Les femmes prennent la parole : retours sur un phénomène en ligne

Baptiste Campion • le 30 octobre 2017
féminisme, égalité.

À moins d’avoir passé les trois dernières semaines sur une autre planète, il est difficile de ne pas avoir entendu parler de « l’affaire Weinstein », du nom de ce producteur de Hollywood accusé de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viols par de nombreuses actrices. À la suite de ces révélations dans la presse, les témoignages se sont multipliés quant aux abus de pouvoir et agressions sexuelles envers les femmes, d’abord dans le show business, ensuite de manière plus générale, dans toutes les tranches de nos sociétés.

Ces multiples prises de parole à propos de comportements inappropriés, d’agressions ou de la « loi du silence » qui les accompagne se sont cristallisées et, dans une certaine mesure, structurées autour de plusieurs hashtags utilisés en ligne : #metoo dans le monde anglo-saxon, sa traduction #moiaussi et surtout #balancetonporc dans le monde francophone. Concrètement, cela veut dire qu’en utilisant ces mots-clés pour étiqueter leurs messages, des milliers de femmes ont publié sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook et autres), à l’appel de collectifs constitués pour l’occasion ou de manière spontanée, des témoignages relatant des faits d’agression sexuelle ou de comportements sexistes dont elles ou leurs connaissances auraient été victimes, très récemment ou dans un passé lointain.

Le nombre de témoignages sous ces étiquettes et la rapidité avec laquelle ils ont été produits en font un phénomène d’autant plus remarquable qu’ils concernent des questions souvent considérées comme « taboues », sachant que nombre de victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles hésitent à témoigner (et, a fortiori, à porter plainte) notamment parce qu’elles sont en état de choc, par crainte de ne pas être prises au sérieux, en raison d’un sentiment de honte qui les ronge ou par crainte de représailles de la part de leurs harceleurs/agresseurs (qui peuvent être des proches ou des supérieurs hiérarchiques). Il est donc légitime et nécessaire de s’interroger et d’interroger ce phénomène de prise de parole en tant que fait social (dans l’hypothèse où cela pourrait perdurer ou se reproduire). Et ce même si ce n’est pas facile dans le contexte d’émotion découlant, notamment, de l’extrême gravité de certains faits relatés par les internautes, responsable de multiples frictions en ligne (par exemple, ne pas reprendre le mot d’ordre ou le commenter relève-t-il d’une forme de soutien aux agresseurs ?). C’est d’autant plus compliqué, en outre, qu’un même avis sur la question ne sera pas nécessairement interprété de la même façon suivant que son auteur est un homme ou une femme, et suivant le genre de l’interprète : qu’on le veuille ou non, du simple fait que nous serions un homme ou une femme, nous serions tous par nature « partisans ».

Une fausse unanimité ?

Une fois l’ampleur du phénomène en ligne constatée, il s’agit de le questionner. Une des interprétations consensuelles de cette abondance soudaine de témoignages est qu’elle permettrait de prendre la réelle ampleur « du phénomène ». La difficulté toutefois est que, si l’importance de comportements sexistes et/ou agressions sexuelles ne fait (hélas) aucun doute, le phénomène en question, dont le mouvement en ligne témoignerait, est difficile à circonscrire, et donc à évaluer.

D’abord, on notera que les chiffres eux-mêmes sont difficiles à interpréter, au-delà du fait que cette abondance de témoignages publics simultanés est en elle-même inédite. La plateforme de veille des réseaux sociaux Visibrain (notamment relayée par Le Figaro) a recensé entre le 13 (date de l’appel de la journaliste Sandra Muller à témoigner sous cette étiquette) et le 16 octobre 159.000 messages portant le hashtag #balancetonporc (pour leur grande majorité produits les 15 et 16 octobre), et l’institut Odoxa en compte 335.300 le 18, indiquant clairement l’ampleur prise par ce mot-clé [1]. Mais la grande majorité de ces messages ne sont pas des témoignages, mais des relais, des soutiens, des propositions de solutions ou des commentaires (sur les témoignages ou l’initiative). Par ailleurs, presque la moitié de ces messages sont produits par des hommes (47% pour Visibrain, 38,4% pour Odoxa). Si on fait abstraction de toutes les « discussions sur… », les décomptes des différents médias donnent de 16 à 17.000 témoignages, publiés par un nombre plus restreint de comptes (certains en publiant plusieurs) dans toute la francophonie (les internautes sont aux ¾ basés en France, mais également en Belgique, au Canada, en Suisse, au Maghreb, au Mali et, de manière marginale, dans le reste du monde).

Ensuite, si on se limite aux témoignages, on constate que ceux-ci ne sont pas tous réductibles, de manière simple, à l’idée de femmes témoignant des violences dont elles font l’objet. Certains concernent directement celles qui les publient, alors que d’autres concernent une personne tierce (sur le modèle « Je connais quelqu’un à qui c’est arrivé [2] »). Si chaque témoignage relate une expérience individuelle qu’il n’y a pas de raison particulière de mettre en cause (au-delà des limites propres à toute mesure d’un phénomène par le biais de déclarations), on ne peut les considérer comme étant tous comparables.

