Les cyclistadors

Simon Tourol

Il y a comme un air de revanche dans l’ardeur de leurs coups de pédales. La ville les a si longtemps ignorés ! Ils n’en étaient alors que les usagers incongrus, trop pauvres pour s’y déplacer motorisés ou trop excentriques pour rester dans les rangs. Et les voilà en conquérants du macadam, montant sur leurs bécanes à l’assaut d’un espace urbain jadis refusé. La conquête ne saurait s’embarrasser de protocole. Les règles de bienséance ne sont pas faites pour eux, pas davantage que les limites d’une voie cyclable. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, ni de bicyclette sans bousculer un peu. Alors, pour reprendre du terrain et gouter enfin à l’ivresse de la mobilité silencieuse, ces conquistadors à la chaine montent soudain sur un trottoir, surgissent à plein tube de la gauche, coupent sans crier gare une trajectoire et jouent les daltoniens devant un feu rouge. La voilà, la vraie revanche : cette fois, ce sont les automobilistes qui ont peur.

Mais c’est à l’approche du passage pour piéton que le cyclistador affiche ses dispositions guerrières les plus redoutables. Son regard porte loin, au-delà du quidam qui va passer du premier au second rectangle blanc. Ses doigts serrent fermement les poignées du guidon et ignorent les manettes de frein. Sa conduite est rectiligne et rien ne saurait l’en détourner. Il fonce, fait stopper net l’importun, le frôle et passe. À n’en pas douter, ralentir ou — pire — marquer l’arrêt lui infligerait un grand moment de honte. Car il y a dans le pied à terre du cyclistador la négation même de son combat pour le déplacement alternatif, lequel se joue précisément des mille encombrements urbains. En ce sens, on ne rejoint pas Philippe Meyer lorsqu’il considère dans Un Parisien à travers Paris (Robert Laffont) que « le cycliste est un piéton à deux roues » pour expliquer qu’on le « retrouve sur la chaussée comme sur le trottoir ». Non, ce cycliste-là est en réalité un automobiliste avec deux roues de moins. Il a changé de mode de transport, mais pas d’état d’esprit ! Il roule pour lui, s’accaparant l’espace public au gré de ses besoins personnels comme le premier conducteur venu de 4X4 garé à cheval sur un trottoir étroit. Il maintient l’ordre établi et la lutte des classes en séparant les usagers forts, dont il entend désormais faire partie, et les usagers faibles, les misérables sans pneus. Il n’a rien, à cet égard, du révolutionnaire de la mobilité qu’il s’imagine être.

Savoir que, depuis dix ans, le nombre de cyclistes augmente en moyenne de 13% par an à Bruxelles et de 10% à Liège donne alors froid dans le dos. Combien de cowboys vélocipédiques de plus cela fera-t-il sur le pavé ? On se console en pariant que, parmi les nouveaux adeptes du vélo, villo, vélib et autre Li bia vélo, il s’en trouvera aussi plusieurs qui resteront sur la piste cyclable lorsqu’il y en a une ; qui ne remonteront que les sens uniques estampillés SULs (sens uniques limités) ; qui franchiront seulement les feux rouges dotés des panneaux B22 et B23 (continuer à droite ou tout droit) ; bref, qu’à côté de la horde sauvage des cyclistadors, subsisteront toujours les cyclistes qu’on adore.

On aurait dû parler aussi, pour faire bonne figure, des chauffards à quatre roues, des vertus écologiques de la bicyclette et des bienfaits de l’effort physique. Oui, mais non, pas aujourd’hui. En application de la Déclaration universelle des droits de l’humeur.