Le voyage

Mahrou M. Far

Pour le travail de mon père, on part tous vivre pour quelques années dans le Nord Ouest.

Loin de Téhéran. Région immense. Un grand lac salé au milieu de deux provinces. Les deux Azerbaïdjans est et ouest. Les montagnes, les plaines. Nous, on part pour Tabriz. Les frontières de la Turquie et de la Russie sont toutes proches. Cette ville a quelque chose de triste. On arrive en octobre et déjà un grand froid. On parle une langue que je ne comprends pas. C’est le turc.

Faut trouver une école pour mon frère et moi. Et vite. On vit à l’hôtel, la construction de la maison que nos parents ont choisie n’est pas encore finie. Les écoles ne sont pas mixtes. Je ne peux plus être avec mon frère, mon grand protecteur des cours de récréation. Donc, il en faut deux. La première école, où je ne reste que quelques jours, a de hauts murs. Ils ont l’air de pencher. Ils n’ont pas que l’air, ils penchent franchement et ils sont tellement hauts qu’ils risquent de tomber à tout moment. Cela dit, le programme d’études était bien. Après chaque leçon donnée par la maitresse, les meilleures de la classe montaient sur l’estrade et répétaient tout le cours. Cela donnait cinq fois le même récit pour la même leçon ; le premier jour, j’étais aussi près du tableau avec les autres. J’avais répondu oui, quand la maitresse m’a demandé si j’avais compris la leçon. J’avais compris la leçon. Je n’ai pas eu le temps de me faire des copines. La deuxième école est très différente, elle est grande et belle. Ici, en plus du persan, j’apprends une autre langue : le français. À Téhéran, c’était l’anglais.

J’ai hâte d’apprendre. J’aime l’école. On est déjà en novembre. L’hiver a commencé depuis un bon bout de temps ici. Et il commence fort. On est persuadé que toutes les écoles vont fermer vu la neige qui tombe sans arrêt. Mais rien. Ici on a l’habitude. Plus tard, mon frère et moi on apprendra à faire des tunnels dans cette neige si on veut aller à l’école. Je me rappelle d’un hiver terrible, où les autres hivers avaient l’air d’un printemps à côté. À la radio, on annonce moins trente.

Si vous voyez une personne en détresse, hébergez-la.

Si vous voyez une personne en détresse, hébergez-la.

Si vous voyez une personne en détresse, hébergez-la.

On n’a vu personne, mais, par contre, on a fait un nid chaud pour un vieux chat. Le mien était déjà à l’abri. Enfin la maison. Elle est grande et spacieuse, mais le quartier est triste. Très enfermé. Il y a même une bande de méchants gamins de huit, dix ans, qui a attaché un chat au seul arbre de la rue. Ce n’était pas le même. Le pauvre s’est balancé avec le vent au bout de sa corde, jusqu’au jour où le balayeur est revenu. Il a libéré le chat mort en secouant la tête. Les jours passent. Je découvre. Je regarde. Les ruelles sont délabrées, les façades sont mal entretenues. Un sentiment d’abandon. Mais un jour une invitation. À l’heure, on est devant une grande maison. Plus de crépi sur les murs. Rien n’est vraiment droit. Une poussière tenace recouvre tout. Une grande porte en bois. Mais toutes les fentes sont bouchées minutieusement. On n’y voit rien. Plusieurs grosses tentures pendent devant les fenêtres. C’est bien là. On sonne timidement. Qu’allons-nous découvrir ? C’est un collègue de travail.

Charmant. Son épouse désirait inviter maman. Charmante. Est-ce qu’ils ont un chat ? Mon père ne le sait pas. Il fait très froid. Les passants nous regardent. On sonne et pas de timidité cette fois. Le froid oblige. Les gens de la maison nous accueillent. Beaucoup de chaleur. Une fois à l’intérieur, c’est le miracle. L’inattendu. La surprise. Quelle richesse, des lustres et des tapis jusque dans les toilettes. Tout est soie, fine laine, cristal et argent. Tout brille de propreté. La différence entre l’intérieur et l’extérieur correspond à la température. Et leur cuisine, quel talent. Des boulettes aux pois chiches d’un diamètre absolument parfait, avec au centre un pruneau farci. Nous, on parle farsi, eux turc. Ils nous comprennent. Les écoles dans tout le pays sont en farsi. Tout le monde fait des efforts. Notre effort est considérable, mais le résultat nul. Peu à peu on s’habitue. On s’habitue aux hivers. On s’habitue au givre des vitres au matin à notre réveil, malgré plusieurs poêles. On s’habitue à nos sinusites. On s’habitue. Une fois par an, des dizaines de milliers de merles envahissent la ville. Noircissent le ciel. Blanchissent les voitures en dessous des arbres. On s’habitue.

Surtout moi. J’aime cette région. J’aime mon vélo. J’aime mon école et mes copines. Et mes chats.

