Les philosophes ont-ils une vie ? À propos de Derrida, de Benoît Peeters

Michel André

L’excellente biographie de Jacques Derrida par Benoît Peeters donne à voir l’homme derrière l’œuvre d’un philosophe pour lequel, étonnamment, le monde anglo-saxon s’était pris d’engouement. Mais ce genre d’entreprise est également une aventure intellectuelle et personnelle que Peeters relate dans Trois ans avec Derrida. Les carnets d’un biographe.

Depuis l’annonce, dans les articles de presse consacrés à la rentrée littéraire de cet automne, de sa publication imminente chez Flammarion, on attendait avec impatience et une grande curiosité la parution de la biographie de Jacques Derrida par Benoît Peeters.

Curiosité à propos de Derrida, tout d’abord, dont le nom est bien plus connu que l’œuvre, et les titres des livres beaucoup plus familiers que la personnalité de leur auteur. Mais curiosité, surtout, au sujet de ce que Benoît Peeters allait réussir à tirer de la vie d’une figure semblable, qu’à l’instar de beaucoup de penseurs, on imagine volontiers comme un esprit désincarné. De fait, si la formule fameuse de Heidegger au sujet d’Aristote (« Il est né, il a pensé, il est mort »), toute gonflée d’une représentation très idéalisée de l’« exercice de la pensée », est caricaturale, elle capture tout de même quelque chose de vrai de l’existence de beaucoup d’universitaires, dans laquelle ce qui arrive de plus palpitant se réduit souvent aux livres qu’ils lisent et ceux qu’ils écrivent, pour reprendre en l’adaptant quelque peu une phrase des mémoires de Simone de Beauvoir au sujet de ce que serait sa vie avec Sartre après l’agrégation — le moins qu’on puisse dire est que, sur ce point, elle s’est assez lourdement trompée.

On s’attendait à un très bon livre. On a le plaisir d’en découvrir un supérieur encore à ce que l’on escomptait. En vérité, il s’agit là d’une des meilleures biographies de philosophe ou d’intellectuel existant en français. Derrida peut ainsi apparaitre plus réussi à certains égards que les livres de François Dosse sur Paul Ricœur, Michel de Certeau et, surtout, celui sur Deleuze-Guattari, ou que l’ouvrage de Marie-Anne Lescourret sur Pierre Bourdieu, qui sont bourrés d’informations, mais peinent à faire apparaitre les hommes derrière leurs livres et leur trajectoire de carrière. Il est, d’un autre côté, plus riche et plus complet que le Foucault, de Didier Eribon, pourtant aussi pénétrant au plan psychologique que sur celui des idées, mais qui reste une biographie « à la française », pour user d’une expression employée par Benoît Peeters dans un essai de typologie des biographies qu’on trouve dans le petit ouvrage au titre autoexplicatif qu’il publie en même temps que l’épais volume sur la vie de Derrida : Trois ans avec Derrida. Les carnets d’un biographe.

Biographie à la française ou à l’anglo-saxonne ?

De fait, pour trouver des biographies à la fois d’ampleur identique et de qualité comparable, à tout le moins de penseurs contemporains, il faut chercher dans le monde anglo-saxon : les livres de Ray Monk sur Wittgenstein et Bertrand Russel (un cas étrange et remarquable, l’auteur s’étant aperçu au milieu de son travail, trop tard pour songer à l’arrêter, qu’il éprouvait en réalité une profonde aversion pour le caractère et la personnalité d’un individu dans la compagnie duquel il était condamné à passer de très longs mois encore) ; ceux de Michael Ignatieff sur Isaiah Berlin, de David Macey sur Michel Foucault, de Ben Rogers sur A.J. Ayer, etc.

Derrida est-il pour autant une biographie « à l’anglo-saxonne » ? Elisabeth Roudinesco l’affirme sans ambages dans son compte rendu de l’ouvrage dans Le Monde des livres, un article un peu impersonnel et d’un ton curieusement détaché sous la plume de quelqu’un qui a notoirement été très proche du philosophe et dont la contribution au travail d’enquête de Benoît Peeters a visiblement été importante.

