Les oligarques sont-ils les seuls à pouvoir arrêter Poutine ?

Olivier Derruine • le 20 mars 2014
Ukraine, Russie.

Dans le monde occidental, les débats publics et politiques autour de l’imbroglio ukraino-russe ont jusqu’à présent abordé la dimension économique sous l’angle de l’imposition d’éventuelles rétorsions commerciales et des gels d’avoirs [1] . Une autre variable, moins quantifiable, plus diffuse, pourrait influer sur le cours des choses de façon nettement plus marquée à l’avenir. Vladimir Poutine serait en effet bien avisé de prendre pleinement conscience qu’en soufflant sur les braises, il a déclenché une escalade qui pourrait lui mettre à dos une poignée d’individus extrêmement puissants – mais dociles jusqu’à présent – et sans l’appui desquels il serait considérablement affaibli : les oligarques.

Ceux-ci sont une cinquantaine d’hommes d’affaires milliardaires qui ont saisi toutes les opportunités pour s’enrichir suite à l’implosion de l’URSS. Leur fortune cumulée s’élèverait à 282 milliards de dollars. [2] L’origine de leur fortune est souvent inconnue mais il est clair qu’ils ont souvent tiré parti de la dislocation d’entreprises d’Etat qui leur furent vendues pour une bouchée de pain au début des années 1990. Ils sont en collusion avec les hommes forts du régime parce que leur fortune dépend de leur degré de « soumission » au pouvoir et ils mettent leur empire économique au service des intérêts économiques et géopolitiques de Moscou.

Cette proximité avec le pouvoir est une manière pour le régime d’éviter que les oligarques ne nourrissent des ambitions politiques personnelles ou ne soutiennent des partis qui pourraient véritablement concurrencer Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine.

L’accord de la discorde

Les troubles ont éclaté en Ukraine à la mi-novembre suite à la pression exercée par la Russie pour que sa « petite sœur » ne signe pas un accord d’association avec l’Union européenne. Celui-ci est souvent présenté comme un premier pas vers une plus ou moins lointaine intégration à l’UE. Pourtant, comme l’a montré le cas de la Turquie qui est liée à l’UE par un tel accord depuis… 1963, rien n’est moins sûr. Par ailleurs, l’expérience des pays d’Europe centrale et orientale qui ont adhéré à l’Union en 2004 et 2007 n’incite guère à une vision romantique d’un tel partenariat : les entreprises occidentales, en particulier européennes, au premier rang desquels les allemandes, se sont emparées de leurs joyaux dès que ces pays ont lancé les réformes de libéralisation et de privatisation. Dix ans avant que l’Ouest n’exprime la crainte d’une immigration massive des Barbares venus de l’Est, ces pays furent dépouillés, faute d’une connaissance des mécanismes du marché et à la faveur d’entourloupes mises en place par les institutions européennes et par celles du Bretton Woods (Fonds Monétaire International et Banque mondiale). S’en sont suivies d’importantes vagues de restructuration et de licenciement qui ont nourri une nostalgie de l’Empire soviétique et une forte frustration, d’autant que les aides européennes étaient dérisoires par rapport aux chantiers engagés dans ces pays.

Il y a donc de quoi modérer l’europhilie candide des Ukrainiens de la place Maidan. Surtout que, vu leurs difficultés économiques et financières (ils doivent trouver 35 milliards de dollars dans les deux prochaines années), le programme d’aide financière proposé par l’UE pourrait donner lieu à l’intervention d’une troïka du type de celle qui a sévi en Grèce et dans d’autres pays… [3]

Une balle dans le pied ?

Bref, depuis la mi-novembre et le coming out de la Russie qui a exprimé son indéfectible soutien à Ianoukovitch et a déclaré sa flamme la partie russophone du pays (au-delà même de la Crimée), l’économie russe a traversé des zones de turbulence dont elle ne voit pas la fin : le rouble s’est fortement déprécié depuis novembre (11 % par rapport au dollar et près de 14 % par rapport à l’euro) ce qui ne manquera pas de peser sur le pouvoir d’achat des Russes et de grever les coûts des entreprises importatrices.

