Les hommes dans le combat pour l’égalité

Brian Harrison

Sir Brian Harrison est professeur émérite de l’université d’Oxford. Il a longtemps enseigné l’histoire moderne à Corpus Christi College et publié de nombreux ouvrages sur le suffragisme en Grande-Bretagne. Dans Separate Spheres, il met en évidence le rôle des femmes tandis que Prudent Revolutionaries montre que le féminisme britannique s’est construit en partenariat avec les hommes. Il se consacre actuellement à l’écriture d’une nouvelle histoire de l’Angleterre pour les presses universitaires d’Oxford : le premier volume, Seeking a Role : The United Kingdom 1951-1970, est paru en février 2009 ; le second, Finding a Role ? The United Kingdom 1970-1990, est paru en février 2010.

Martine Monacelli : Vous êtes un historien reconnu du suffragisme en Grande-Bretagne et l’une des particularités de vos travaux est de n’avoir jamais dissocié l’action des deux sexes dans cette lutte. Dans l’ouvrage que vous avez consacré à l’opposition au suffrage des femmes en Grande-Bretagne (Separate Spheres) vous avez été l’un des premiers à souligner le rôle des femmes elles-mêmes. Dans Prudent Revolutionaries (1987), qui présente quelques-unes des grandes figures du mouvement, masculines et féminines, vous écrivez que c’est sur le partenariat entre les sexes que s’est fondé le féminisme britannique au XIXe siècle.

Brian Harrison : En effet, les femmes jusqu’en 1914 étaient dans une position extrêmement vulnérable, quelle que soit leur classe sociale ; les femmes des classes moyenne et supérieure n’avaient aucune liberté de mouvement ; elles ne se rendaient nulle part sans leur chaperon ; il n’y avait pas de clubs de femmes et l’on sait combien en Angleterre les clubs sont importants dans la diffusion de l’information ; donc elles n’avaient pas le choix. Elles avaient besoin d’un homme pour les accompagner ou de quelqu’un pour les défendre. Il ne faut pas oublier non plus qu’elles n’étaient pas censées parler et n’étaient même pas habituées à parler en public, ni d’ailleurs encouragées à le faire, pas même la reine ; les hommes parlaient pour elles, parce qu’ils avaient les compétences requises pour évoluer dans le monde réel pour ainsi dire ; les hommes dominaient dans toutes les professions libérales, donc à moins d’avoir un homme en quelque sorte pour la soutenir, la femme se sentait perdue, sans défense, dans une société dont les valeurs étaient par ailleurs très différentes des nôtres. Les femmes des classes ouvrières avaient en fin de compte plus de liberté puisqu’il fallait qu’elles sortent travailler pour gagner leur vie. Par conséquent ce que j’ai dit s’applique surtout aux femmes des classes supérieures que l’on comparait à des papillons sans force physique inhérente et sans défenses. Elles ont bien entendu trouvé de l’aide auprès de leurs amies, grâce aux réseaux féminins, très importants à l’époque, mais elles ont eu aussi besoin de la force physique des hommes pour les défendre contre les attaques brutales dont elles pouvaient être l’objet, particulièrement dans les villes, où la violence due à l’alcoolisme n’était pas rare. Et d’ailleurs dans Separate Spheres, j’ai montré qu’une des raisons majeures invoquées contre le suffrage des femmes est leur vulnérabilité ; les hommes, dans l’ensemble, sont physiquement supérieurs aux femmes, et ils pensaient qu’il fallait qu’ils les protègent. Les femmes à l’époque sont des créatures protégées par les hommes.