S’il fallait à tout prix ranger le livre dans une catégorie (mais y est-on vraiment obligé ?), on pourrait dire qu’il retient le meilleur de deux parmi les dix variétés de biographies identifiées dans Les Carnets d’un biographe. D’un côté, la « biographie intellectuelle » (la genèse, l’évolution et l’impact des idées, les influences subies et exercées) — moyennant toutefois les réserves formulées par Benoît Peeters à propos de ce genre, plus précisément à propos de l’expression utilisée pour le désigner, dont il affirme qu’elle l’agace « par les exclusions qu’elle semble impliquer : l’enfance, la famille, l’amour, la vie matérielle ». Ici, en effet, de tout cela il est heureusement beaucoup question. À côté du penseur, et inséparable de lui, on découvre également, saisi avec une très grande finesse, l’homme qu’était Derrida, avec ses gouts, ses humeurs, ses passions, ses manies, ce qu’il aimait et détestait dans bien d’autres domaines que celui des idées, son emploi du temps, la façon dont il avait organisé et menait sa vie.

D’un autre côté, Derrida présente à l’évidence beaucoup de traits des biographies « à l’anglo-saxonne », étant entendu que celles-ci sont loin de souffrir systématiquement des faiblesses qu’on tend à leur reprocher (excès de détails, limitation aux seuls faits, approche strictement chronologique, style plat), faiblesses que Benoît Peeters relève et dénonce après d’autres dans sa nomenclature. S’ils sont remplis d’informations détaillées et de précisions factuelles, les formidables ouvrages de Jeffrey Meyers, pour prendre un exemple, sur Francis Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Edmund Wilson, Joseph Conrad, D.H. Lawrence, George Orwell, Samuel Johnson et plusieurs autres, contiennent également des analyses très acérées et éclairantes ; le récit n’y est pas aplati sur le calendrier, mais scandé par des inflexions correspondant à autant de moments clés à la fois de l’œuvre et de la vie ; et ils sont écrits dans une langue très élégante et un style d’un réel éclat, qui ne se contente pas d’être efficace, mais s’avère aussi très brillant. Toutes ces qualités qui font le mérite des meilleures biographies « à l’anglo-saxonne », le livre de Benoît Peeters les possède. C’est ce qui fait qu’on le lit avec autant d’intérêt, indépendamment, d’ailleurs, de ce que l’on peut penser de la personne qui en est l’objet.

Je dois en effet faire ici un aveu. Après avoir lu cet excellent livre, je connais bien évidemment incomparablement mieux Derrida, son œuvre, ses idées, l’existence qu’il menait et le genre de personne qu’il était. Benoît Peeters m’a de surcroit donné très envie de lire ce qu’il a produit à la fin de sa vie, à l’époque où il s’éloignait de la philosophie dans son sens le plus technique pour se rapprocher de l’écriture littéraire, évolution qui a identiquement été celle de Michel Serres, pour un résultat qu’on jugera plus ou moins convaincant.

Comme un certain nombre de gens de ma génération, j’en étais en effet largement resté aux premiers travaux : les trois livres de 1967 (De la grammatologie, L’écriture et la différence, La voix et le phénomène), et, avant cela, la célèbre kilométrique introduction à L’origine de la géométrie, de Husserl, qui m’avait laissé pantois d’admiration et m’avait ébloui comme peuvent le faire des exercices de pure virtuosité intellectuelle de nature quasiment poétique, certaines pages de Marc Richir, par exemple, cet étrange penseur belge établi aujourd’hui en France qui navigue entre la phénoménologie la plus spéculative et la philosophie des mathématiques la plus abstraite.

Grâce à ce livre, j’ai par ailleurs réussi à surmonter la forte exaspération que j’éprouvais face à l’engouement des professeurs de cultural studies et de gender studies américains pour ce représentant emblématique de la pensée « continentale ». (Comment, à ce propos, expliquer le succès sur le nouveau continent d’une œuvre aussi étrangère à la tradition anglo-saxonne et d’un esprit parfaitement opposé à la mentalité pragmatique ? Il y a des explications évidentes, certaines évoquées par François Cusset dans son ouvrage French Theory, à commencer par le gout des universitaires pour les écoles et les coteries intellectuelles, la volonté des départements concernés et des personnes en cause de s’affirmer en se distinguant et se démarquant, précisément, du courant dominant dans les facultés dominantes, et la propension des Américains, dans un environnement très marqué par la religion, à former des sectes prêchant le salut à coup de vérités dogmatiques et de slogans simples. Mais, dans son ampleur, le phénomène demeure quand même un peu déconcertant.)

L’atténuation des effets de cette prévention de principe, qui m’empêchait d’aller plus loin dans la compréhension, m’a permis de découvrir avec surprise derrière l’image du penseur à la mode dont on laisse trainer les livres sur la table du salon, un homme très intelligent, on s’en doutait, et s’engageant volontiers au plan politique, mais aussi attachant, sensible, fidèle en amitié, généreux et bien plus attentif aux autres qu’on ne l’aurait cru, dans les limites, bien sûr, de l’égocentrisme spontané, naturel et incoercible de tous les créateurs.