La Bourse de Moscou a par ailleurs complètement dévissé. Certes, l’indice boursier moyen des pays émergents (MSCI Emerging Markets, -8 %) auquel se rattache la Russie a chuté lui aussi, mais le fait que les indices russes RTS et MICEX aient plongé plus fortement encore (-20 % et -14 %) tend à indiquer qu’il y a bel et bien un effet « Ukraine/Crimée ». Comme la capitalisation boursière était de 770 milliards $ en 2013 pour les 262 entreprises cotées sur la place de Moscou (source : World Federation of Exchanges), le coût de cette crise s’élèverait à 45 à 90 milliards $ [4] pour la Russie… ou plutôt pour les détenteurs de capitaux russes… lesquels sont principalement les oligarques ! Cela fait cher la crisette pour un archipel dont le PIB s’établit entre 4,5 et 5 milliards $ et sur le territoire duquel ne passe aucun pipeline [5]

Néanmoins, la patience des oligarques qui se voient stupidement déplumés pourrait s’épuiser si cette tendance perdurait. Ils se sentent d’autant plus floués que, dans la foulée de sa réélection, Vladimir Poutine les avait exhortés à rapatrier leurs fonds dans la mère-patrie en témoignage de leur patriotisme économique, mais aussi politique. C’était sans imaginer une seconde la situation actuelle dans laquelle on ne peut exclure que l’UE engage des représailles qui toucheraient directement leurs intérêts économiques, ce qui risquerait de porter un coup à l’alliance des élites politiques et économiques du pays. Les oligarques commencent en effet à prendre la mesure que leurs intérêts pèsent peu face aux rêves de grandeur de Vladimir Poutine et de ses proches nostalgiques de la puissance passée de l’URSS. Et cela vaut aussi pour les oligarques issus de la partie russophone de l’Ukraine chez qui on perçoit un certain malaise. [6] Pour l’instant, à part des exilés qui ne sont plus dans les petits papiers de Poutine, aucun n’ose réellement broncher [7] ; la détention en Sibérie pendant 9 années de Vladimir Khodorkovsky, l’ex-magnat du pétrole et Russe le plus riche entre 1995 et 2003, est encore dans toutes les mémoires et personne n’a envie d’endurer son calvaire.

Cependant, si les sanctions devaient toucher au secteur et aux transactions bancaires, cela pourrait être un détonateur [8] [9], surtout que les entreprises dépendent beaucoup plus des capitaux des non-résidents russes depuis quelques années (leur dette externe a ainsi doublé entre juin 2010 et septembre 2013 où elle atteignait 144,1 milliards $ [10] ). Tout cela assombrirait encore les médiocres perspectives de croissance de la Russie que le FMI estime à -1 % en 2014 et 2015. [11]

Néanmoins, nous n’en sommes pas encore là, car de telles sanctions nécessiteraient l’appui du Royaume-Uni. Or, la City a déjà fait savoir qu’elles nuiraient à ses exportations de services financiers vers la Russie. [12]

Alors que Vladimir Poutine jouit d’un taux de popularité record auprès de ses compatriotes, le mécontentement pourrait franchir un seuil critique parmi les oligarques qui, si l’occasion se présentait, chercheraient alors à s’émanciper du tsar Poutine et à saper son le règne.

Dans un article paru en 1995 au titre évocateur de « The Inevitability of Future Revolutionary Surprises” [13], l’économiste Timur Kuran montrait que, dans un contexte de fortes pressions sociales et de surveillance mutuelle, les individus tendent à cacher leur jeu pour échapper au courroux du régime. Toutefois, un retournement peut s’opérer très rapidement et prendre de court le régime dès lors que les individus qui s’étaient résignés au statu quo commencent à percevoir la possibilité d’un changement politique. Timur Kuran qualifie ce phénomène de « bandwagon effect » (littéralement : effet « prendre le train en marche ») et explique à travers lui comment il se fait que, en mars 1990, plus de trois-quarts des Allemands de l’Est interrogés reconnaissaient qu’ils avaient été totalement dépassés par la vitesse à laquelle le Mur de Berlin était tombé et qu’ils étaient surpris par l’atmosphère pacifique dans laquelle cela s’était déroulé.
Gardons donc un œil sur les oligarques.

Neutralisation des rétorsions commerciales

Quant à savoir si l’UE pourrait lever unilatéralement des sanctions du type quotas d’exportation ou droits de douane rehaussés envers la Russie, rien n’est moins sûr depuis l’adhésion de celle-ci à l’Organisation mondiale du commerce en août 2012. Plus fondamentalement, il s’agirait encore pour les 28 de trouver un accord à l’unanimité (!) sur l’attitude à adopter. Or, les faiblesses et les intérêts économiques de chacun diffèrent à tel point que l’Europe peinera à faire plus que montrer les dents. [14]

Quid alors d’une rétorsion énergétique de la Russie pour tempérer les ardeurs européennes ? Après tout, l’Europe est dépendante de la Russie pour son approvisionnement en gaz naturel (31,8 %), en pétrole brut (34,5 %) et en houille (27,1 %). [15] Elle serait donc particulièrement vulnérable si la Russie décidait de fermer les robinets et certains pays (Finlande, Suède et pays baltes exposés à 100 % au gaz russe pour leur consommation de gaz) s’en trouveraient plus fragilisés que d’autres (Danemark, Royaume-Uni, Portugal, Espagne et Chypre : 0 % ; Belgique à mi-chemin : 43 %).

