Le train du bon Dieu (extraits)

Jean Louvet

Écrit en 1962 à la demande de Léon Hardat, manœuvre au laminoir de Longtain, Le train du bon Dieu entend poursuivre par d’autres moyens la mobilisation de la grève générale de l’hiver 1960-1961 à laquelle Jean Louvet avait activement participé. Publiée en 1976, elle est reprise dans le premier tome de l’œuvre complète de Louvet éditée par les Archives & Musée de la littérature. Les notations en italiques correspondent aux réflexions dramaturgiques de Jean-Marie Piemme. Nous reprenons ici les deux derniers tableaux de la pièce.

Quatorzième tableau

38. L’annonce du déraillement du train ne doit pas être présentée sur le mode dramatique de la catastrophe inéluctable voulue par un destin funeste. C’est, d’abord, une information. Par la suite, la réaction de MAX : « C’est toujours ainsi. Qu’est-ce qui t’étonne ? » doit apparaitre comme la réaction négative. Il faudrait qu’au contraire, le spectateur s’étonne de ce que cela ait toujours été ainsi. Le « ce n’est pas possible » de SLICK doit être joué sur le mode positif de celui qui cherche à comprendre. (Jean-Marie Piemme)

38.

(Manifestation sur une place. Terrasse de café. Tables, chaises, pancartes.)

LE DÉLÉGUÉ. – Le train…

SLICK. – Quoi le train ? Parle !

LE DÉLÉGUÉ. – Déraillé !

SLICK. – Déraillé ?

(Un temps.)

MAX. – Et alors ? C’est toujours ainsi. Qu’est-ce qui t’étonne ? Moi, je savais.

UN OUVRIER. – Déraillé… !

39. L’explication que donne le délégué en rejetant la cause de l’échec sur les « Grosses Têtes » est juste, mais au niveau du jeu de l’ensemble des personnages présents sur scène en ce moment, il faudrait signifier que les manifestants ont peut-être eux aussi une part de responsabilité. Ne pas oublier que dans la pièce de Louvet, il n’y a guère que le délégué-boulonneur et, partiellement, Jean-Baptiste, qui ont une vision clairement politique des processus en cours. Dans cette optique, la phrase de THÉRÈSE fonctionne comme un commentaire stigmatisant la faiblesse du prolétariat une fois qu’il est livré à lui-même. (Jean-Marie Piemme)

39.

SLICK. – Ce n’est pas possible. Que s’est-il passé ?

LE DÉLÉGUÉ. – Rien. Enfin, presque rien. On a détaché la locomotive.

SLICK. – Qui « on » ?

UN OUVRIER. – Les « Grosses Têtes », évidemment !

LE DÉLÉGUÉ. – Je ne sais pas. Les « Grosses Têtes » avaient l’air ennuyées.

MAX. – Ça change tout si les « Grosses Têtes » sont ennuyées.

LE DÉLÉGUÉ. – Les « Grosses Têtes » se sont disputées ; ils sont divisés.

SLICK. – Où sont les « Grosses Têtes » ?

LE DÉLÉGUÉ. – On ne sait pas. Ils sont partis chacun de leur côté. Les
camarades sont chacun dans leur centrale. Les éboueurs. Les métallos. Les enseignants.

(Il sort.)

THÉRÈSE (réfléchissant). – Plus de locomotive, plus de « Grosses Têtes ». On rentre.

40. Ce qui doit se jouer ici, c’est l’embarras des travailleurs face à une situation nouvelle : ne plus avoir à obéir aux ordres syndicaux et prendre en charge eux-mêmes leur propre destin. Ici, grosse difficulté : il faut montrer, d’une part, la difficulté objective, pour la classe ouvrière, de prendre en charge son propre destin — cela se marque notamment dans « l’aphasie » de SLICK —, mais, d’autre part, il ne faudrait pas jouer cet embarras de telle sorte que la conclusion logique qui s’impose soit celle, réactionnaire, qu’« il leur faut des chefs ». Difficulté supplémentaire : il faut marquer combien le discours anti-chefs peut être lourd d’illusions : la réplique d’un ouvrier, « Il n’y a rien de fait. On est tous des chefs », est, en effet, inquiétante. Une fois qu’on a dit qu’on était tous chefs, la situation devrait miraculeusement se redresser, ce qui est, à ce moment-ci de la pièce, complètement fantasmatique. À l’aide du discours anti-chefs, les ouvriers fantasment encore leur libération. (Jean-Marie Piemme)

40.

UN OUVRIER. – On rentre… on rentre. C’est vite dit !

MAX. – Réfléchissons !

SLICK. – Les « Grosses Têtes » sont parties.

UN OUVRIER. – On se débrouillera tout seul.

LE GARDE. – On connait des tas de choses que les « Grosses Têtes » nous ont apprises.

UN OUVRIER. – C’est vrai, cela !

MAX. – Quoi, par exemple ?

(Peu à peu, ils reculent vers les murs et laissent le centre de la place vide.)

UN OUVRIER. – Je ne sais pas, moi.

MAX. – Rien.

THÉRÈSE. – Rien ?

GASPARD. – Rien.

(Ils regardent le centre de la place ; serrés contre le mur.)

SLICK (à MAX, montrant le centre). – Vas-y, MAX. Parle.

MAX. – Je ne suis qu’une petite tête, moi. Mais toi, SLICK…

UN OUVRIER. – Oui, toi, SLICK.

MAX. – À toi.

SLICK. – Facile à dire. (Il va sur l’estrade.) Voilà.

UN OUVRIER. – Dis quelque chose.

UN AUTRE OUVRIER. – Oui, parle. On n’est que des ouvriers.

SLICK. – Camarades. Camarades…

UN OUVRIER. – On est pris au dépourvu.

SLICK. – D’abord, pour commencer…

UN OUVRIER. – Quatre semaines qu’on est en grève. Qu’est-ce qu’ils attendent là-haut ?

UN AUTRE OUVRIER. – Et ça traine, et ça traine. Elles sont courtes, dans la rue, les semaines ; à la maison, elles sont longues.

SLICK. – MAX a demandé la parole.

MAX. – Moi ? Non, le camarade a dit ce que je voulais dire. Nous avons nos primes de grève, au Syndicat, heureusement, mais nos caisses se vident.

UN OUVRIER. – Moi, je voulais dire, plutôt non, ce n’est pas moi… Hier, j’ai entendu un camarade qui disait… un camarade que je n’avais jamais vu d’ailleurs. Tu te souviens, SLICK ?

UN AUTRE OUVRIER. – