Les freins de l’engagement dans la lutte

Bachir Barrou

Qu’est-ce donc qu’être migrant «  sans-papier  » ? Le processus de la mondialisation, la circulation des idées et des «  alter-idées  » obligent à réfléchir sur la nature mouvante de la représentation du migrant : hier atomisé, majoritairement issu d’un milieu rural, venu travailler dans les mines, aujourd’hui plus socialisé, relié aux réseaux sociaux, informé sur ce qui se passe ici et ailleurs. Un «  sans-papier  » n’est pas reconnaissable en tant que tel et ne dispose pas des mêmes caractéristiques indifféremment des contextes, des cultures et des séquences historiques. Si les «  sans-papiers  » sont le sujet des peurs et des manipulations médiatiques, c’est que cette représentation est le fer de lance de la dynamisation sociale, une capacité de rêver et d’imaginer une forme sociale plus audacieuse, la boulimie de changer les choses, l’état d’esprit de transgresser le convenu.

Mon implication en tant que «  sans-papier  », ces six dernières années, me permet de tirer des conclusions concernant l’engagement des migrants «  sans-papiers  ».

Lorsqu’on prend le temps d’analyser la lutte des migrants en Belgique depuis 1999 jusqu’à la campagne de régularisation de 2009, on se rend compte que les mouvements commencent souvent par une occupation, puis s’ensuit une grève de la faim, qui mène parfois à une «  régularisation  » partielle. La lutte des sans-papiers était une affaire d’urgence, d’engagement ponctuel dans un mouvement essentiellement dynamisé par des associations, notamment autour de l’aide médicale urgente. Depuis quelques années, les mouvements de sans-papiers semblent emprunter une autre voie : à partir de 2009, à la suite de l’échec de la régularisation (demandes déboutées, permis de travail…), plusieurs personnes ont perdu confiance dans la lutte politique. Ils en ont vu les failles, les arnaques, les manipulations.

Le collectif «  SP Belgique  », fondé à la suite de la campagne de 2009, entendait pallier le manque de réflexion politique autonome des sans-papiers. L’objectif était de parvenir à réaliser un espace de rencontre entre migrants pour pouvoir «  se compter  » entre sans-papiers. S’organiser. Être solidaires. Mais cette démarche ne fonctionne pas d’emblée dans un mouvement de sans-papiers où tout le monde est différent (origine, parcours, positionnement politique…). Le seul point commun qui existe entre nous, c’est le fait de ne pas avoir de papiers et de ne pas avoir accès à une vie digne. Quand on réunit des gens, chacun part de ses problèmes individuels, des situations personnelles dramatiques, mais on ne développe pas directement une vision collective. Comment dès lors rassembler ces personnes entre elles ? À l’inverse, qu’est ce qui freine l’engagement collectif dans un mouvement de migrants sans-papiers (et donc sans droits) ?

Comment rassembler ?

À la lumière de l’histoire des luttes de migrants en Belgique, nous pouvons dégager plusieurs freins potentiels à l’engagement des migrants.

La structure : le problème est qu’après chaque régularisation, les personnes régularisées prennent leur distance (trouvent un travail, prennent soin de leur famille…), deviennent moins impliqués dans la lutte. Pendant plusieurs années, il n’y a plus de mouvement qui prolonge les questionnements élaborés par le mouvement précédent. Il n’y a pas de possibilité d’assurer une continuité dans le mouvement des sans-papiers sans une structure permanente qui permet la pérennité du mouvement. Il faut que le mouvement soit permanent, ce qui nécessite de mettre sur pied une structure à long terme, au-delà des régularisations.

La «  communautarisation  » : la configuration des mouvements de migrants s’organise souvent depuis un «  particularisme communautaire  » (les Afghans, les Pakistanais, les Africains, les Iraniens…). Du coup, il y a une captation de l’attention médiatique et militante sur ces luttes partielles qui ne traitent finalement pas de la question migratoire dans sa globalité, mais bien de ses conséquences particulières pour telle communauté. Ici aussi, c’est un manque de structure englobante qui ne différencie pas entre elles les nationalités, les statuts, etc. qui est manifeste.

La peur joue sur plusieurs plans. D’abord, il y a la peur de s’identifier en tant que sans-papier. De littéralement «  sortir de l’ombre  », manifester, réclamer des droits en tant qu’individu… Cette démarche correspond à une réelle prise de risque pour une personne sans papier (police, arrestations, centre fermé, expulsions). La peur est vraisemblablement liée à la honte qu’on ressent en tant que sans-papier. Honte par rapport à nous-mêmes, mais également et surtout par rapport à nos familles restées au pays d’origine. Le système est à ce point pervers que c’est la victime qui a honte de son statut de victime. Qu’elle n’ose même pas assumer publiquement le tort qu’elle subit en tant que «  sans-papier  ».

La politisation des migrants. D’un côté, à l’intérieur des collectifs de migrants, le manque de politisation vient de nous-mêmes, nous ne devons pas avoir des revendications individuelles (droits temporaires, partiels…). Il faut donner aux personnes concernées la possibilité de créer une pensée collective autonome (pas réduite aux intérêts individuels et à la fois qui pense à long terme la question des revendications liées aux questions migratoires). On a besoin d’avoir des outils pour faciliter ou améliorer cette politisation.

