Les capitalismes européens en réseaux

Davide Carbonai

Les dimensions sociales et stratégiques des réseaux d’administrateurs et de dirigeants contribuent à une meilleure compréhension de l’influence de ces réseaux tant sur la performance que sur certains comportements financiers ; en d’autres termes, les comportements - organisationnels ou individuels - qui sont étroitement encastrés dans un réseau de relations interpersonnelles (par la position structurale dans le réseau d’une entreprise) peuvent conditionner les politiques de l’entreprise et sa stabilité sur le marché. Ainsi, le partage d’administrateurs s’avère plus profitable qu’une situation de concurrence.

Parmi les nombreux types de liens possibles pour décrire un réseau entre entreprises (échange commercial, participation minoritaire, joint venture) le concept d’« interlocking directorates », le partage d’administrateurs, a attiré plusieurs fois l’attention des économistes et des sociologues. Dans ce cas, il existe un lien entre les entreprises (par exemple, la société A et la société B) lorsqu’un membre du conseil d’administration d’une société (A) est à la fois un membre du conseil d’administration de l’autre (B), c’est-à-dire que la même personne assure la liaison entre les deux sociétés.

Certaines statistiques du réseau relatives aux principaux capitalismes européens sont discutées brièvement ici. Dans le tableau de la page suivante, on trouve des statistiques relatives aux entreprises cotées en bourse dans les principaux pays européens [1]. Par exemple, une entreprise belge cotée en bourse a près de dix-neuf directeurs en commun avec d’autres entreprises belges. En théorie, des entreprises concurrentes sur le marché ne devraient pas partager leurs conseils d’administration ; la concurrence parfaite est atteinte lorsque la valeur moyenne est égale à zéro (c’est-à-dire qu’il n’y a pas connexion entre les conseils d’administration). Les directeurs qui unissent des entreprises en principe concurrentes exercent donc un pouvoir : en premier lieu, celui de réduire les niveaux de compétitivité du système.

Les entreprises peuvent être connectées directement (ayant un directeur en commun) ou indirectement au travers d’une troisième entreprise. Les entreprises qui sont liées entre elles, directement ou indirectement par un lien d’« interlocking », forment un « composant ». Dans le cas de l’Angleterre, par exemple, 1.775 entreprises sont liées entre elles, directement ou indirectement, dans un composant plus grand (le « composant principal »). À partir de ce concept, on peut dériver un nouvel indicateur de la compétitivité du système économique : la « fragmentation » du système qui est calculée en divisant le nombre de composants par le nombre d’entreprises dans le réseau national (ampleur du réseau). En théorie, la compétitivité du système est atteinte lorsque les entreprises ne sont pas liées entre elles, c’est-à-dire lorsque la « fragmentation » du réseau est maximale (ou égale à 1), ou, en d’autres termes, lorsque les entreprises opèrent sur le marché comme agents individuels.

Les capitalismes européens (sociétés cotées en bourse)
Ampleur du réseau Nombre moyen de directeurs en commun Entreprises dans le composant principal Nombre de composants Fragmentation % d’entreprise dans le composant principal
Allemagne 942 1,439 135 572 0,61 0,14
France 912 2,112 309 520 0,57 0,34
Royaume-Uni 2.155 6,588 1.775 323 0,15 0,82
Italie 243 3,317 128 107 0,44 0,53
Espagne 696 3,267 215 324 0,47 0,31
Roumanie 834 0,573 22 675 0,81 0,03
Pays-Bas 194 1,32 58 118 0,61 0,3
Grèce 275 0,945 9 198 0,72 0,03
Portugal 59 2,508 24 26 0,44 0,41
Belgique 165 18,776 126 40 0,24 0,76
Suède 464 2,366 276 146 0,31 0,59
Autriche 97 3,072 36 52 0,54 0,37
Danemark 170 1,871 18 100 0,59 0,11
Finlande 126 1,825 65 51 0,4 0,52
Irlande 68 1 17 42 0,62 0,25

Dans tous les capitalismes européens, les entreprises tendent à centraliser les relations sociales dans un noyau central (« composant principal »). L’aptitude à former ce centre de pouvoir économique est bien représentée aussi par le pourcentage d’entreprises au sein du composant principal. Le cas anglais est sans doute emblématique : 82 % d’entreprises se connectent — directement ou indirectement — dans le composant principal.

Bien que les études de réseaux sont difficilement généralisables [2], on pourrait reconduire ce type d’analyse dans une dimension structurelle selon l’hypothèse de « pouvoir dans le réseau ». En effet, l’optique dominante des études des « interlocking » consiste à supposer que les individus n’ont d’influence que dans le cadre d’une action coordonnée. L’élément de base est le groupe (dimension structurelle) et non l’entreprise conçue individuellement telle qu’elle est perçue par la théorie financière. Dans ce contexte, les réseaux d’administrateurs sont considérés comme un moyen supplémentaire de s’approprier une ressource particulière.

Plus profitable qu’une situation concurrentielle, cette politique se traduit notamment par le partage d’administrateurs afin d’assurer un contrôle conjoint de ressources rares, d’échanger des informations et de partager les marchés. De plus, la littérature souligne que les pratiques d’« interlocking » sont réitérées dans le temps — c’est-à-dire qu’une position centrale dans le réseau est dérivée d’une position centrale précédente —, le pouvoir dépendant alors de la position structurelle de l’entreprise dans le réseau (la capacité de jouer itérativement sur plusieurs sous-réseaux, la centralité, les trous structuraux, le nombre de liens).

[1L’existence de liens entre conseils d’administration provenant du partage d’administrateurs a donné naissance à une littérature très abondante du point de vue théorique et empirique dans des domaines divers. Les données ici présentées représentent une anticipation des résultats d’une étude encore en cours à l’Institut de science du travail de l’UCL. Les données relatives à la présence ou absence des « interlocking directorates » sont recueillies à partir de la base de données Amadeus Bureau van Dijk Electronic Publishing (BvDEP) en septembre 2009.

[2Puisqu’on étudie souvent des groupes de petite dimension, un chiffre limité de liens.