Mais il est évident que c’est également grâce aux hommes de leur entourage que les femmes ont acquis les compétences, le savoir-faire et la confiance en soi nécessaires à leur émancipation. Au XIXe et jusqu’au début du XXe siècle, il y a un homme derrière chaque femme qui s’émancipe hors de la sphère privée ; prenons Florence Nightingale par exemple : sa carrière n’aurait pas été possible sans le soutien que lui ont apporté les hommes au gouvernement et quelques sympathisants dans le milieu médical ; Sidney Herbert l’a beaucoup aidée. Elle s’est appuyée en permanence sur l’expertise masculine. Si l’on prend le cas de Mrs Fawcett, sans son mari Henry Fawcett, très influencé par les idées de John Stuart Mill, Millicent Garrett Fawcett n’aurait jamais pris la tête des suffragistes. Son père Newson a joué un grand rôle ; c’est lui qui a encouragé le féminisme de ses trois filles. Je suis prêt à affirmer qu’il n’y a pas une seule féministe au XIXe siècle qui n’ait bénéficié d’une façon ou d’une autre de l’aide d’un homme. Le partenariat entre les sexes fait partie intégrante de la philosophie du mouvement d’émancipation féminine en Grande-Bretagne au XIXe siècle. Rappelez vous le discours de Mill en 1867 qui (je cite de mémoire) annonce que les hommes et les femmes sont en train de devenir des compagnons à égalité, et que tout commence d’abord dans la famille, par l’échange d’idées et le respect mutuel, situation qu’il a lui-même vécue avec Harriet Taylor.

M. M. : Ce partenariat se poursuit en 1918, une fois que les femmes sont autorisées à se présenter à la députation. Malgré le climat terriblement sexiste qui règne à la Chambre des Communes, hommes et femmes fraternisent lentement. Jean Mann que vous citez dans votre article « Women in a Men’s House. The Women MPs, 1919-1945 » reconnait sa dette envers les hommes qui l’ont poussée à se présenter aux élections et faire carrière en politique. Mais il y en a d’autres, la duchesse d’Atholl, Margaret Bondfield…

B. R. : C’est exact. Le mari de la duchesse d’Atholl a passé beaucoup de temps à préparer sa femme à la vie politique. En 1923 quand elle s’est présentée au Parlement, il s’asseyait en face d’elle à la table dans leur maison de campagne pour l’entrainer aux débats parlementaires. Il l’interpelait violemment sur différents sujets pour tester ses nerfs. C’était un antiféministe, voyez-vous, ce partenariat a donc fonctionné, même dans ce cas !

M. M. : Il y a deux hommes qui dominent en Angleterre, selon vous, ce sont Richard Pankhurst et John Stuart Mill, dont vous avez écrit qu’ils ont été les Marx et Engels du mouvement d’émancipation. Comment justifiez-vous la comparaison ?

B. R. : Il ne fait aucun doute que Mill a été le Marx du mouvement. Il a eu un courage incroyable. Il détestait parler en public et n’avait aucune éloquence naturelle ; il était timide, très raisonnable, ce n’était pas du tout un agitateur ; un jour, aux Communes, Disraeli fit un commentaire devenu célèbre sur ses manières affectées de jeune homme de bonne famille. En 1867, lorsqu’il s’est levé pour faire son fameux discours, il est resté muet pendant deux minutes, il n’arrivait pas à rassembler ses pensées, ses amis à la Chambre ont dû l’applaudir pour l’encourager. On ne peut qu’avoir du respect pour un tel personnage. Ce n’était pas un meneur naturel, mais sa politique a toujours été de soutenir des causes impossibles — c’était le cas du vote des femmes — dans l’espoir de les voir triompher un jour ; il était conscient d’être ainsi marginal, mais il essayait toujours de ramener les marges vers le centre. Je crois que c’est pour cela qu’on l’admirait.

Mais ce qui est plus important encore, il fallait un bon livre à la Cause. La société de l’époque était très lettrée, très avide de débats publics de grande qualité, bien plus que de nos jours, et son Assujettissement des femmes va devenir le texte de référence des quarante ou cinquante ans qui suivent ; il est toujours sans équivalent d’une certaine manière. Son argumentaire est remarquable, cohérent, mesuré, parfaitement rationnel. Mill a donné une structure formelle au mouvement suffragiste des années 1860. Il fallait un intellect aussi exceptionnel que le sien pour véritablement lancer le mouvement. C’est pour cela que Bertrand Russell a refusé d’écrire un autre livre sur ce sujet. Il savait que le travail était déjà fait.

