Les derniers Belges, coincés entre la mer Morte et l’Atlantique

David D’Hondt

Molenbeek, mai dernier. J’entre en classe. Ce jour-là je donne cours à un groupe d’élèves de cinquième année de l’enseignement professionnel. Après avoir pris les présences, je demande aux élèves s’ils se souviennent de ce qu’on a fait la semaine précédente. Et là, surprise, Ibrahim m’interpelle : « Mais vous n’allez tout de même pas reprendre le cours comme si de rien n’était ? » [...] « Mais Monsieur, vous ne voyez pas ce qui est occupé à se passer ? » Fouad intervient alors : « La crise politique belge, Monsieur ! »

Molenbeek, mai dernier. J’entre en classe. Ce jour-là je donne cours à un groupe d’élèves de cinquième année de l’enseignement professionnel. Après avoir pris les présences, je demande aux élèves s’ils se souviennent de ce qu’on a fait la semaine précédente. Et là, surprise, Ibrahim m’interpelle : « Mais vous n’allez tout de même pas reprendre le cours comme si de rien n’était ? » Je suppose alors qu’il y a eu un incident au sein de la classe depuis qu’on s’était vu. Il n’en est rien. « Mais Monsieur, vous ne voyez pas ce qui est occupé à se passer ? » Fouad intervient alors : « La crise politique belge, Monsieur ! »

À la fois surpris et me demandant s’ils étaient bien sérieux, je pense un moment que leurs interpellations n’étaient qu’une tactique d’évitement du cours, un classique. Mais il n’en fut rien. L’angoisse était réelle. « Vous ne vous rendez pas compte de ce qui est en train d’arriver ? La fin de la Belgique ! »

Pris de court, j’ai commencé à me rendre compte que les élèves étaient sérieux. Et cette année aussi, deux classes (l’une de quatrième et l’autre de cinquième) m’ont interpelé sur la problématique. « C’est notre pays, on veut comprendre ! Même si j’ai l’impression que ce sont surtout les politiciens qui veulent ça. » « Moi je te dis, c’est beaucoup de cinéma. Nous, on vit notre vie, on tient le mur. » Illias dira encore qu’en fait « crise politique ou pas, rien ne change ».

La Belgique ? Un championnat de foot

Malgré tout, la fin de la Belgique était perçue comme un désastre. « Ce weekend, j’étais chez ma tante à Paris. Et bien, vous savez, elle m’a dit “ah, mais chez vous il y a toujours quelque chose, après les pédophiles vous n’avez même plus de pays” », m’explique Fouad. Et de continuer : « Je me tape la honte moi chaque fois que je vais en France… » Bien sûr, les préoccupations sont les leurs : « Imaginez demain le championnat de foot, scindé en deux ! » « Ouais on se tape déjà la honte tellement notre championnat est petit, alors là si on le divise, il ne ressemblera plus à rien ! » « Et moi je joue en Flandre, qu’est-ce que je vais devenir demain ? Vous imaginez ? Ils vont faire quoi ? Il faudra montrer son passeport à la frontière flamande ? » Icham enchaine alors pour me dire qu’« au fond, on est quand même des Belges ». Comme si devant moi je venais d’apercevoir les derniers Belges, je me rends compte que ces jeunes qui sont toujours décrits comme des « jeunes d’origine étrangère », des Marocains, des jeunes qui ne sont ni belges ni marocains, qui n’ont pas de chez eux, qui sont même parfois perçus comme antibelges sont en fait plus belges que moi. Alors belges ou pas ces jeunes ?

Bilal me dira : « Vous savez Monsieur, au snack je mange des frites comme les Belges ! » Suffit-il de manger des frites pour être belge ? « En fait, je suis belge, mais pas de la même tradition que vous. » Et Bilal de continuer : « Alors que vous êtes ce que l’on appelle un “Belge flamand”, moi je suis un “Belge marocain”. Mais bon, à nos parents, on leur dit pas que l’on est belge… On ne peut pas leur dire qu’on est belge », respect des parents oblige.