Fondamentalement, toutefois, le livre de Benoît Peeters n’aura guère réussi à me faire changer de sentiment au sujet de Derrida le philosophe. De fait, on peut trouver peu convaincante la façon dont des penseurs comme Derrida et, avant lui Heidegger, attribuent aux faits de langage une signification et une portée proprement philosophiques, et éprouver de grandes difficultés à les suivre dans leur tentative de déchiffrer le sens du monde et de la vie dans l’étymologie des mots. J’ai ainsi lu L’autre cap, par exemple, feu d’artifice verbal sur le thème de l’identité européenne, avec un mélange d’amusement et d’effarement devant ce qui m’apparaissait comme une suite de calembours inspirés, et d’admiration malgré tout pour une prouesse témoignant d’une peu banale puissance d’imagination.

Peut-être la lecture des textes de maturité et de vieillesse m’amènera-t-elle à nuancer ma position. Mais j’en doute un peu, parce que rien n’indique que s’y manifeste une évolution substantielle de la conception de la philosophie et du monde de Derrida, qui était largement formée dès ses premières années, apprend-on avec intérêt en lisant l’ouvrage de Benoît Peeters. Dans tous les cas, ceci n’a rien enlevé au très grand plaisir que j’ai pris à lire l’histoire de sa vie telle qu’elle nous est ici racontée, et je pense qu’il en sera de même pour beaucoup de lecteurs du livre que les thèses du philosophe sur la « différance » et la « déconstruction » laissent un peu perplexes.

L’atelier du biographe

Encore un mot, au sujet de Trois ans avec Derrida. L’idée de tenir ces carnets et de les publier était franchement excellente. On a rarement la possibilité de pénétrer dans l’atelier du biographe, de s’introduire dans les coulisses du spectacle, d’apercevoir l’envers du décor, ou celui de la tapisserie. Quelques indications au détour d’une préface, d’une postface ou d’une page de remerciements, ou des propos jetés dans une interview, peuvent donner un petit aperçu des conditions dans lesquelles s’opère ce travail. Mais jamais l’occasion ne nous avait ainsi été procurée de nous insinuer en profondeur dans l’intimité du travail d’un biographe et d’y séjourner longuement.

Avec Benoît Peeters, on peut faire l’hypothèse que beaucoup de lecteurs se contenteront de lire ces « carnets d’un biographe », sans oser affronter la biographie elle-même. Parce que les gens, comme il le fait remarquer, aiment souvent davantage les making off que les films dont ils racontent le tournage, mais aussi du fait du gout généralisé pour les révélations, les indiscrétions et les scandales, les faits et les propos trop délicats pour être révélés, qu’on espère voir dévoiler dans un tel contexte. Plus banalement, enfin, parce que le livre est d’une longueur moins décourageante.

C’est assurément dommage, mais au moins peut-on espérer que ceux qui en resteront là sortiront de la lecture de ce petit bouquin avec une image plus juste et plus positive de ce que représente la rédaction d’une biographie, une entreprise, qui, si on veut la mener à bien d’une façon vraiment professionnelle, demande autant de patience et de ténacité qu’une recherche scientifique, autant d’opiniâtreté et d’effort physique qu’un travail d’historien, de sagacité qu’une enquête policière, de psychologie qu’une anamnèse psychiatrique, de créativité, de sensibilité et de maitrise de la langue que l’écriture d’un roman.

Mais il y a davantage. Au-delà de ce qu’il nous permet d’apprendre du métier de biographe, Trois ans avec Derrida est aussi le récit très réussi d’une aventure intellectuelle et personnelle remarquable en tous points. En ce sens, pour reprendre la distinction proposée par Derrida, précisément, dans un tout autre contexte, s’ils n’existent pas vraiment comme une œuvre « à part entière », puisqu’ils n’ont de sens qu’en relation avec un autre livre et qu’on perd beaucoup à ne pas lire les deux ensemble, Les carnets d’un biographe sont incontestablement une œuvre véritable « de part en part ».

Les philosophes ont-ils une vie ? Derrida et Trois ans avec Derrida, de Benoît Peeters apportent à cette question une réponse positive, plutôt rassurante. Oui, ils ont une vie, en tout cas certains d’entre eux, et même une vie suffisamment intéressante pour mériter d’être racontée.

Michel André a publié Le cinquantième parallèle - Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan), réflexions sur la littérature, la philosophie, l’art, la politique la science, l’économie et la société.