Enfin, et peut-être surtout, au-delà de la double thématique centrale de la prise de parole sur la condition des filles et des femmes dans une société patriarcale et machiste, les faits relatés sont d’une diversité immense, sur le plan de la forme, du fond et des intentions des locutrices. Du point de vue de la forme, on relève des témoignages dramatiques, d’autres faits avec humour, certains très détaillés et d’autres très allusifs. Certains revendiquent ou dénoncent, d’autres constatent, d’autres encore déplorent. Ils adoptent des formes variées, par ailleurs entrant dans les mises en forme propre aux réseaux sociaux (la concision imposée par Twitter, par exemple), qui témoignent vraisemblablement de la construction de rapports différents aux faits relatés, avec toutefois certaines constances (comme le sentiment d’agression).

Sur le fond, on peut identifier de nombreuses thématiques et faits différents, qui vont du crime (le viol, les agressions sexuelles sur mineures) aux relations sociales quotidiennes ne tombant pas sous le coup de la loi). Certains témoignages mettent en lumière les faits, d’autres la position des agresseurs, d’autres encore le sentiment des victimes. Si, avec le hashtag #balancetonporc, Sandra Muller voulait avant tout dénoncer les abus dans le milieu du travail, on constate que les témoignages concernent tous les contextes, publics, familiaux, scolaires, professionnels ou autres. Certains faits relatés sont présentés comme récents et/ou récurrents, d’autres comme uniques et/ou remontant à des années voire des décennies. Ces hashtags sont également utilisés pour des cas individuels (« ça m’est arrivé/c’est arrivé à quelqu’un que je connais »), mais aussi pour porter un message plus collectif de solidarité (« ça ne m’est pas arrivé, mais je soutiens les victimes, éventuellement parce que cela pourrait m’arriver »), de critique institutionnelle (« la justice ne prend pas suffisamment en compte les victimes ») ou de critique sociale (« toutes les femmes sont menacées par une société machiste et patriarcale / l’éducation est à envisager autrement / etc. »).

Enfin, sur le plan des intentions, si celles de la majorité des personnes qui postent ces témoignages ne nous sont pas directement accessibles et nous condamnent à la spéculation, on note que certaines complètent leurs publications par des explications qui (sans nécessairement s’exclure) témoignent d’intentions, de sensibilités et d’interprétations différentes des hashtags vus comme des étendards de ralliement : « je parle parce que je suis mal depuis que c’est arrivé », « je parle parce que le silence doit cesser », « je parle par solidarité », « je parle parce que je veux que mon agresseur soit puni », « je ne veux pas être plainte », etc. (On notera que ces justifications peuvent également expliquer en écho des témoignages en ligne de personnes disant pourquoi elles n’ont pas utilisé ces hashtags, même ayant parfois été victimes de comportements problématiques, par exemple « parce que j’ai trop de respect pour les personnes victimes de véritables agressions pour comparer mon vécu au leur », « parce que je ne ressens pas le besoin de parler », « parce que je désapprouve la méthode / parce que c’est le travail de la justice », etc.)

Internet comme miroir déformant

Il ne faut pas voir dans ces différents constats une tentative de minimiser (et encore moins d’excuser) les comportements machistes, le harcèlement et les agressions sexuelles, mais plutôt une nécessaire prise de recul pour tenter de comprendre ce qui se joue. D’une part, il serait hasardeux de considérer que l’activité sur les réseaux sociaux (et en particulier Twitter, moins répandu et sur lequel les « CSP+ [3] » et médias sont surreprésentés) comme le reflet exact de ce qui se passe dans la société. Si le nombre de récits publiés en quelques jours a probablement permis de montrer que les comportements sexistes et les agressions sexuelles étaient très nombreux (et probablement plus nombreux que ce que certains, en particulier des hommes, même sensibilisés à la question, imaginaient), ils ne permettent pas pour autant de quantifier ou de cartographier précisément le phénomène. La meilleure preuve de ce décalage réside sans doute dans le fait que les quelques milliers de comptes à l’origine de ces témoignages apparaissent finalement assez insignifiants en regard des populations francophones, alors que des enquêtes menées par ailleurs indiquent un nombre plus important de femmes victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles. À titre d’exemple, le sondage Odoxa cité plus haut montre que 53% des femmes interrogées (en France) disent avoir été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle au moins une fois dans leur vie. Si Twitter était le reflet de cette réalité, il ne devrait pas y avoir 17.000 témoignages, mais 15 à 20 millions.

