Les clivages à l’épreuve de la société

Michel MolitorDonat Carlier

Ce dossier reprend et prolonge les différentes interventions d’un débat organisé en avril dernier par La Revue nouvelle et le Crisp intitulé : « Les clivages structurent-ils encore la société et les partis ? », question traitée de manière approfondie par Vincent de Coorebyter dans la livraison du Courrier hebdomadaire publié à l’occasion du cinquantième anniversaire du Crisp.
Cette interrogation aurait pu sembler de nature strictement académique puisque l’intention de l’auteur était d’interroger la pertinence du modèle des clivages tel qu’il avait été proposé dans les années soixante par deux politicologues américains - Lipset et Rokkan - dans une étude célèbre et d’en proposer une actualisation. Cependant, les analyses de la société belge à partir de la théorie des clivages, largement popularisée par les travaux du Crisp, ont rapidement acquis une double fonction : une fonction de connaissance ou de compréhension des mécanismes structurant la vie politique, ses conflits et ses accommodements en Belgique et une fonction pratique dans la mesure où elles permettaient de penser les bases et les conditions du pluralisme et de la coopération entre des univers sociaux et culturels segmentés.

En 1965, en se basant sur les travaux diffusés pendant les cinq premières années de son existence, le Crisp publie sous la direction de François Perin, Jean Ladrière et Jean Meynaud un ouvrage intitulé La décision politique en Belgique. Cet ouvrage est une innovation considérable parce qu’il s’éloigne résolument des représentations juridiques et institutionnelles qui présidaient jusque-là à l’analyse de la vie politique pour présenter une compréhension radicalement nouvelle de ces réalités. Pour analyser les dynamiques à l’œuvre dans le système belge et les groupes qui participent à la décision politique, l’ouvrage propose d’identifier trois tensions fondamentales : la logique de la désacralisation (les rapports entre l’Église et l’État), la logique de l’industrialisation (les relations entre les groupes qui sont les porteurs privilégiés des différents facteurs de production), la logique de l’affectivité (l’adéquation entre l’État et la communauté culturelle). Chaque tension se présente comme « la mise en mouvement d’une certaine forme de devenir » (le projet qui soutient l’action). Chaque tension donne lieu à un certain nombre de conflits. Chacune se projette dans des formes institutionnelles ou dans des « organes porteurs » (organisations politiques, partis, groupes de pression, etc.).

Ces intuitions et ces hypothèses seront systématisées, complétées et généralisées, notamment par les travaux de divers chercheurs en sciences sociales. Elles déboucheront sur un modèle qui servira de « théorie standard » par la suite ; l’analyse de la société belge à partir de ses « clivages », mais également des « piliers » qui en résultent. Les cloisonnements opérés par les clivages aboutissent en effet à la constitution de « mondes » relativement autonomes : le monde socialiste, le monde catholique, le monde libéral. Les piliers sont compris comme les modes de structuration d’intérêts de mondes qui se distinguent des autres et s’excluent mutuellement. Ils renvoient ainsi aux diverses organisations (syndicats, partis, mutuelles) gérant les intérêts matériels, philosophiques ou idéologiques liés à ce monde particulier, et permettant de s’assurer d’une certaine emprise sur la partie de la population qui s’y reconn(aiss)aît.

Cette théorie standard s’est imposée par son efficacité. Mais son succès ne l’a-t-elle pas transformée en une forme d’orthodoxie relativement imperméable à d’autres approches ? Le risque de l’autosatisfaction analytique n’était-il pas la conséquence même de l’efficacité de cette approche ? Cette grille d’analyse mérite d’être aujourd’hui réinterrogée de manière approfondie. A-t-elle bien encore une actualité  ? Et si oui, laquelle ?

L’intérêt majeur de l’analyse proposée par Vincent de Coorebyter, et qu’il résume dans la première intervention reprise dans ce dossier, est de confronter le modèle au cas belge et d’indiquer ainsi une mesure de son efficacité à rendre compte des dynamiques à l’œuvre dans ce « pays aux frontières internes » (Claude Semal)qui a pu sembler parfaitement « adhérer » à la théorie des clivages. Soulignant les faiblesses du cadre d’analyse initial de Lipset et Rokkan - certains traits « formalistes » et « datés » -, Vincent de Coorebyter le fait évoluer pour construire une définition du clivage comme « division profonde [de la société] sur un enjeu majeur, fondée sur un sentiment de domination qui conduit des groupes et ensuite des partis à s’organiser pour lutter contre cette domination, ce qui engendre des tensions persistantes avec la partie de la société qui se voit ainsi contestée ».

Une telle définition a notamment pour intérêt de rappeler ce que par un effet d’optique historique on oublie trop souvent  : le conflit fondamental autour duquel se structure le clivage naît dans la société civile et préexiste donc à la création des partis dont ils sont le produit. Cet ancrage social dans le militantisme d’organisations qui s’opposent entre elles, et non la vie propre au système des partis, constitue d’ailleurs le critère fondamental qui, selon l’auteur, permet de déterminer si le clivage est toujours bel et bien actif ou a disparu.