Après deux ans passés dans un quartier gris, on aménage dans les environs de la gare. Très beau. Des arbres et des jardins partout. Plus de hauts murs qui penchent. Plus de murs du tout. Nous sommes environ à deux kilomètres de la ville. C’est une toute petite nouvelle ville à côté de la grande. Belle gare. Grande gare. Immense gare. Je fais beaucoup de vélo. Mon vélo est rouge. La gare est haute. La gare est large. La gare est longue. Elle est colossale, gigantesque, énorme et tout en marbre. Un train par jour. Un train qui arrive de Téhéran après un trajet d’un jour et une nuit, le matin à huit heures et qui repart le même jour à dix-sept heures. Et quelques trains de marchandises.

Le silence. Le quartier est tranquille, il y a même un gardien. Beaucoup de chiens errants. Gentils. Eux aussi respectent le silence. Ils m’accompagnent en bande devant le bus de l’école. Une fois sortie de la maison ; après quelques pas, je leur donne presque tout mon déjeuner. Tout marchait à merveille, jusqu’au jour où j’ai été dénoncée par une maman voisine. Maman a vite compris pourquoi sa fille avait un si bon appétit depuis quelque temps. Plus de chiens autour de moi. Revenons à nos moutons. Je veux dire à mon école. Le premier jour, je vois des dames en longues robes, avec de drôles de chapeaux qui serrent fort leurs têtes. Je pense qu’il y a une fête. Toutes ces dames en robes de soirée. Mais non, c’est autre chose. J’apprends peu à peu leur langue. Il y une maman, qu’on appelle Mère supérieure. Et pas mal de sœurs. Une grande famille. Je trouve leur langue drôle, surtout pour prononcer et rouler les R.

Les dictées, je ne vous raconte pas, la moitié des mots ne sont même pas prononcés, mais on les écrit. C’est pour faire joli sans doute. C’est peut-être au poids. Tous les matins, les cours sont en persan, les après-midis, en français. Le mercredi après-midi, on a congé. D’habitude, je suis forte en dictée, mais voilà que mes notes frôlent souvent le zéro. Mes parents viennent voir la directrice des cours en persan. Demandent la raison. On m’appelle dans son bureau. Femme imposante, son bureau aussi.

Pourquoi ?

Je raconte.

Ma maitresse parle drôlement, je sais que quelque chose ne va pas, mais j’écris ce que j’entends.

Quoi par exemple ?

Gargavol par exemple. (Cela donne quelque chose comme dire « gozan » au lieu de faisan). Je décèle un petit sourire au coin des lèvres des grands. Mais peu à peu j’apprends à déchiffrer ce petit accent charmant qui caractérise la région. Je deviens un as en orthographe. Je dessine bien. Mon cadeau préféré est toujours un matériel de dessin. Sœur Geneviève m’appelle chaque fois au tableau. Aujourd’hui, je dessine un château fort, et elle, elle nous explique :

Donjon, pont-levis, tour...
Et nous en chœur :
Donjon, pont-levis, tour...
Et encore.
Tour de guet, tour d’angle,
Tour de guet, tour d’angle,
Et encore et encore.
Corbeau, mâchicoulis,
Corbeau, mâchicoulis,
Et elle en remet.
Donjon, pont-levis,
Et nous, on baille.

...

Puis elle me donne nos cahiers de devoirs de la leçon précédente, et me demande de les distribuer. Jusque-là tout allait bien.

Tu es la seule à avoir un vingt, mais je t’ai enlevé un point parce que tu bavardais.

 ?

J’ai tellement peu bavardé cette fois qu’elle m’envoie chez la Mère supérieure. Là aussi, je reste silencieuse. Au lieu d’une punition, je reçois un bonbon. J’ai dix ans. Je vous présente l’école et ses sœurs. Elles m’intriguent, ce sont des sœurs missionnaires. Elles ont de grandes cuisines en sous-sol. Bien gardées. Des barreaux, un peu partout ; et un grand cuisinier moustachu. De grands morceaux de viande pendent ici et là. Il y a aussi ce qu’on appelle du jambon. À chaque fois, il coupe de très fines tranches avec une délicatesse exagérée. Je n’aime pas les viandes et leurs dérivés.

Mais les chats, si. Nous, nous avons notre réfectoire. Simple. Grande salle en entresol. Grandes tables. Nos déjeuners, préparés chez nous, sont réchauffés au bain-marie dans de profondes cuves. Je ne connais pas cette chose, mais je crois que les sœurs aiment tout ce qui se termine par marie.

On m’a dit que Marie est une très gentille maman qui a perdu son enfant. Son fils unique. Tout le monde est triste pour elle.

Les mois passent et le nombre de chats dans l’école augmente considérablement. Après enquête, on demande mes parents. Je me trouve à nouveau devant la directrice et son énorme bureau juste à la hauteur de mon nez. Je verrai ce bureau très souvent, et au fil des ans il a l’air de rétrécir. On commence à se connaitre.

Je ne sais pas si c’est une impression, mais personne ne s’étonne de me voir là.

Alors ?

Alors si je vois un chat affamé devant l’école, c’est normal qu’il vienne manger au restaurant et...

Pour les grands, ce n’est pas normal. Malgré tout, un sourire au coin des lèvres de mes parents, un peu moins pour la directrice, qui me fait promettre de ne plus recommencer. Étonnantes les grandes personnes. Comment savoir quel autre beau chat je vais rencontrer demain sur ma route !

Extrait du récit : Ambre et lumière (une enfance persane)