Richard Marsden Pankhurst, lui, est un disciple de Mill, évidemment, comme tous sans exception. C’était un libéral dans le fond et non un socialiste, même s’il a revendiqué ce titre, il est issu du libéralisme, comme plusieurs autres socialistes d’ailleurs et, jusqu’à l’entre-deux guerres, je dirai que même le Parti travailliste a gardé une attitude libérale. Pankhurst n’est pas un théoricien du mouvement, mais il est l’un de ses inspirateurs. Sa fille Sylvia avait encore son portait au dessus de son lit dans les années 1930 à Addis Abeba ; pour Emmeline, sa femme, il fut un mentor ; après sa mort elle l’imaginait veillant sans cesse sur elle. On peut certainement le considérer comme le vulgarisateur des idées de Mill, on pourrait dire qu’il a été son mégaphone ; quant à savoir s’il aurait approuvé les méthodes de sa femme, c’est une autre histoire ! Il a donc été important pour les militantes. Les héros des non-militantes étaient John Stuart Mill, Jacob Bright, Meredith, Henry Fawcett, aussi Joséphine Butler, des hommes pour la plupart, tous libéraux.

M. M. : Féminisme et libéralisme sont donc inséparables en Angleterre ?

B. R. : Le mouvement d’émancipation en Angleterre est directement issu du libéralisme. Il est issu du libre échange, de la liberté d’entreprendre et du développement progressif de la démocratie, de l’idée que tous les êtres humains, de sexe masculin ou féminin, sont égaux en valeur, qu’ils ont le droit de développer pleinement leurs capacités naturelles et qu’on ne doit pas les empêcher de le faire. Donc les partisans du suffrage des femmes sont aussi des partisans du libre-échange, ils croient en l’égalité des chances et à une société qui rend possible la circulation des élites. C’est une attitude antiaristocratique. Je ne pense pas qu’ils envisageaient le féminisme comme distinct du libéralisme. L’une des composantes du libéralisme est aussi le libre échange d’idées. Si vous empêchez la moitié du genre humain d’échanger leurs idées, tout le monde y perd. Je ne pense pas me tromper en disant que les libéraux du XIXe siècle pensaient que la différence des sexes était très favorable au progrès social. Les femmes, du moins la plupart, ont leur façon à elles de voir les choses, pour des raisons évidentes, physiologiques, mais aussi psychologiques, déterminées par la séparation des sphères (ou peut-être par la génétique, mais n’étant pas un scientifique je ne me prononcerai pas là-dessus !). Ces différences de personnalité étaient un avantage aux yeux des libéraux ; elles permettaient l’échange et le partage d’expériences et de compétences propres à chaque groupe social. Je pense que nous sommes en présence d’une situation peut-être pas unique mais tout à fait spécifique à l’Angleterre. À l’inverse de la France nous n’avons jamais eu non plus d’État central fort qui, comme l’a écrit Tocqueville, survit à toute révolution. Notre tradition libérale de décentralisation, de gouvernement local et de défense de l’individu contre l’État se retrouve dans les pays du Commonwealth, l’Amérique aussi partage la même attitude envers le pouvoir étatique, en fait l’ensemble des pays de langue anglaise.

M. M. : Dans ce cas, on peut avoir du mal à comprendre pourquoi les libéraux au pouvoir se sont systématiquement opposés au vote des femmes de 1906 à 1918. Le Parti libéral n’incarnait-il pas le libéralisme ?