D’autre part, la très grande diversité des situations et comportements dénoncés montre, derrière l’unité apparente que manifesteraient les hashtags employés et un certain unanimisme médiatique, la difficulté à élaborer un véritable consensus sur la question. Si les faits de viol et d’agression sexuelle caractérisée doivent, bien entendu et sans ambigüité, être poursuivis et condamnés au pénal, il est beaucoup plus difficile de savoir ce qu’il convient de faire avec les faits ne tombant pas sous le coup de la loi. Ces témoignages en ligne, comme les discussions autour de ceux-ci, illustrent la difficulté d’élaborer un consensus sur ce qui doit être dénoncé et comment, y compris parmi les femmes. D’abord, parce qu’un même comportement (ne tombant pas sous le coup de la loi) peut être considéré comme du harcèlement ou une agression par les unes, mais pas par les autres. Les échanges en ligne autour des témoignages indiquent notamment cette ambivalence et donc, indirectement, la difficulté à envisager ce qui doit/peut être fait. Ensuite, parce que toutes les auteures de témoignages n’exigent pas les mêmes réponses (même s’il faudrait faire un travail de recherche de grande ampleur sur ces données pour le quantifier) : certaines disent témoigner parce que les faits n’ont pas été considérés ou pris en charge, alors que d’autres le font en reconnaissant qu’ils l’ont été, parfois d’une manière qui leur semble parfaitement appropriée. D’autres enfin disent, toujours sur le même hashtag, s’abstenir de témoigner, précisément parce que leur histoire a été prise en charge. On est donc face à une ambigüité certaine des données que constitue le trafic web. Ces « divergences » peuvent être interprétées en écho au constat fait par ailleurs selon lequel le degré d’acceptation ou de tolérance de certains actes n’est pas le même selon les générations et les milieux, expliquant en partie pourquoi les jeunes femmes ont plus tendance à considérer comme des agressions des remarques ou comportements que leurs ainées n’auraient pas dénoncés, et expliquant pourquoi l’action en ligne est mieux perçue par les plus jeunes (deux sexes confondus) que par les plus âgés.

Les enjeux pour la suite

Au bout du compte, ces témoignages en ligne posent plus de questions qu’ils n’en résolvent. Ils ont certainement contribué à une meilleure visibilité de la thématique, mais cette mise à l’agenda ne saurait se suffire à elle-même. D’autant plus que l’ampleur du phénomène, et par conséquent son impact dans l’opinion, va nécessairement décroitre avec le temps, comme on peut le voir assez clairement dans l’utilisation de ces hashtags après le « pic » du 15 octobre.

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Évolution dans le temps du nombre de messages identifiés par le hashtag #balancetonporc entre les 14 et 20/10 (les « creux » correspondent aux nuits, avec un trafic plus faible) - Réalisé avec Talkwalker

Si cette déferlante de témoignages s’inscrit dans les suites de « l’affaire Weinstein », elle le fait aussi dans un contexte plus large, celui du témoignage de femmes harcelées en milieu professionnel et licenciées à la suite de cela [4], la volonté française de légiférer contre les comportements de harcèlement de rue ou, en Belgique, la publicité faite sur certains campus pour un site facilitant la prostitution étudiante. Ce contexte fait lui-même suite à différentes affaires médiatisées (les accusations contre diverses personnalités, dont Dominique Strauss-Kahn, un premier débat sur le harcèlement de rue en Belgique en 2012, etc.) ayant chaque fois suscité une vague d’indignation médiatique et en ligne. Par ailleurs, cela fait plusieurs années que des mouvements féministes se sont emparés du web comme outil de prise de parole et de combat. La question n’est donc plus de savoir s’il est utile de s’indigner, mais d’avancer sur des mesures concrètes correctement ciblées, c’est-à-dire évitant de confondre toutes les questions qui se retrouvent agrégées sous des étiquettes comme les hashtags, dont il a été question plus haut. Au menu de ces chantiers, on peut notamment identifier un travail avec les partenaires sociaux sur la thématique du harcèlement en milieu professionnel et l’évaluation de l’adéquation de la législation et de la protection des plaignantes à la réalité du terrain ; la constitution de lieux et de procédures permettant de transformer l’indignation en actions concrètes ; l’évolution des référents culturels en luttant contre les éternels stéréotypes de la femme-objet et de la femme victime.

Les #metoo, #moiaussi ou #balancetonporc ne sont donc pas en eux-mêmes des avancées pour la cause de l’égalité, mais simplement des symptômes nous rappelant que le chantier doit être poursuivi de manière rapide et volontariste.

[1Lorsque nous écrivons ces lignes, notre propre compte avec l’outil TalkWalker donne 392.000 messages (61,6% de femmes, 38,4% d’hommes).

[2Le but de cet article étant d’analyser le phénomène en ligne pour le mettre en perspective, et non d’aborder des témoignages individuels, nous avons décidé de ne pas directement reproduire ces messages (notamment par respect des personnes et de leurs expériences), mais de proposer des reformulations génériques rendant compte de la teneur de nombreux messages plus ou moins similaires que nous avons relevés.

[3Catégories socio-professionnelles « supérieures », c’est-à-dire essentiellement les cadres, les professions intellectuelles, les dirigeants de petites et grandes entreprises, les artisans et professions libérales.

[4Voir le documentaire d’Andrea Rawlins-Gaston, « Harcèlement sexuel au travail : l’affaire de tous », diffusé sur France 2 le 11 octobre 2017.