Les dégâts sociaux de la récession

Michel Capron

Si les retombées de la récession ont commencé à affecter l’activité économique du pays dès le dernier trimestre 2008 [1], l’année 2009 a dévoilé plus largement à quel point cette récession a atteint l’ensemble de la population et plus particulièrement sans doute les travailleurs de l’industrie. Et ce n’est pas fini puisque, même si une stabilisation, voire une légère reprise, de l’activité économique est attendue vers le milieu de l’année 2010, le pic du chômage ne serait atteint qu’en 2011. Le retour à une croissance économique ne serait d’ailleurs réellement ressenti qu’à partir de 2014 si tout va bien.

On se trouve en fait confronté à un décalage dans le temps entre le constat de la récession et le constat de ses effets sur le marché du travail en Belgique. C’est que chez nous plusieurs mesures interviennent pour amortir les effets de la récession sur l’emploi. Tout d’abord l’annonce d’un licenciement collectif n’a pas d’effet immédiat, notamment du fait de l’application de la loi Renault et des préavis à respecter. On a constaté, en deuxième lieu, que la mise en œuvre de périodes plus ou moins longues de chômage économique permet d’éviter, du moins pendant un certain temps, les restructurations et leur cortège de pertes d’emplois. Enfin, outre diverses mesures de réduction du temps de travail, les plans de relance des pouvoirs publics ont aussi pu contribuer quelque peu à amortir le choc de la récession. Toutefois, dès les premiers mois de 2009 l’ensemble de ces mesures a montré ses limites : non seulement les chiffres du chômage économique sont restés élevés, mais le volume des pertes d’emplois et des faillites s’est accru avec un effet significatif sur les chiffres du chômage et, par conséquent, sur le pouvoir d’achat de la population. D’où un effet boomerang sur la consommation intérieure et donc sur l’activité des industries et services concernés. Cet enchaînement s’est répercuté sur les prévisions de (dé-)croissance.

Des prévisions revues à la baisse

Bureau fédéral du Plan (BFP), Banque nationale (BNB) et instituts de prévision universitaires n’ont cessé, au cours de l’année, de revoir à la baisse leurs prévisions initiales. Fin janvier-début février, BFP et BNB tablaient sur une inflation quasi nulle et un recul de 1,9% du produit intérieur brut (PIB) pour 2009, recul estimé à 2,7% début mars, puis à 3,8% fin mai. L’estimation des pertes d’emplois pour l’année variait de 22.400 (BFP fin janvier) à 36.000 (BFP fin mai). Quant au taux de chômage moyen en 2009, les prévisions du BFP allaient de 8,2% fin janvier à 12,8% début septembre. Pour les années suivantes, le BFP prévoit un accroissement significatif du taux de chômage qui devrait avoisiner les 15,2% (soit quelque 777.000 chômeurs) en 2011. En outre, même en cas de reprise de l’activité économique cette année-là, les effets positifs sur l’emploi ne se feraient pas sentir avant 2014.

Plusieurs éléments d’explication sont avancés. D’une part, le commerce extérieur — élément catalyseur primordial de l’activité économique — est en très net recul selon l’Institut des comptes nationaux [2]. D’autre part, le pays connaît une croissance de la population active, due non seulement à la démographie, mais aussi aux effets des mesures destinées à accroître le taux d’emploi. Or les perspectives d’embauche, à l’heure actuelle, sont plutôt inexistantes, les nouveaux arrivants n’ayant souvent comme perspective que les allocations de chômage [3], même si l’on vise à les « activer » davantage. Enfin, le monde patronal estime devoir faire face à une dégradation tendancielle de la compétitivité des entreprises du fait d’une hausse attendue de 5,8% des coûts salariaux en 2009-2010. Le principal souci n’est dès lors pas d’embaucher, mais plutôt de réduire les coûts pour limiter les pertes, voire maintenir de maigres bénéfices.

Des pertes d’emplois, pas uniquement dans l’industrie

Le mouvement, entamé au dernier trimestre de 2008, s’est amplifié au cours des trois premiers trimestres de 2009. Les pertes d’emplois ont touché une plus grande variété de secteurs, mais pas seulement dans l’industrie. Elles revêtent différentes formes, qu’elles soient causées par des faillites, des fermetures ou des restructurations ; elles comprennent des licenciements collectifs, le non-renouvellement de contrats à durée déterminée, des prépensions, des départs volontaires, remplacés ou non.