Un des principaux apports de ce modèle revisité et actualisé réside dans la détection de la constitution d’un nouveau clivage opposant le « productivisme » à l’« antiproductivisme ». Loin de perpétuer un modèle « sacralisé » et « figé » au nom duquel on risque de finir par tordre la réalité, V. de Coorebyter actualise ce cadre d’analyse, en décrivant les dynamiques de rééquilibrage, de stabilisation, de pacification, voire d’emballement... qui traversent les différents clivages ; ce qui ne manque pas de soulever une série de questions de fond sur les évolutions sociopolitiques en cours.

Une première ligne de discussion critique est avancée par Dave Sinardet qui propose une approche alternative à l’explication de la montée en puissance des partis verts et de l’extrême droite. S’appuyant sur les travaux de Ronald Inglehart sur le postmatérialisme, il resitue la naissance des partis écologistes dans une série de transformations plus profondes et plus larges que l’opposition au productivisme  : une «  révolution culturelle  » ancrée dans de nouvelles valeurs de paix, de tolérance, d’égalité hommes-femmes, de cosmopolitisme, de préservation de l’environnement, etc. Ce serait en réaction à ces nouvelles valeurs que les partis d’extrême droite quant à eux verraient monter leur audience.

Cette analyse rejoint sur différents points celle qu’avance Jean De Munck : elle détecte en somme une forme de conflictualité sociale inédite qui naîtrait de l’incapacité des institutions à représenter des demandes sociales ancrées dans de nouvelles valeurs. Jean De Munck, en soulignant l’importance des grands récits qui accompagnent la construction des clivages, insiste en effet sur le « sens » qu’ils produisent, qui serait trop oublié par une théorie centrée sur la « fonction » qu’ils occupent.
La théorie des clivages en abordant les rapports entre partis et organisations, mais aussi en décrivant les modes d’institutionnalisation des mouvements sociaux à l’origine des clivages, apporte différents éléments d’explication de la prégnance d’une certaine structuration ancienne de la vie sociale et politique. Les différents auteurs se rejoignent sur le constat du déclin de la forme la plus exclusive et cloisonnée de la pilarisation. Mais Jean De Munck estime pour sa part que la théorie des clivages, encore bien trop marquée par le fonctionnalisme, ne permet pas de rendre compte du décalage entre « système et monde vécu ». Or c’est ce décalage qui marque de plus en plus profondément la vie politique et sociale à travers des phénomènes comme le mouvement blanc ou les modalités que prennent des conflits sociaux plus « classiques » comme dans l’enseignement.

Des discussions entre les intervenants reprises dans ce dossier, ressortent une série de questionnements fondamentaux à prolonger, portant sur les transformations, voire la crise, de la représentation, de la conflictualité, des partis... et plus globalement de la démocratie, comme le conclut Jean-Claude Willame, dans une réaction postérieure au débat.

Au-delà de sa fonction de connaissance, l’analyse de la société belge à partir de ses clivages a eu aussi une portée plus proprement politique. L’analyse par clivages nourrit aussi le débat public. La lecture de la réalité qu’elle propose donne même à la limite forme à cette réalité, autant qu’elle n’informe sur elle. Ce caractère quasiment « performatif » de la théorie peut être illustré par le débat autour de l’émergence ou non d’un clivage original « productivisme-antiproductivisme ». Les arguments avancés sur ce plan par Vincent de Coorebyter semblent nettement plus crédibles que les différents essais d’intégration de cette nouvelle donne sociale et politique dans les clivages préexistants. Mais faire ce constat d’une écologie née d’un conflit structurant autre que celui opposant « possédants et travailleurs », c’est d’une certaine manière automatiquement apporter de la légitimité à l’écologie politique comme force autonome dans ses rapports difficiles avec la social-démocratie.

Parmi les autres enjeux que met en évidence l’analyse de Vincent de Coorebyter, soulignons le caractère devenu incontrôlable du clivage communautaire qui est, en Belgique, la forme locale du clivage centre-périphérie observé dans d’autres pays. Et, pour reprendre une des questions de l’éditorial du dossier de La Revue nouvelle d’octobre 1990 « Mitoyens ou citoyens ? Pour en finir avec les piliers » : « Dans la transition de l’espace national vers l’espace régional et la recherche des principes d’une citoyenneté active, peut-on accepter que se prolonge une société de voisins plus indifférents qu’hostiles, mais qui ne se connaissent pas ? » Cette inquiétude reste toujours d’actualité malgré l’affaiblissement significatif des piliers construits sur les clivages. Comment comprendre le silence sur ces questions en Wallonie ou en Communauté française alors que le débat sur ces questions faisait rage en Flandre ? Plus fondamentalement l’intérêt personnel n’a-t-il pas remplacé l’adhésion idéologique et ouvert des mobilités inédites ? Ou les brèches dans le système des piliers ont-elles fait place aujourd’hui à de nouvelles représentations du pluralisme ? C’est ce à quoi nous invite à réfléchir Luc Van Campenhoudt dans l’article final du dossier en précisant la portée de la notion de « pluralisme situé ». Née à l’occasion d’analyses sociologiques de l’évolution du monde chrétien - et ce n’est pas un hasard -, cette notion peut constituer une ressource utile à la construction d’un espace public et institutionnel qui prend la mesure de l’inadéquation de la pilarisation avec les évolutions sociologiques actuelles.-