui ne se savait pas à ce point silencieuse.

Vocations temporaires, patiences de hasard dans les oiseaux, tourments des mots obscurcis, les vrais poètes nourrissent les signes...

Il faut se méfier des poètes qui existent. Préférez-leur ces songeurs qui attendent la maigre visite.