B. R. : Je parlais du libéralisme avec un petit « l ». Le parti au pouvoir à l’époque comptait un certain nombre d’antisuffragistes, comme Asquith, par exemple. Asquith aimait les femmes, cela dit ; il n’était absolument pas misogyne, mais il croyait que chaque sexe avait sa sphère propre, la politique pour les hommes, la famille pour les femmes ; il avait aussi une femme, Margot Asquith, dont l’irréflexion ne fit que confirmer ses préjugés à l’égard de l’intellect féminin. La majorité des libéraux dans le parti n’étaient pas contre l’idée du suffrage, mais contre le suffrage « à égalité » avec les hommes, c’est-à-dire sur les bases censitaires existantes de l’époque, qui n’autorisaient que quelques hommes fortunés à voter. Évidemment permettre aux femmes aisées de voter aurait contribué à renforcer les privilèges, qui n’est pas ce que voulait le parti et explique d’ailleurs pourquoi les conservateurs étaient tout à fait pour. Je ne crois pas que le suffragisme soit une position naturelle chez les conservateurs, sauf par intérêt de classe, pour contrer les libéraux parce que le Parti conservateur espère que les femmes riches et éduquées seront de précieuses alliées. Les libéraux, eux, dans l’ensemble, préféraient le suffrage universel, fondé sur l’idée que tous les êtres humains méritent d’être affranchis. C’est la ligne politique que tenta de faire adopter Bertrand Russell à la People’s Suffrage Federation contre l’avis de la WSPU et de la NUWSS dont l’attitude accentuait les privilèges de classe au lieu de les faire disparaitre. Le problème était que les femmes continuaient de réclamer le suffrage à égalité et donc ne pouvaient pas s’attirer le soutien du parti au gouvernement ; ce n’était pas dans son intérêt, ce n’était pas même démocratique d’ailleurs. La situation n’était pas commode. Mill aussi s’est trompé de voie dès le début. Il voulut séparer suffrage des femmes et suffrage universel, et faire de ce mouvement une campagne féministe, centrée sur les femmes ; stratégiquement c’était une erreur, du moins à l’époque édouardienne. La meilleure preuve est que les femmes obtiennent le droit de vote dans le cadre d’une loi qui affranchit tous les hommes.

M. M. : Cette stratégie couteuse n’était-elle pas pourtant le seul moyen pour elles de faire reconnaitre l’égalité absolue entre les sexes ?

B. R. : L’un des avantages du suffrage « à égalité » est évidemment d’attirer l’attention sur les femmes. On se souvient de la fameuse déclaration de Christabel Pankhurst : « Les femmes doivent se construire une colonne vertébrale. » Le seul moyen de le faire, semble-t-il, était de monter une campagne qui défende leurs droits. Point. Que les hommes se débrouillent seuls ! Je comprends leur position. Christabel Pankhurst est un exemple extrême. Mais je suis surpris que quelqu’un comme Millicent Fawcett l’ait suivie sur cette voie. Car elle connaissait bien la politique anglaise, grâce à son mari. Mais jusqu’à la Première Guerre mondiale, elle n’a pas vraiment compris que le vote des femmes ne pourrait venir que dans le cadre d’une réforme électorale plus large, incluant les hommes. Politiquement, c’était une erreur de croire que leur mouvement pourrait rester en dehors des partis ; c’est tout à fait impossible dans le système politique anglais. On ne peut pas se passer du soutien des partis. Comme l’a dit Bagehot, en parlant de la Chambre des Communes, le parti est « l’os de ses os, le souffle de son souffle ».

M. M. : N’était-ce pas une erreur aussi de prendre des distances avec les mouvements de soutien masculins comme l’ont fait les suffragettes à partir de 1912 ? Joséphine Butler, Mrs Fawcett, Florence Nightingale, Elisabeth Wolstenholme Elmy ont toujours reconnu leur dette envers les hommes ; pourquoi les Pankhurst les rejettent-ils soudainement ?

B. R. : C’était la philosophie de Christabel. Les femmes devaient casser le moule qui les emprisonnait et faire leurs preuves seules, apprendre à parler en public, prendre confiance en elles. L’un des buts indirects du mouvement militant a été de conquérir pour elles de nouveaux territoires, où elles seraient intellectuellement et socialement libres, pas seulement d’obtenir le droit de vote. Toutefois il faut bien admettre qu’il y a un élément androphobe dans tout cela. Il ne s’agit pas seulement de permettre aux femmes de se construire une colonne vertébrale, il y a bien un élément antihomme, mais encore une fois il faut tenir compte du contexte. Les femmes qui ont été nourries de force lors de grève de la faim ont vécu cela comme un viol ; c’était aussi atroce pour les femmes que pour les hommes qui l’ont subi d’ailleurs.

