Les Feux de l’amour et le trou budgétaire

Olivier Derruine

TF1 annonçait fin septembre que la chaine ne diffusera plus Les Feux de l’amour. Cette décision prendra effet à partir de la Toussaint. Si cette saga est connue de tous grâce à sa banalité affligeante captée par le titre même et à sa longévité exceptionnelle (plus de 4.600 épisodes !), bien peu sont capables de citer les noms des personnages, les liens qui les unissent, les intrigues auxquelles ils sont mêlés, etc.

Les contrôles budgétaires auxquels les gouvernements se livrent à intervalles réguliers sont semblables aux Feux de l’amour : peu importe les personnages (en l’occurrence les décideurs politiques) qui occupent temporairement le devant de la scène, l’histoire est toujours la même et se résume en quelques mots : la croissance est plus faible que prévue et/ou les effets retours sont inférieurs à ceux escomptés et quelle que soit la cause, il en résulte une détérioration des finances publiques.

Gouverner, c’est prévoir, dit-on. D’où l’importance des projections macro-économiques et des institutions qui en ont la charge. Certes, ces projections contiennent par définition une certaine dose d’incertitude et donc, d’erreur. Mais, lorsque, comme cela s’est produit novembre 2015, la Cour des Comptes épingle une faille dans la conception d’une mesure et que le gouvernement ignore cette alerte, cela pose un problème de nature strictement politique. En l’occurrence, la Cour avertissait que la réforme fiscale (le tax shift) était sous-financée à hauteur de 3 milliards d’euros ! Et lorsque quelques semaines plus tard, alors que la Commission européenne demandait à la Belgique de récupérer quelque 700 millions d’euros versés illégalement à 35 entreprises multinationales, le ministre des Finances signalait ses réticences à entreprendre le recouvrement, il adressait un doigt d’honneur aux millions de Belges qui se soumettent, bon gré mal gré, à l’impôt. Plus récemment, sommée de s’expliquer devant les députés fédéraux aux côtés de Van Overtveldt sur le sévère dérapage budgétaire (passé de 2,4 à 4,2 milliards d’euros), l’insulte de la ministre du Budget, Sophie Wilmès, fut plus policée : « Je rappelle toutefois que si l’exercice s’annonce difficile — ce n’est pas rien —, il n’est pas non plus inédit. En 2014, par exemple, un effort avait été identifié à hauteur de 5,3 milliards d’euros et ce gouvernement prendra ses responsabilités, comme il l’a fait jusqu’à présent d’ailleurs, et travaillera avec sérieux et sérénité, attitude que j’encourage chez tout le monde. »

Sous-entendu : après tout, puisque nous avons déjà comblé les trous budgétaires précédents, il n’y a pas de raison qu’on ne réédite pas l’exploit cette année. Sauf que c’est oublier un peu vite que plus le gouvernement racle les fonds de tiroir, plus les politiques qu’il mène perde en efficacité. Le ministre Geens a déjà annoncé qu’il n’y avait plus un euro à aller chercher dans son département de la Justice. Alors, la N-VA qui est le parti du ministre des Finances, Johan Van Overtveldt, envisage un saut d’index, non pas sur les salaires du secteur privé comme ce fut le cas juste après son arrivée au pouvoir, mais sur les allocataires sociaux et les traitements des fonctionnaires. Il est en effet bien connu que les chômeurs et pensionnés gagnent trop grassement leur vie...

Au-delà de ces considérations politiciennes, la récurrence de l’épisode du trou budgétaire en dit long sur notre addiction à la croissance. Tout notre modèle économique est organisé autour de la croissance, en ce compris notre système de redistribution des richesses et de financement des services collectifs. Un ralentissement de la croissance impliquerait un tarissement des recettes fiscales et, par conséquent, une fragilisation des services qui en dépendent : de la Sécurité sociale à l’école en passant par la voirie, la protection civile, etc.

Plus rapidement que la parole du Christ ne s’est répandue parmi les chrétiens, le PIB (et plus précisément, sa croissance) est devenu en quelques années à peine depuis sa création dans les années 1930 la boussole de nos vies.

Pourtant, s’il avait un sens bien précis à ses débuts (mesurer la reconstruction de l’appareil industriel), cela n’est plus vraiment le cas aujourd’hui pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que l’économie s’est tertiarisée et de plus en plus dématérialisée. Or, le PIB ne prend pas en compte l’autoproduction (la tendance croissante pour les ménages à confectionner leurs propres produits d’entretien ou leur pain, à (faire) réparer leurs appareils ou habits usés...), la qualité des prestations et des produits (un smartphone d’aujourd’hui n’a rien à voir avec ceux d’il y a cinq ans) et, surtout, la plus grande richesse collective que sont les idées et les connaissances ainsi que leur circulation facilitée par les technologies de l’information et de la communication.

De surcroît, pour toute une série de raisons — certaines propres aux évolutions économiques (tertiarisation croissante, dématérialisation...), d’autres externes à l’économie (vieillissement de la population et rendements décroissants de l’éducation supérieure), ce mouvement ne devrait pas connaître d’interruption. L’OCDE publiait d’ailleurs en 2014 une étude dans lequel elle s’attendait à ce que la croissance dans les pays riches chute continument pour plafonner à 0,5% d’ici 2060. [1] [2]

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Par conséquent, la lancinante question posée tous les six mois n’est pas tellement celle du « retour à l’équilibre », mais plutôt celle de la pertinence du modèle économique. Le fait que, ici aussi, « le système a atteint ses limites » pour reprendre les mots du Premier ministre lui-même (mais dans un autre contexte) semble être corroboré par des signaux de plus en plus nombreux et convergents. N’en prenons que trois.

The Economist tirait dans son édition du 17 septembre la sonnette d’alarme : les grandes entreprises sont devenues trop… grandes (« A giant problem »). Il est vrai que l’hebdomadaire libéral s’inquiète surtout du problème que ce phénomène pose pour garantir la concurrence sur les marchés et la légitimité même des entreprises. Sans ces deux préconditions, les entreprises d’une certaine taille peuvent empêcher l’apparition de concurrents et, telles des pachas, se prélasser sur leur rente de position. Or, un système économique requiert de la diversité pour être efficace et apporter une contribution positive à la société.

Dans le Financial times du 10 avril, Lawrence Summers, un ancien secrétaire au Trésor américain, estimait qu’il fallait faire une pause dans le processus de mondialisation tant que les accords commerciaux n’apportaient pas de réponses aux craintes légitimes de la classe moyenne qui subit un risque de déclassement social. Il estimait également qu’il faudrait consacrer autant de temps à lutter contre l’évasion fiscale, phénomène dont la succession de scandales fiscaux depuis le WikiLeaks jusqu’au plus récent BahamaLeaks donne une idée de l’ampleur, qu’à négocier ces accords.

En février 2016, l’Organisation internationale du travail avait indiqué quelques temps plus tôt que la classe moyenne définie largement comme les catégories de la population dont le revenu est compris entre 60 et 200% du revenu médian. « Presque tous les pays de l’UE étudiés ont connu une diminution de la taille de leur classe moyenne, et de la part du revenu total allouée à cette catégorie. » De la sorte, cette classe moyenne contribue de moins en moins aux recettes fiscales. « Certaines professions, traditionnellement représentatives de la classe moyenne, comme les enseignants et les employés de la fonction publique, n‘appartiennent plus systématiquement à la catégorie des revenus intermédiaire. »

Il s’agit donc d’inventer de nouveaux instruments et de nouvelles gouvernances pour rendre les moyens de financement des États plus stables, moins sujets aux fluctuations conjoncturelles et pour les relégitimer aux yeux des citoyens.

Bien sûr, les élections sont l’occasion de connaitre les préférences des citoyens quant aux projets de réformes fiscales et d’évolution des différents types de dépenses publiques. Mais, soyons honnêtes, ces sujets ne sont jamais abordés qu’à la marge, à la faveur des cinq minutes de temps de parole données aux candidats. Pourquoi ne pas envisager un système participatif de type G1000 lequel serait amené à indiquer, tenant compte des objectifs gouvernementaux et d’éventuelles balises européennes, dans quel sens devraient évoluer les postes budgétaires, comment moduler la TVA ou les cotisations sociales personnelles ? Évidemment, il faudrait accompagner ce type de processus pour éviter qu’il soit un défouloir qui ne serait qu’une simple expression de la lutte des classes (« faisons payer le prix fort aux riches ») ou qu’il conduise à des recommandations loin de ce qui est requis pour financer l’État (« payons un minimum d’impôts »).

L’invention de nouveaux canaux de solidarité peut aussi passer par la mise en place de monnaies complémentaires qui, loin d’être un gadget (pour peu qu’elles soient bien pensées), peuvent contribuer à retisser du lien social et à rendre un tissu économique plus robuste ainsi qu’en témoigne les expériences du Fureai Kippu au Japon ou du WIR en Suisse. Une expérience plus récente à Gran Canaria consiste à faire financer un revenu de base à partir d’une de ces monnaies, la Moneda Demos.

Bref, comme TF1 l’a fait en mettant un terme à la diffusion de la saga créée en 1973, il faudrait que les décideurs politiques décident de rompre avec un modèle économique qui n’est plus approprié aux temps présents et le sera de moins en moins à l’avenir. Cela demande de faire preuve de créativité car il s’agit de penser hors-cadre, de construire de nouveaux cadres de référence et de veiller à impliquer l’ensemble de la population pour que celle-ci saisisse les enjeux pour elle-même et les futures générations.

[2En dépit de l’attention exagérée dont le PIB jouit, il n’y a pas de lien entre croissance et bien-être à partir d’un certain niveau de revenu (situé aux alentours de 15.000-20.000 dollars), niveau critique dépassé en Belgique comme dans la plupart des pays riches.