Les nostalgiques du sang et les pigeons du décalogue

Dan Kaminski

Des millions de centenaires sont passés sous silence. Et c’est tant mieux. Il reste que, parfois, au hasard d’un chemin, on soulève une pierre, sous laquelle étrangement rien n’a pourri. Comme si le vieux venait de mourir, laissant pour nos contemporains, après cent ans, un gout irrité de piétinement et, pour lui, revenant imaginaire, le gout amer du déjà vu.

Victor Serge n’est pas mort en 1912, mais il est entré, cette année-là, à l’âge de vingt-deux ans, le 31 janvier précisément, à la prison de la Santé. Puis il connut celle de Melun et toute l’affaire dura cinq ans exactement, au jour près. Après quoi, il fut expulsé de France. Ce fut Barcelone, puis la Russie révolutionnaire où il connut encore d’autres captivités.

Il a laissé un récit, publié en 1930, non pas de son expérience — il a la décence de ne parler que très discrètement de lui —, mais de l’expérience collective de l’incarcération (les réclusionnaires, les « gaffs », le régime, l’espace et le temps, les combines, les désespoirs, les vexations et les violences, la mort). Ce récit qui, malgré le supplément anarchiste qui lui donne sa couleur, vaut bien une ethnographie, est curieusement baptisé « roman ». Son titre est Les hommes dans la prison. La vie de Victor Serge, les motifs de son emprisonnement et ce que fut ensuite sa vie de révolutionnaire, critiquant à ses dépens, dès 1925, ce qui deviendra le stalinisme, toute cette histoire personnelle et globale est racontée dans la préface de Richard Greeman à la réédition en 2011 de son récit. Victor Serge est entré en prison il y a cent ans. Bien sûr, les choses ont changé, bien sûr le monde n’est plus le même, bien sûr les prisons françaises ne sont plus, en particulier, les couloirs de la mort qu’elles ont été jusqu’en 1981. Mais c’est justement sur ce point que l’ouvrage anticipe, avec une ironie vertigineuse de vérité, ce que Foucault et Deleuze ont mis en évidence dans leurs travaux sur la gouvernementalité pour le premier et sur la société de contrôle pour le second.

Victor Serge écrit que la mort est peut-être la plus naturelle des peines, mais qu’elle est surtout « la plus humaine des peines, en deux graves significations du terme ». Il faut lire la citation complète, à la page 120 de la réédition, pour entendre la double gravité annoncée.

La plus humaine, d’abord, « parce que depuis des millénaires les hommes, se distinguant ainsi de la bête, en font un usage quotidien, de clan à clan, de tribu à tribu, de cité à cité, d’État à État, de société à société. Le Tu ne tueras point du décalogue est, en sa simplicité lapidaire de texte tronqué, un grossier mensonge. Jamais on ne le pense. Toujours la loi morale fut : Tu ne tueras point ton frère de tribu, de cité, de nation ou de classe et complétée par l’autre impératif non moins catégorique : Tu tueras l’homme de l’autre tribu, de l’autre cité, de l’autre nation, de l’autre classe ! La plus humaine aussi, parce qu’elle abrège toute souffrance. Sur ce dernier point la civilisation moderne en est arrivée à un raffinement de cruauté bien paradoxal. Comptant peut-être, de même qu’elle compte en tout avec l’exploitation à fond de la capacité de travail du pauvre tenaillé par la faim, avec l’exploitation pénale, à fond, du vouloir-vivre, sa sensibilité hypocritement calculatrice préfère souvent à la peine de mort des peines perpétuelles que seule, de règle, termine la mort après d’interminables années de tourment. »

Que les partisans contemporains de la peine de mort ne se sentent aucunement servis par cet argument. Victor Serge s’adresse aujourd’hui à ces derniers, mais aussi à ceux qui se sentent insatisfaits des longues peines qu’ils voudraient rendre incompressibles, mais encore à ceux qui considèrent que la prison occidentale constitue, même sous la forme distinguée de l’ultimum remedium, l’acmé nécessaire de la civilisation pénale, mais tout autant enfin à ceux qui, dans une vision progressiste de la pénalité, voient dans certaines « alternatives », une issue éthique à notre insatiable désir de punir. Tous ces lecteurs imaginaires de Victor Serge sont des progressistes, même si chaque groupe, veut, pour lui seul et contre les autres, cette noble appellation. Tous sont des progressistes en ce sens que tous croient en un progrès de la pénalité, quelle que soit la direction souhaitée et parfois prise.

Victor Serge ne fait pas le panégyrique de la peine de mort. Il fait la critique de son temps, mais, sans le savoir, plus encore du nôtre, dont la moralité se satisfait pourtant si noblement d’être débarrassée de l’infamie de la plus humaine des peines.

Le 16 janvier 2006, nonante-quatre ans après le début de l’incarcération de Victor Serge, dix détenus condamnés à de longues peines de la maison centrale de Clairvaux cosignent une lettre dont voici résumée la substance.

« Nous, les emmurés vivants à perpétuité du centre pénitentiaire le plus sécuritaire de France […], nous en appelons au rétablissement effectif de la peine de mort pour nous. Assez d’hypocrisie ! Dès lors qu’on nous voue en réalité à une perpétuité réelle, sans aucune perspective effective de libération à l’issue de notre peine de sureté, nous préférons encore en finir une bonne fois pour toutes que de nous voir crever à petit feu, sans espoir d’aucun lendemain après bien plus de vingt années de misères absolues. […] parce qu’une société dite “démocratique” ne devrait pas se permettre de jouer ainsi avec la politique pénale visant à l’allongement indéfini des peines, selon la conjoncture, l’individu ou les besoins particuliers : à choisir, à notre mort lente programmée, nous demandons à l’État français, chantre des droits de l’homme et des libertés, de rétablir instamment pour nous tous la peine de mort effective [1] ».

