Les kamikazes incompris

Anathème • le 31 octobre 2014
suédoise, Charles Michel.

On les a mal compris.

Chacun court en hurlant que c’est un massacre, qu’on détruit les institutions culturelles et scientifiques qui furent construites patiemment, des décennies durant, au bénéfice de notre belle nation. Tous vilipendent le gouvernement fédéral qui coupe brutalement dans le budget de ses établissements culturels et scientifiques. Unanimement, on crie au manque de vision, à l’étroitesse d’esprit, à l’aveuglement néolibéral.

Ce n’est pas du tout ce que vous croyez.

Les membres du gouvernement, proches du peuple, aussi incultes que n’importe quel chômeur non qualifié, que n’importe quel primo-arrivant, que n’importe que trader, n’entendent rien à l’opéra. Ils ne comprennent pas davantage la recherche. L’histoire, la météorologie, les sciences naturelles, que de mystères, que de contrées inconnues, à peine devinées, qu’ils brûlent de découvrir !

Aussi, en leaders éclairés qu’ils sont, considèrent-ils qu’il est grand temps que les sopranos et historiens, premiers violons et laborantins, décorateurs et préparateurs se frottent au terrain, empoignent sans crainte leur bâton de pèlerin et aillent porter leur art ou leur science à la population.

Ainsi, dans les couloirs du métro, sur les murs de la ville, dans les PME, dans le bureau des contrôleurs de l’ONEM, sur les bancs de nos parcs ou dans les abris de nuit, l’art et la science rayonneront, accessibles à chacun.

« Madame, Monsieur, je suis un chercheur en sciences sociales sans emploi, une petite pièce ou quelque chose à manger m’aideraient à nourrir ma famille. Je vous propose de vous expliquer le rôle de l’alcoolisme dans la violence intrafamiliale contre un petit billet de 5€ »

« Madame, Monsieur, je suis chanteur lyrique, je suis à la recherche de tout travail que vous voudrez bien me donner. En attendant, je vais vous chanter un air pour égayer le trajet entre les stations Louise et Porte de Namur, veuillez reculer, des dommages auditifs sont possibles à moins de trois mètres. »

« Bonjour à tous, technicien spécialisé dans l’entretien et la restauration de momies, je suis à la recherche d’un emploi. Si un de vos animaux domestiques est décédé, je peux, pour une somme modique, en faire un Toutanchaton digne des meilleurs musées »

S’ouvre devant nous la perspective radieuse d’une société de l’art et de la connaissance, enfin réconciliée avec son âme et ses cerveaux. Et vous, hommes de peu de foi, vous vilipendez ces géniaux va-nu-pieds qui nous servent, ces clochards célestes du savoir et de la beauté, ces incultes intuitifs ?

Honte à vous ! Mille fois !

Photo : Chr. Mincke