Cependant, la Russie y réfléchirait à deux fois avant de mettre le doigt dans un engrenage qui aurait des retentissements importants et durables. En effet, le pays souffre d’un problème d’hyperconcentration de ses exportations : 2/3 d’entre elles concernent les produits énergétiques et l’Europe en représentent 60 % pour le gaz naturel. L’Europe est donc un client qu’elle ne peut négliger, ni même mécontenter, car la Russie est avide d’investissements étrangers (FDI pour « Foreign Direct Investments »). Ceux-ci sont cruciaux pour moderniser le secteur énergétique et diversifier le tissu économique. Le graphique ci-dessous montre l’importance du nombre de projets soutenus par les FDI étrangers pour la Russie (et par pays d’origine), également dans la perspective du soutien à des secteurs aussi variés que l’automobile, l’alimentaire, les machines et équipements, la chimie, etc. (NB. 2011 inward FDI = 457 milliards USD (stock) en 2011 et 53 milliards USD (flux) en 2010 [16] )

Source : http://www.kpmg.com/NL/nl/IssuesAndInsights/ArticlesPublications/Documents/PDF/High-Growth-Markets/Investing-in-Russia1.pdf

Le double camembert suivant précise les investissements en milliards $ par pays et permet de voir l’importance de la fraude et de l’évasion fiscale et du blanchiment de l’argent de la mafia russe et des oligarques grâce à des paradis fiscaux. Ceux-ci mis de côté (car il ne s’agit pas de véritables FDI), la colonne donne l’importance relative des différents pays [17] pour le soutien à l’économie réelle de la Russie et confirme le rôle majeur joué par l’Europe dans la modernisation du pays.

Conclusions

Le risque de guerre énergétique de la part de la Russie tant pour l’Europe que pour les Etats-Unis étant exclu, une action européenne susceptible de ramener Poutine à la raison étant peu plausible, il semble que deux conclusions s’imposent : soit la situation sera amenée à pourrir, l’Ukraine restant « le cul entre deux chaises », soit les oligarques « prendront le train en marche », quitte à ce qu’ils n’arrivent à bon port qu’en 2018, à la fin du mandat de Poutine pour peser sur le choix de son successeur.

[3Extrait des conclusions du Conseil des Ministres des Affaires étrangères du 17 mars 2014 : « IMF support will be critical to enabling assistance from the European Union as the immediate priority is to restore macroeconomic stability through sound fiscal, monetary and exchange rate policies. At the same time, we reiterate our call on the Ukrainian government to launch urgently an ambitious set of structural reforms, including notably the fight against corruption and enhancing transparency of fiscal expenditure. » (http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/EN/foraff/141601.pdf)

[4Estimation obtenue à partir du différentiel entre 8 % (qui serait la tendance « normale » pour un marché émergent) et d’une part 14 % et d’autre part 20 %

[5A titre d’illustration, le PIB de l’Ukraine est de 176 milliards d’euros pour 46 millions d’habitants, soit l’équivalent de la richesse produite annuellement par Bruxelles et la Wallonie. Celui de la Russie est de 2.100 milliards $.

[7Ellen Barry, Titans in Russia Fear New Front in Ukraine Crisis, New York Times, 10 mars 201

[8Michael Moran, Banking on pain for Russia’s banks, GlobalPost, 14 mars 2014

[9“Sberbank, the state retail bank, and the state investment bank VTB have actively expanded into Eastern Europe, including Ukraine, and own assets in Western Europe and the United States. Rosneft, the state oil company, has a deal with Exxon Mobil to drill in the Russian Arctic, the flagship project of Igor I. Sechin, a deputy prime minister and one of Mr. Putin’s closest aides.”(Ellen Barry, NYT, 10 mars 2014)

[11International Monetary Funds, World Economic Outlook : Update, 21 janvier 2014

[17Pour une question technique, il n’a pas été possible de faire basculer Bahamas dans le camembert à côté des autres paradis fiscaux.