Quand on arrive dans un pays d’immigration, on ne connait personne. On se retrouve isolé dans ce combat, face à un système oppresseur et dominant. On n’a pas de réseau. On ne connait pas le fonctionnement politique et économique du pays. On constate qu’il y a un travail interne à faire au sein des mouvements de «  sans-papiers  » pour se cultiver politiquement et collectivement par rapport à l’histoire des luttes sociales, des luttes de migrants, en Belgique, en Europe en général.

D’un autre côté, les gens solidaires de notre cause, les associations, les personnes qui nous invitent nous réduisent souvent, malgré eux, au statut de victime. On donne assez peu la parole aux migrants en tant que sujet politique pour faire faire entendre leur voix. Par exemple, dans la plupart des débats publics sur le thème des migrations, les personnes concernées sont rarement invitées pour développer leurs arguments par rapport à la politique migratoire. Ils sont tout simplement écartés du débat public, quand ils sont invités, c’est pour témoigner d’un parcours sur lequel on va s’apitoyer et non réfléchir sur les causes, les processus qui ont amené cette situation.

La langue : d’abord au premier sens du terme, nous ne parlons pas spécialement la langue majoritaire du pays dans lequel nous sommes arrivés. Tout le monde ne sait pas parler français, lire, écrire. Mais la langue représente aussi un frein au sens figuré du terme. Lorsqu’on entre dans la lutte, c’est tout un vocabulaire qu’il faut apprendre mais aussi une culture politique qui n’est pas la nôtre. Nous avons tous une culture politique différente en fonction de notre pays d’origine. La manière de fonctionner n’est pas forcément la même partout : réunion, assemblées, la prise de parole, tout ça n’est pas automatique. Puis de réunion en réunion, on apprend à travailler ensemble. Les gens sont quelquefois amenés à se désengager, parce qu’ils ne comprennent pas les rouages des fonctionnements des mouvements politiques en général.

La place à trouver : la lutte des migrants reste une expérience politique qui réunit un panel d’acteurs qui va du militant anarchiste jusqu’à la droite libérale (en passant par le syndicaliste et le militant du Parti socialiste). Tout le monde a quelque chose à jouer dans ces luttes-là par rapport à sa situation personnelle (par exemple si je suis syndicaliste, j’ai un «  intérêt  » à militer aux côtés des travailleurs sans-papiers et à faire front commun pour l’égalité des droits salariaux). Et dans tout ça, le «  sans-papier  » est perturbé parmi les différents courants politiques qui touchent à la question des sans-papiers (communiste ? Anarchiste ? Syndicaliste ?). Alors que le sans-papier veut juste être régularisé ! Chaque personne se référant à un mouvement politique ou à une idéologie cherche implicitement à diriger, à influencer le mouvement des sans-papiers vers une certaine idéologie. Il y a plusieurs courants politiques et idéologiques qui soutiennent la cause des sans-papiers, mais pas dans le but de les pousser vers une autonomie de gestion, plutôt dans un but de récupération, parfois même explicite de la «  cause des sans-papiers  ».

L’état psychique des migrants. La majorité des sans-papiers ont un parcours géographique et historique long et difficile. Pendant celui-ci, une réflexion permanente s’entremêle avec une série de doutes énormes sur sa situation, sur son statut, son identité, son passé, son présent, son futur… L’image véhiculée, notamment par les médias et la société d’accueil, contribue à intérioriser une image négative de soi et une perte de confiance difficile à retrouver. Cet état mental rend encore plus difficile la lutte collective puisque ce combat demande beaucoup de courage et d’énergie pour l’accès à une vie digne.

Perspectives

Voici les nœuds politiques face auxquels SP Belgique entend s’organiser collectivement.
Nous avons commencé à nous intéresser à d’autres problématiques que celle des sans-papiers, comme le nucléaire, les printemps arabes, la dette… Puis nous avons analysé les luttes des migrants en Belgique depuis l’assassinat de Semira Adamu. Le collectif SP Belgique s’est lancé dans une sorte d’éducation permanente pour développer une pensée collective et un fonctionnement démocratique au sein de notre mouvement. On a lancé des projets de cinéclub dans des squats, dans certains centres culturels auxquels nous avons accès, des assemblées populaires dans la rue, dans des lieux publics pour faire connaitre notre combat. Une stratégie de lutte a été lancée par Bruxelles Laïque et le collectif SP Belgique afin de réunir tous les acteurs sociaux qui travaillent sur cette question. On peut citer quelques projets tels que celui de la construction de logements sociaux auxquels des camarades sans-papiers ont participé, un potager collectif, un groupe qui lutte contre le gaspillage et collecte des colis alimentaires pour les plus précaires d’entre eux (Collectactif), la mise en place de médias alternatifs qui proposent des reportages, des articles, etc. Mais tout ça nous ne l’avons pas fait sans l’aide de certaines institutions et de militants avec qui on partage les mêmes valeurs de combat.