Hors faillites, c’est le secteur automobile qui est le plus touché, avec plus de 3.000 pertes d’emplois chez les constructeurs (Daf Trucks, Van Hool) et les multiples sous-traitants (notamment Recticel, WCA, Alro, Avery Dennison, Bosch, AGC à Fleurus). Sans compter les incertitudes persistantes quant au sort d’Opel Anvers (2600 travailleurs). Dans les secteurs de la transformation des métaux, des constructions métalliques et mécaniques, de l’électronique et de l’informatique, on compte quelque 2.700 pertes d’emplois (notamment chez Caterpillar, Philips, Atlas Copco, Cisco, Aleris, Sylvania, Sun Microsystems). Le secteur bancaire et financier a connu quelque 2.100 pertes d’emplois (chez Fortis, Dexia, ING). Dans le secteur textile, plusieurs entreprises (Picanol, Bekaert Textiles, Sioen Industries, Initial Textiles, Associated Weavers) ont procédé à des coupes claires entraînant la perte d’un millier d’emplois. Plus de 800 emplois sont perdus dans l’aéronautique et ses sous-traitants (notamment à la Sonaca et chez Sabena Technics). Le secteur de la logistique a vu disparaître plus de 750 emplois (notamment chez Logistics Nivelles, DHL et sa filiale EAT, PSA au port d’Anvers). Dans les médias, la publicité, l’édition et les imprimeries liées à la presse, près de 650 emplois ont disparu [4]. Les secteurs alimentation et commerce ont perdu quelque 430 emplois (Valvert, Bonduelle, Kraft Foods, Coca Cola, la chaîne DI). Pour conclure cette sombre liste, ajoutons plusieurs centaines d’emplois perdus dans les secteurs pharmaceutique et verrier, la construction, les télécoms, la chimie, le secteur papier et l’intérim.

Le secteur sidérurgique, qui avait connu quelque 1.500 pertes d’emplois fin 2008, reste en majeure partie soumis à un chômage économique de longue durée. Chez ArcelorMittal à Liège, il concerne quelque 1.500 travailleurs du fait de l’arrêt de la phase à chaud depuis mai 2009. L’annonce de la relance du laminoir de Chertal, d’investissements dans les lignes à froid et du passage du revêtement sous vide (Arceo) à une première phase d’industrialisation atténuent un peu le choc, mais rien ne permet d’espérer à court ou moyen terme la remise en activité des deux hauts fourneaux. À Charleroi, Carinox et Industeel connaissent un chômage économique atteignant 30% du temps de travail. Chez Duferco, même si le groupe maintient les investissements promis, le haut-fourneau de Carsid (1.200 travailleurs) reste à l’arrêt jusqu’au printemps 2010, avec des effets sur l’activité des sites de La Louvière et Clabecq.

Au total, on peut estimer à quelque 15.000 les pertes d’emplois dans le secteur privé entre janvier et la mi-octobre 2009 [5]. À cela s’ajoutent 6.981 faillites fin septembre (soit + 14% par rapport à septembre 2008) engendrant plus de 13.000 pertes d’emplois principalement dans de très petites entreprises et chez des petits indépendants, dans l’horeca, la construction, le commerce de détail et les transports, qui ressentent très durement la contraction de l’activité économique. N’oublions pas la situation précaire de bon nombre d’agriculteurs dont les manifestations des producteurs laitiers sont emblématiques. Par contraste, dans son ensemble, le secteur public est relativement peu touché par des pertes d’emplois [6] à l’heure actuelle. Toutefois, dans les dix années à venir la fonction publique devrait connaître 150.000 départs à la retraite (sur 806.000 fonctionnaires). Dans quelle proportion seront-ils remplacés ? Le secteur public apparaît un peu comme un refuge possible en ce temps de crise — et bien des institutions connaissent des pénuries d’agents —, mais la disette des finances publiques fédérales, régionales et communautaires n’autorise guère d’embauches.

Un chômage en hausse

Les statistiques de l’Onem reflètent bien la situation : fin août 2009, 908.260 personnes percevaient des allocations de chômage [7], soit 109.786 allocataires de plus qu’en août 2008. On comptait 501.237 demandeurs d’emploi inoccupés, soit 49.498 de plus qu’un an auparavant. Ils étaient 193.056 en Flandre (+ 16,3%), 224.723 en Wallonie (+5,5%) et 83.466 à Bruxelles (+ 6,6%). La forte croissance du chômage en Flandre peut s’expliquer à la fois par une plus grande diversité des secteurs touchés, par un plus grand nombre d’entreprises fort sensibles à la conjoncture internationale, mais aussi par un taux d’emplois publics nettement moindre qu’en Wallonie et par l’impact de la crise du secteur automobile touchant les constructeurs et leurs nombreux sous-traitants.