On est ici dans le domaine de l’émotion à grande échelle : on peut comprendre que certaines femmes aient vu là un exemple extrême d’oppression masculine bien que, soit dit en passant, des femmes aussi, les gardiennes de prison, aient participé à cette agression. La troisième explication avancée est sexuelle, certaines de ces femmes auraient été lesbiennes. C’est un sujet dont on ne parlait guère en Angleterre avant les années d1960 en tout cas, bien après la France, par exemple. Il semble qu’il y en ait eu beaucoup chez les militantes, probablement chez les non-militantes aussi, nous n’avons pas d’éléments de preuve. Je pense que c’était le cas de Christabel. Il était normal, cela dit, qu’il y ait eu des liens très profonds et très forts entre ces femmes, c’était nécessaire à la survie du mouvement et par conséquent cela a séduit celles qui avaient ce penchant sexuel. Il est probable que certaines de ces femmes aient été liées par une attirance sexuelle. Ce que l’on peut regretter, c’est l’installation d’une ségrégation entre les sexes, je la déplore en tant que libéral et non par objection à l’homosexualité bien entendu, qu’elle soit le fait de ceux qui veulent exclure les femmes de la sphère publique ou des femmes qui rejettent les hommes. Cette inimitié mutuelle est pour moi une atteinte au libre-échange des idées.

M. M. : Une partie de la critique contemporaine prétend qu’un homme ne peut pas être « féministe » et que le terme doit être réservé aux seules femmes. Comment vous, qui n’avez pas hésité à qualifier Bertrand Russell d’ardent féministe, réagissez-vous aux attaques des radicales qui flairent dans tout homme un sexiste potentiel et restent très méfiantes à l’égard de ceux qui apportent leur aide aux femmes ?

B. R. : Il paraît difficile de nier qu’un homme qui milite pour les droits des femmes est autre chose qu’un féministe.

M. M. : Pourtant, certains historiens du mouvement renâclent à utiliser le mot, même pour les champions reconnus des femmes.

B. R. : Cela peut sans doute s’expliquer par la question de la séparation des sphères. Il est tout à fait possible de dire que les hommes qui étaient en faveur du vote des femmes étaient féministes, sauf si l’on considère que ce titre ne s’applique qu’à ceux qui rejettent la séparation des sphères, comme ce sera le cas dans les années 1960 avec la deuxième vague du féminisme. Les hommes de l’époque n’avaient rien contre la séparation des rôles, ils ne souhaitaient pas une totale liberté pour les femmes comme de nos jours, pas plus que la plupart des femmes d’ailleurs, y compris Mrs Fawcett et Mrs Pankhurst probablement. Russell est féministe au même titre que les femmes de son temps qui acceptent la séparation des sphères. On ne peut pas juger ces hommes de façon anachronique et les juger selon des normes postérieures à leur temps. C’est pourquoi à notre époque moderne, Russell apparait comme un anti-féministe invétéré, surtout quand on voit comment il s’est comporté avec ses épouses ! Mais l’inverse est vrai aussi alors des hommes qui exagéraient la différence entre les sexes en mettant les femmes sur un piédestal, comme Fred Pethick-Lawrence ou Mill par exemple, ce qui n’est pas non plus une reconnaissance de la véritable égalité, telle qu’on l’entend à présent, pas plus que les croisades féminines pour élever la moralité sexuelle des hommes au niveau de celle des femmes, fondées sur la conviction que ces dernières leur sont supérieures en vertu. Russell est un féministe incomplet, comme les femmes féministes de son temps. Le féminisme édouardien n’impliquait pas l’abandon de la séparation des sphères. Et pour cause ! Non seulement la séparation des sphères n’était pas absurde, mais une question de bon sens ; d’un point de vue historique et pratique, elle était parfaitement adaptée à la société de l’époque. Les accouchements étaient difficiles et dangereux, les enfants naissaient très régulièrement, s’occuper d’une maison avec beaucoup d’enfants prenait du temps et beaucoup d’énergie, c’est encore du travail maintenant malgré toutes les commodités ménagères dont on dispose, alors à l’époque ! En fait ce sont ces changements qui nous permettent maintenant d’avoir une autre vision du féminisme. La division du travail en fonction des particularités physiques de chacun paraissait évidente, naturelle, nécessaire à la survie ; c’était une réponse à la dureté des conditions de vie. La différence des sexes est un élément central du féminisme édouardien.

