Les big data épuisent-ils la culture ?

Pierre HemptinneThomas Lemaigre

La dimension virale colle au numérique. Il est devenu banal de s’émerveiller de cette propagation magique, irrésistible d’images, de mots, de sons et de schémas de pensée. Cela englobe les besoins de communication de tout un chacun, au quotidien, et crée le besoin d’une nouvelle efficacité naturelle, comme si nous étions dotés de facultés inédites et plus performantes pour envoyer et recevoir des signaux avec un élargissement surprenant du champ d’action. La dimension épidémique construit ainsi un imaginaire glorieux et non questionné de l’envahissement de l’humain par le numérique. Une sorte de fatalité générale, qui s’impose, et que porte un discours dominant de propagande type « aubaine universelle ». Cette viralité s’impose à l’ensemble du corps social, sans autre forme de procès, et est même prescrite massivement par les experts politiques, économiques, industriels, garants de l’économie de marché. Les technologies de transmission virale de cette idéologie sont enseignées dans les écoles, les universités et l’on oublie qu’il n’y a de marketing viral que si mon corps et mon cerveau collaborent en se faisant transmetteurs les plus zélés possible.

Cette vague est devenue immense. Elle continue de croitre et prend force d’environnement omniprésent qui façonne nos quotidiens individuels et collectifs sans qu’une dimension critique suffisante soit introduite pour produire de quoi alimenter un réel débat démocratique. Des choix de société se dessinent avec et pour le numérique, marqués du sceau de l’évidence, mais sans être instruits en tant qu’enjeux de démocratie.

Non pas pour accepter ou refuser le numérique — il faut bien entendu sortir des alternatives binaires —, mais pour le façonner selon l’intérêt public. Parce qu’aujourd’hui, « numérique » est le terme épidémiologique pour désigner l’action de quelques entreprises multinationales, et donc d’intérêts privés, qui idéologisent une technologie. Le débat de fond est évacué sous prétexte que les technologies forgent des révolutions neutres, objectives, incontournables. Il n’en est rien, encore moins ici.

Le dossier de ce numéro veut proposer quelques pierres de touche pour cette critique, dans l’horizon d’un numérique voulu comme démocratique, humain et critique.

Nous commencerons par nous pencher sur l’histoire d’internet. De façon surtout descriptive, à l’attention spéciale des non-spécialistes, de ceux à qui les mots cookie ou Snowden ne disent rien qui vaille, Thomas Lemaigre tente de dresser un tableau en relief, pour se donner une carte de ce qui se passe, de ce que sont les technologies à l’œuvre, les représentations qui en fondent le développement et les usages, ou encore les acteurs concernés et leurs stratégies. Cela ne pourra se faire que de façon très synthétique et très vulgarisée. On en retiendra la centralité depuis peu, et pour longtemps sans doute, de la combinaison de deux notions : les big data et les algorithmes.

Big data ? Le terme est très souvent employé, mais rarement clairement défini pour le grand public, ce qui en fait un objet à la fois évident et flou. Non, il ne s’agit pas simplement des grandes bases de données informatiques des administrations ou des entreprises, comme la data warehouse de notre sécurité sociale. Les big data sont l’ensemble des traces et informations que tout un chacun produit en permanence par ses activités en ligne (ou avec des appareils connectés). Ces données, pour la plupart produites sans que l’utilisateur s’en rende compte, sont extrêmement riches au double sens de permettre des traitements statistiques robustes et de générer de la valeur commerciale : beaucoup de données par individu et des millions d’individus concernés…

Les algorithmes, quant à eux, sont les équations mathématico-logiques traduites dans les programmes informatiques qui transforment ces big data en données utilisables. Les algorithmes des dernières générations passent par des modélisations poussées de nos comportements, de nos fonctionnements psychologiques, de nos codes linguistiques, etc. Ils permettent aux big data, une fois stockés, d’être exploités et commercialisés au point de constituer désormais l’un des moteurs de ce qu’on n’appelle déjà presque plus la « nouvelle économie ».

Ainsi outillé, le lecteur, sans doute un peu effrayé et un peu émerveillé, pourra dans un second temps se plonger dans deux visions analytiques et critiques très complémentaires, celles d’Yves Citton et d’Antoinette Rouvroy. Ils décèlent les mécanismes de capture de l’attention et de préemption du désir par lesquels nos interactions numériques à l’heure des algorithmes sont devenues déshumanisantes et anticritiques, et comment nous commençons à peine à en saisir les conséquences sur nos comportements, nos choix, nos interactions et notre existence collective, bref sur le social, le politique et la culture. Ils nous montrent aussi des portes de sortie, soit sous forme de réappropriations artistiques ou citoyennes de la combinaison big data-algorithmes, soit sous forme d’interrogations sur la notion de « donnée », sur ses limites et sur cette dénomination pour le moins fallacieuse [1].

Ce numérique de la génération big data, une fois bien installé dans le corps social, a ses organes de prédilection : il aime s’infiltrer dans tout ce qui touche aux pratiques culturelles. C’est une fois bien installé dans ces tissus qu’il peut prendre les commandes des envies, des pulsions, des habitudes, forger des profils de consommateurs utiles à la nouvelle économie. A. Rouvroy comme Y. Citton nous montrent à quel point il y a de moins en moins d’intermédiaires entre un individu et ce qu’il va absorber en termes de biens culturels pour forger et alimenter son imaginaire et sa créativité.

Or, en termes de culture, plus il y a d’intermédiaires, plus on diversifie les sources de prescriptions et plus la manière de « faire culture » dans une société conserve des dimensions d’un commun à construire. L’immense machine algorithmique de conseils culturels, tentaculaire, fondée sur la recommandation du même, que laisse-t-elle comme place à la différence, à l’accident, l’altérité, la bifurcation ? Il y a dans le corps social des dispositifs pour jouer ce rôle : rendre possibles des cheminements culturels qui côtoient l’inconnu, l’insondable, le non-formaté, le non-ajusté. Il s’agit d’associations d’éducation permanente et d’institutions culturelles relevant des politiques publiques. Face aux vertus virales du numérique, elles vivent une crise d’une amplitude rare. Et elles doivent jouer le rôle d’alerte : attention, culturellement, ce sont des choses sérieuses qui sont en train de se passer.

C’est ce sentiment d’alerte, orienté vers des objectifs positifs et constructifs, qui a réuni le PAC, PointCulture, le centre Librex, le Gsara, Culture & Démocratie, le CESEP, l’ACMJ, Arts & Publics, la Concertation des centres culturels bruxellois et La Revue nouvelle pour créer un espace de réflexion. Sous la forme d’un cycle de conférences et séminaires lancé en décembre 2015 — et dont la saison 2 commence ce mois de décembre —, des chercheurs y viennent partager leurs connaissances de manière à ce que les intermédiaires culturels associatifs et publics se forgent des capacités de recommandation culturelle adaptées aux enjeux sociétaux du numérique.

Le présent dossier s’inscrivant résolument dans cette dynamique [2], il se conclut sur trois contributions d’acteurs culturels qui proposent des pistes d’action, des alternatives possibles. Jean Cornil, pour le mouvement PAC, cherche dans l’histoire et dans la médiologie les balises d’une éthique pour la pleine participation de tout un chacun aux cultures numériques. Jean-Claude Crespy, de l’Alliance française à Bruxelles, montre l’utilité des algorithmes (sans big data) au service de projets pédagogiques, ici un cours en ligne de français langue étrangère. Enfin, Jean-Luc Manise du Cesep expose pourquoi et comment une association française a commencé à « dégoogliser » internet et propose à chacun des outils pour y parvenir, avec l’ambition de faire mentir le fameux adage « Quand c’est gratuit, c’est toi le produit ! ».

Enfin, comme un rappel après un bon concert, la rubrique Italique a été confiée à Luc Malghem qui propose une rencontre déroutante avec une créature algorithmique.

Internet n’est plus ce qu’il était et c’est bien d’un autre monde, désenchanté, qu’il s’agit désormais. Un tas de questions ont déjà été posées dans l’espace public, allant de la protection de la vie privée et au droit à l’oubli à l’hyperdépendance des individus aux services en ligne. Ce que nous découvrons ici traverse encore plus profondément la société et la culture. L’enjeu est posé de l’emprise de la démocratie sur les investissements à l’œuvre, les rapports de force en présence et les pratiques en développement, tout comme nous nous en rendions déjà compte en 2010 avec notre dossier sur les neurosciences (n° 3) et en 2011 avec celui sur les nanotechnologies (n° 11). Ici, ce qui se travaille, ce sont tout à la fois nos rapports au savoir, à la culture, aux autres, aux organisations, à la propriété, à la politique — in fine nos rapports à nous-même.

La dynamique de réflexion évoquée plus haut a été intitulée « Pour un numérique humain et critique ». « Humain » ? « Critique » ? Le sens donné à ces mots au départ était assez général, voire un peu « bateau ». À l’arrivée, nous sommes invités à rien de moins que les recomprendre.

[1Comme toujours sur les sujets sensibles, le langage même est ici en jeu. Nous avons été attentifs à désacraliser les réalités abordées, en limitant l’usage des majuscules (internet, big data) et en nous affranchissant des graphies commerciales (Iphone au lieu d’iPhone).

[2Ainsi que la publication simultanée par l’asbl Culture et Démocratie de Neuf essentiels pour un numérique humain et critique, collectif, Bruxelles, déccembre 2016.