Le garde des Sceaux de l’époque, Pascal Clément, répond : « Si on les prenait au mot, combien se présenteraient-ils vraiment ? » Et le 20 octobre 2006, Charles Pasqua dépose au Sénat une proposition de loi visant à rendre les longues peines incompressibles (trente ans) et ainsi motivée : « L’abolition de la peine de mort a été décidée en automne 1981 dans l’euphorie d’un état de grâce qui, sans aucun doute, péchait par excès d’optimisme ou par sensibilité à sens unique, c’est-à-dire dans la seule considération de la clémence envers les criminels. Cette abolition procédait d’une vision doctrinaire et irréaliste, selon laquelle l’individu ne serait pas responsable de ses actes. Les motifs qui ont inspiré l’abolition de la peine de mort sont incompatibles avec l’humanisme républicain fondé sur le principe de la responsabilité personnelle, fondement de la dignité de l’homme. »

L’humanisme républicain ? Vraiment ? Victor Serge avait raison. Son texte et la lettre des dix de Clairvaux témoignent de positions politiques, sans commune mesure avec les comparaisons de Test-Achats entre des marques d’enfer concurrentes. Nous ne sommes pas et nous ne serons jamais débarrassés de l’infamie, ni de celle du crime, ni de celle de la peine. Et, même lorsque des changements dénotent un progrès « civilisateur », éloigné de la tentation du sang, pour les militants qui y ont contribué, dont j’espère faire partie, la longue vue, sans les — nous — décourager, n’y fera pourtant jamais entrevoir qu’un changement de régime, ni pire ni meilleur, dans lequel la moralité, chatte affolée, ne trouvera jamais ses jeunes.

Victor Serge, dans son style révolutionnaire et bien avant la reconnaissance et la performance des droits de l’homme emprisonné, écrit : « Les hommes ont vécu dans les cavernes. Il n’y a pas si longtemps qu’on brulait les hérétiques. Tout passe. La prison passera aussi. Les hommes restent. Les hommes montent. Toute la vieille charpente craque. » Françoise Tulkens, juge belge à la Cour européenne des droits de l’homme, lui donne raison, au nom même de la raison sociale de son mandat : « Tout comme le droit à la vie refuse aujourd’hui la peine de mort, je pense que le droit à la liberté refusera un jour l’enfermement comme peine [2]. » Cette prophétie n’est ni absurde ni angélique. Elle indique un changement de régime : un droit refuse une iniquité, au terme provisoire d’une lutte. Quand Gilles Deleuze déclare en 1990 que « face aux formes prochaines de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir à un passé délicieux et bienveillant [3] », on entend l’écho postmodernisé de la voix de Victor Serge comparant, pour son époque, la peine de mort et l’emprisonnement. Pourtant ce passé délicieux et bienveillant n’existe pas, pas plus que le délice ou la bienveillance du présent ou de l’avenir. Lisons correctement Serge, Deleuze et Tulkens. N’existent que des formes historiques, des armes, des machines de guerre dépassées, actuelles et prochaines. Leur comparaison sur une même échelle morale est insensée. Elle est néanmoins utile à opposer les progressistes en deux camps — les nostalgiques du sang et les pigeons du décalogue, auxquels je me rallie naïvement — et à faire sourire, hier comme aujourd’hui, du fond de leurs cellules, les observateurs crispés de l’inanité essentielle de cette opposition.

Victor Serge donne encore, sans transition avec ses propos précédents, une tout autre illustration de ces formes moralement incomparables, où l’on verra que l’immoralité des crimes n’a rien à envier à la moralité des peines.

« Le geste d’un poing armé de la flamme courte qui fracasse un front n’est pas plus atroce, en soi, que tout geste de guerre — et bien des gestes de paix. Il l’est moins, si l’on en juge par la quantité de souffrances et de mort semées, que celui de l’habile homme d’affaires déterminant par une heureuse spéculation sur les charbons une hausse de trois sous les cinquante kilos, dont mourront, dans la grande ville, avant la fin de l’hiver, quelques centaines d’enfants de pauvres. »

La comparaison de Victor Serge est rapportée (en italiques) à la quantité. Elle ne blesse aucune sensibilité, aucun chagrin, dont la qualité reste incalculable. Pendant que les médias belges et le clan, la tribu, la nation des suiveurs blanchis se déchainent sur le sort d’une femme qui s’enfermera au couvent, pendant que la ministre de la Justice prétend les comprendre et leur donner raison, pendant que l’archevêque de Malines-Bruxelles s’en lave les mains et pendant que les sœurs clarisses de Malonne suivent avec décence et mesure leur chemin politique, Goldman Sachs, la banque d’affaires américaine, ne sera pas poursuivie pour fraude ou quelque autre incrimination, dans l’affaire des subprime mortgage qu’elle vendait à ses clients et qui sont au départ de la crise financière actuelle. Le ministère de la Justice américain a déclaré qu’« il n’y a pas de base solide pour entamer des poursuites pénales à l’encontre de Goldman Sachs ». Pas plus, en effet, que contre l’habile homme d’affaires de 1912 spéculant sur les charbons.

[1Le texte complet de cette pétition peut être lu, ainsi qu’une judicieuse analyse de Jean Bérard et Gilles Chantraine, sous le lien suivant de la revue Vacarme.

[2Préface à Ph. Landenne, L’addition cachée. Peines en prison, Larcier, coll. « Crimen », 2008, p. 9-10.

[3Gilles Deleuze, Contrôle et devenir, entretien Toni Negri, Futur antérieur, 1990.