M. M. : Il reste que l’une des critiques récurrentes à l’encontre des hommes féministes est leur esprit chevaleresque qui mine la reconnaissance de leur contribution au mouvement. Acceptez-vous cet argument ?

B. R. : Sur ce point je ne m’inscris pas en faux. D’abord parce que cela a été la position adoptée par beaucoup d’anti-féministes à l’époque. Même parmi les hommes qui soutiennent les femmes à l’époque édouardienne, il subsiste, parfois, un certain esprit chevaleresque vieux-jeu, que je qualifierai d’antiféministe, car il implique que les femmes sont des êtres qu’il faut protéger. Ce fut le cas de certains féministes comme Nevinson et Brailsford aussi peut-être, des hommes qui, du haut de leur cheval blanc, jettent leur gant à Mackenna [ndt le ministre de l’Intérieur], par défi. Ce n‘est pas la bonne démarche pour un féministe, mais, encore une fois, dans le contexte de l’époque, cet esprit était l’essence même de tout homme civilisé. Lansbury d’une certaine manière était chevaleresque, Fred Pethick-Lawrence aussi. Pas Mill, c’était un féministe avant son temps, même s’il ne faisait pas la vaisselle ! Mais pour revenir à l’hostilité qu’ont rencontrée ces hommes, on peut l’expliquer aussi par le mépris que suscitent toujours les idées nouvelles dans toute société, quelle qu’elle soit, en Grande Bretagne plus qu’en France encore, on a tendance à désapprouver tout ce qui est nouveau et à s’y opposer systématiquement ! De plus les idées féministes de ces hommes étaient terriblement subversives car elles rejaillissaient sur le quotidien. Elles affectaient les actions des deux sexes dans leur vie de tous les jours : certaines femmes avaient peur de perdre leur rôle distinctif à l’intérieur de la famille, c’était pareil pour les hommes qui se sentaient naturellement faits pour la sphère publique, le monde des affaires, par exemple.

Enfin, un autre aspect de la question est que l’on ne connaissait rien ou presque aux structures psycho-sociales, psycho-sexuelles de l’humain. Le transsexuel ne vient briser la distinction physiologique bien nette qui jusque là séparait les sexes que plus tard. Avant les années dix-neuf-cent-septante, l’idée d’un sexe intermédiaire était quelque chose d’inconcevable. On classait tout simplement les sexes en deux catégories hétérosexuelles bien séparées et c’était tout ! Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui. Le mouvement de libération gay par exemple a bousculé les préjugés et démontré que l’homosexuel pouvait être viril. Mais à l’époque, les hommes féministes sont des efféminés, même si l’équation homme féministe égal homme efféminé me semble totalement illégitime. La sexualité masculine est alors menacée, elle est en pleine redéfinition. Cela explique que l’on trouve ces hommes suspects, qu’on ne les aime guère. Asquith, le Premier ministre, pense que McLaren, l’un des meneurs suffragistes, est la parfaite illustration de l’efféminé. On peut dire que l’attitude chevaleresque est antiféministe lorsqu’elle est ou a été associée historiquement à des vues stéréotypées qui présupposent que le sexe féminin est le sexe faible.

M. M. : Ces stéréotypes ne font-ils pas aussi parfois des hommes eux-mêmes des victimes du patriarcat ?

B. R. : Sans aucun doute, surtout les homosexuels, parce qu’ils ne se sentent pas aussi agressifs qu’ils devraient l’être, mais pas seulement ; tous ceux aussi qui trouvent les normes du patriarcat trop simplistes et trop contraignantes. Une autre partie intégrante du féminisme de type humaniste est la volonté d’accepter la diversité humaine, d’admettre que l’on ne peut pas cataloguer les individus, les enfermer dans des catégories immuables. Toute la richesse de la nature humaine n’apparaitra pleinement qu’avec l’avènement de l’égalité des sexes et d’une société pacifiste, sans classes. Ce n’est pas simplement une histoire d’hommes et de femmes. C’est une croyance dans la diversité du genre humain. Dire que l’on ne peut être féministe que si l’on est une femme et que ce serait le seul « vrai » féminisme me semble un peu étriqué ; c’est un type de féminisme possible, mais pas le seul.

