Les choses ne se sont pas passées comme prévu

Joëlle Kwaschin

La pâte à pain, faite sans doute à la va-vite, quand on cuisine, il faut se tenir à ce que l’on fait et ne pas essayer de mener d’autres activités de front, n’a pas monté. Rien de grave, sauf les ingrédients perdus, et pas de cramique. Les choses ne se sont pas passées comme prévu, et même la phrase boite.

La formule est banale, des tas de choses ne vont pas comme elles devraient, comme on voudrait qu’elles aillent, ne suivent pas leur cours naturel de choses, produisant petits ou gros arias.

Un œil à demi fermé, l’autre grand ouvert est tissé d’une toile de poussière qui part des cils et le recouvre ; le joli minois aux yeux morts est indifférent, mais il pique le cœur. Dans les chambres vides des maisons abandonnées photographiées par Eugene Richards [1] sont restées des bribes de vie. Devant un matelas défoncé, parmi les gravats traîne une botte de cuir ; par un carreau brisé, une belle neige poudreuse s’est déposée sur un lit souillé. Par terre, éparpillés, des enveloppes, un collier de perles, des cartes postales, un lapin en peluche, quelques loques, des timbres composent l’un de ces tableaux en trompe-l’œil.

Toutes les maisons sont situées dans des endroits isolés, « là où, dit-on, les choses ne se sont pas passées comme prévu [2] ». Des vies où le malheur n’était pas prévu, mais où il a, d’une manière ou d’une autre, fait irruption. Des existences dévastées, ruinées comme ces habitations dans lesquelles s’accumulent parmi les déchets les objets qu’on n’a pas eu le temps d’emporter, à moins que ne se fût éteint le désir. Que s’est-il passé dans ces maisons du Nebraska ou du North Dakota, catastrophe personnelle ou sociale, pour que leurs habitants fuient ? Une robe de mariée très blanche est suspendue à un crochet fixé à une porte qui donne sur un escalier : la peinture des murs s’écaille, la longue traîne à frou-frou s’étale sur le palier.

L’arrière-train d’une vache émerge des broussailles, a-t-elle été abandonnée comme la poupée aux yeux ternis ? Non, elle doit être vivante comme les chevaux qui paissent alentour. Sans doute des fermiers voisins qui laissent divaguer leurs bêtes. Une demi-douzaine de chevaux dans un pré, une ligne brisée traverse l’image, vestige d’une partie de fenêtre ; un poulain a l’air irréel, photographié au travers d’un carreau maté. Un autre, curieux, regarde à l’intérieur d’une véranda défoncée, dont la porte bat sur ses gonds, un tout petit verrou est tout ce qui reste des mesures de précaution destinées à se prémunir des voleurs. Aujourd’hui n’entrent dans ces logis ouverts à tout vent que l’un ou l’autre gamin en quête d’aventures et un photographe curieux comme un jeune cheval et empli de compassion.

Les choses ne se sont pas passées comme prévu, l’anodin de la formule contraste avec la violence poignante des décombres de ces vies. Les habitants devaient avoir imaginé une existence paisible entre le travail et les enfants, ordonnée et non balayée par un cyclone. Au fil de l’exposition, devant ces photographies très grand format qui occupent des pans entiers de mur se racontent des rêves interrompus que l’on est réduit à recréer parce qu’Eugene Burns n’en sait pas plus que les visiteurs. « The Blue Room » était présentée, comme nombre d’autres expositions des Rencontres d’Arles, dans d’anciens ateliers de maintenance SNCF qui, tout en conservant leur caractère industriel, offrent de superbes espaces. Ici aussi les choses ne se sont pas passées comme prévu. Des cheminots ont travaillé, passé une vie sans pouvoir concevoir que ces lieux, en partie réhabilités, allaient abriter un «  nouveau type d’utopie culturelle » qui « encourage la recherche novatrice » et qui, sous la houlette de l’architecte américain Frank Gehry, deviendra une « véritable cité des arts ».

Ces modestes maisons n’ont pas eu autant de chance ; leurs habitants sans doute non plus. « Les plans les mieux conçus des souris et des hommes s’en vont souvent à vau-l’eau », disait le poète écossais Robert Burns.

[1Eugene Richards, The Blue Room, Phaidon, 2008. Premier travail photographique en couleurs de l’artiste américain, dont des photos extraites de ce livre ont été présentées aux « Rencontres d’Arles. Photographies ».

[2Présentation de l’exposition.