Bosser en Flandre comme un Polonais

Bruxelles, Wallonie et Flandre. Trois Régions, mais comment sont-elles perçues par ces jeunes ? L’avenir de Bruxelles fait peur à ces jeunes Bruxellois. « Qu’est-ce que l’on va devenir si la Belgique se sépare ? » Coincés entre d’un côté une Wallonie qu’ils ne connaissent que trop peu et une Flandre qu’ils perçoivent parfois comme une terre hostile, ces jeunes s’inquiètent du sort de leur Région. « On est des Bruxellois nous monsieur ! Des jeunes comme nous il n’y en pas au Maroc. Même notre coupe de cheveux elle a un nom là-bas, on dit que c’est celle de l’immigré ! » L’intervention de Mohamed est rapidement suivie d’une question : « Si demain Bruxelles fait partie de la Flandre, va-t-on devoir apprendre le flamand ? » La question, posée par un élève qui suit déjà des cours obligatoires de néerlandais, est d’autant plus intéressante. Le décalage est réel entre la réalité que vivent ces jeunes et l’apprentissage du néerlandais (dont les résultats sont majoritairement catastrophiques) à Bruxelles aujourd’hui. Ce qui fait dire à Ali que « le seul point positif d’une séparation où l’on n’aurait plus rien à voir avec la Flandre sera le fait qu’on ne sera plus obligé d’apprendre le flamand ! ».

Serrer son cul en Flandre

Face à la séparation, les jeunes ne perçoivent pas Bruxelles comme pouvant survivre seule. Au lieu d’un rattachement à l’une ou l’autre Communauté, ils parlent plus d’« aller là-bas » comme si Bruxelles allait tout simplement disparaitre. Et, alors que le regard qu’ils portent sur la Wallonie fait l’unanimité, ils sont plus partagés lorsqu’il s’agit de la Flandre. « Vous devez comprendre quelque chose Monsieur : la Wallonie, c’est la mer Morte alors que la Flandre, c’est l’Atlantique ! » Et Youssef poursuit : « Si demain la Belgique se sépare, moi je vais vivre en Flandre. J’irai “ziyar” mon cul en Flandre ! » Ziyar ? « Serrer mon cul ! Je vais bosser comme un Polonais. » Nadia, elle, explique qu’en fait les Flamands et la Flandre, ils connaissent bien : « En fait on parle souvent des Flamands, mais, nous les Marocains, on va tous à la ferme en Flandre chercher notre lait et tout ça… Le mouton pour la fête du sacrifice aussi. » De quoi leur faire croire qu’ils sont ou seront mieux acceptés en Flandre que les francophones ne le sont aujourd’hui. « Vous savez j’ai remarqué quelque chose : vous, Flamands et francophones, vous n’allez jamais vous entendre. Vous n’allez jamais parler la langue de l’autre. Mais, par contre, en Flandre ils ne sont pas si racistes que ça, la seule condition, c’est de parler leur langue. Et vous savez si vous parlez leur langue, ils vous accepteront même mieux que les francophones ne nous acceptent ! ». Expérience vécue, analyse de la situation de la périphérie bruxelloise, Youssef ne précisera pas d’où il tire son analyse.

Ces Flamands qui font peur

Nombreux sont les élèves qui ont peur du pays flamand. Preuves à l’appui : « Les Flamands, ils font peur, ils sont souvent racistes. » « Moi je n’aime pas aller en Flandre, j’ai peur quand je vais là-bas. On me regarde de travers. » « Moi j’ai peur, j’habite à Asse alors… » D’ailleurs, l’an dernier, lors d’un travail à partir de cartes, j’avais demandé aux élèves de situer sur une carte de Bruxelles (qu’ils avaient préalablement imaginée) les zones où ils se sentaient en insécurité. Deux zones étaient apparues : les « beaux » quartiers où ne vivent que des « Belges », car ils devenaient tout d’un coup les « seuls musulmans dans la rue », mais surtout les zones où, d’après eux, vivent un nombre important de Flamands. Et ils avaient aussi été plusieurs à ajouter sur la carte des lieux situés en périphérie comme Zaventem ou Tervuren en m’expliquant qu’ils s’y rendent pour un job étudiant ou pour se promener, par exemple, mais cela n’empêche pas une impression d’insécurité du fait d’être en Flandre.

Que penser du rattachement à la France ? « Ouille, ça craint Monsieur, ils sont trop serrés là-bas. » Ils expliquent ne pas se sentir français ou avoir un lien avec la France. À en croire les propos de ces jeunes, ils se sentent bien plus Belges qu’on ne le dit d’habitude. À force de parler d’eux en termes de « jeunes d’origine étrangère », on a peut-être fini par oublier que ce n’est qu’une origine…

Les derniers Belges, on les trouvera peut-être bien parmi eux.