Il y a un point que je n’ai pas encore pu souligner à propos du mouvement et que je veux mentionner car je le trouve regrettable. C’est de considérer que l’essence de l’individu dépend de sa sexualité, que la sexualité définit sa personnalité. C’est une tendance en particulier du mouvement de libération homosexuel masculin qui rappelle la manière dont les femmes ont été définies parce qu’elles étaient femmes. Je pense qu’on finira par sortir de ce schéma. Une fois qu’il n’y aura plus de barrières dans la loi, il finira par disparaitre ou par prendre une moindre importance. D’une certaine manière, le mouvement gay a déjà pas mal réussi dans ce domaine. Définir une femme avant tout par son genre est donc très réducteur, c’est une phase primitive de l’émancipation ; le genre ne devrait plus être souligné comme il le fut à l’époque édouardienne. D’ici cinquante ans, qu’une personne soit gay ou lesbienne n’aura plus autant d’importance.

M. M. : Il est peut-être temps de (re-)trouver une définition du féminisme qui ne divise pas les sexes et irait, par exemple, dans le sens des paroles de la militante féministe Olive Schreiner qui écrivait significativement : « Le mouvement des femmes est un mouvement de la femme vers l’homme, de rapprochement entre les sexes » ?

B. R. : Le mot « féministe » finalement n’a jamais été vraiment très clair, il ne l’est toujours pas. Il suggère encore, en Angleterre du moins, un certain fanatisme et de l’étroitesse d’esprit. Anne Widdecombe, par exemple, hésiterait probablement à se désigner ainsi. Certaines féministes à l’époque auraient préféré utiliser le mot socialiste ou humaniste. Même de nos jours, certaines féministes ont du mal à l’utiliser à cause de son côté péjoratif. Pour moi, le féminisme est un humanisme, il n’est pas réservé aux femmes, même elles se voyaient comme des humanistes, pas comme des féministes. Le féminisme, à mes yeux, est un peu comme le socialisme, il est appelé à disparaitre. C’est une phase intermédiaire qui permettra aux femmes de faire reconnaitre leurs capacités puis il disparaitra une fois que nous aurons une société égalitaire, tout comme le socialisme lorsque nous aurons une société plus juste. A ce moment-là, nous n’aurons plus besoin du féminisme. Ce n’est pas une attitude qui doit rester permanente, cela fait partie de l’évolution vers une société plus humaine et plus libérale.

M. M. : Croire en la possibilité d’une telle harmonie, n’est-ce pas croire que le conflit entre les sexes n’est donc pas aussi inévitable qu’on le croit et que les sexes ont beaucoup à gagner de leur coopération ?

B. R. : C’est certain. Les féministes, qu’ils soient hommes ou femmes, n’ont pas à nier les différences sexuelles, qu’elles soient sociales, génétiques ou physiologiques ; en fait, ce sont elles qui rendent le féminisme si attirant ; ces contrastes sont très fructueux et bénéfiques pour l’ensemble de la société. Ils ne veulent pas des sexes identiques, bien au contraire ; ils recherchent la différence, mais elle ne doit pas devenir un stigmate et entrainer des différences d’un point de vue social. Je dirai qu’un jour on n’aura plus besoin de parler de féminisme ou de faire campagne, parce qu’il sera évident pour tout le monde qu’en dépit de leurs différences, les sexes sont de valeur égale, mais je suis peut-être trop optimiste !

M. M. : Vous me faites penser au livre de l’activiste américaine Bell Hooks (Feminism is for Everybody, Passionate Politics, 2000), qui défend l’idée d’un féminisme pour tous, fondé sur la coopération des sexes et le développement de ce que son auteur appelle la « masculinité féminine », la part de féminité chez l’homme. Est-ce que ce ne serait pas cela le féminisme ?

B. R. : Le féminisme pour tous, oui c’est ma philosophie !

Propos recueillis en octobre 2009 par Martine Monacelli.