Le chômage économique [8] s’est maintenu à un niveau élevé durant les trois premiers trimestres de 2009. Il a connu un pic de 313.200 chômeurs en mars pour revenir, fin août, à 185.008, soit 64.767 de plus qu’en août 2008. Le chômage économique touche surtout la Flandre (122989) et dans une moindre mesure la Wallonie (55542) et Bruxelles (6.477). Sévissant surtout dans l’industrie, il touche davantage les hommes (146196) que les femmes (39.812), pour qui le recours croissant aux titres-service a sans doute permis d’atténuer les effets de la récession. Même avec des plafonds salariaux relevés, les travailleurs concernés par le chômage économique voient leurs revenus diminuer de 15 à 20%. En cas de chômage économique prolongé, le budget des ménages peut en être significativement affecté.

Par ailleurs, dès le début de 2009, la FEB a insisté pour que les entreprises puissent recourir « exceptionnellement » au chômage économique pour les employés. Les syndicats d’employés (CNE-LBC et Setca-BBTK) s’y sont déclarés opposés, n’étant prêts à en discuter que dans le cadre de l’harmonisation vers le haut des statuts ouvriers et employés refusée par la FEB. En l’absence d’accord entre interlocuteurs sociaux, le gouvernement fédéral a fait adopter au Parlement, fin mai, un plan anticrise pour les employés, entré en vigueur dès la fin juin. Ce plan prévoit trois types de mesures possibles : une réduction du temps de travail, un crédit-temps de crise ou une suspension complète ou partielle des prestations [9]. Ces mesures, en vigueur jusqu’à la fin décembre 2009, viennent d’être prolongées jusqu’au 30 juin 2010 dans le cadre du budget fédéral 2010-2011. Leur application requiert au préalable une concertation sectorielle avant la conclusion d’une convention collective de travail sectorielle en entreprise. En septembre 2009, ces mesures concernaient 12000 employés.

Ce bref aperçu des effets sociaux de la récession dans le monde du travail n’est sans doute pas exhaustif ; il permet cependant d’en mesurer l’ampleur à l’heure actuelle, tout en sachant que la situation pourrait encore empirer en 2010. Plus largement, il faudrait aussi attirer l’attention sur les autres victimes de la récession : les exclus du système marchand, les sans-papiers, les SDF, les travailleurs exploités au noir. Par ailleurs et complémentairement, 15% de la population (18% en Wallonie) survit sous le seuil de pauvreté, le nombre de personnes dépendant des CPAS pour un revenu d’insertion sociale ne cesse de croître et bien des travailleurs pauvres n’arrivent plus à nouer les deux bouts. Face à cette situation, un autre article devrait examiner les politiques publiques mises en œuvre pour contrer la crise et évaluer leur efficacité en termes d’emplois et de revenus dans une conjoncture marquée par un déficit significatif des Finances publiques à tous les niveaux.

20 octobre 2009

[1Voir M. Capron, « Récession, les effets sur l’automobile et la sidérurgie », La Revue nouvelle, janvier 2008, p. 12-16.

[2On notait, en juillet, un recul de 21,5% pour les exportations et de 26,7% pour les importations par rapport à juillet 2008, lié au recul généralisé du commerce mondial.

[3Les ressortissants étrangers, particulièrement les non-Européens, se retrouvent en outre fortement discriminés sur le marché du travail. Th. Dock, « Emploi des étrangers. Des chiffres qui posent question », voir ci-dessous dans ce numéro.

[4Cela concerne les journaux (De Morgen, Le Soir, de Standaard, Het Nieuwsblad), les hebdomadaires (Flair, Télémoustique, Le Vif/L’Express, Trends-Tendances), la publicité (MacCann Erickson, Duval Guillaume), l’éditeur Kluwer, mais aussi la Sabam, les AMP, Rossel Printing.

[5Le Soir du 5-6 septembre 2009 avait comptabilisé 17.711 pertes d’emplois (avec un seuil minimal de 39 postes perdus par entreprise) entre août 2008 et août 2009.

[6Hormis sans doute La Poste qui connaît annuellement plus de 1.000 pertes d’emplois par non-remplacement des départs et B-Cargo voué à perdre 894 emplois d’ici fin 2010 (alors que la SNCB embauche et remonte à près de 37.000 emplois après des coupes claires entre 2004 et 2006).

[7Ce chiffre inclut les demandeurs d’emploi inoccupés, les non-demandeurs inoccupés (chômeurs âgés, prépensionnés, personnes dispensées pour raisons sociales ou familiales) et les chômeurs temporaires (chômage économique).

[8Pour une vue d’ensemble sur le phénomène du chômage économique, voir M. Monville, « Chômage économique », Lettre mensuelle socioéconomique (CCE), n° 146, mars 2009, p. 3-8.

[9Le détail de ces mesures est notamment exposé dans Le droit de l’employé (CNE) de juin 2009.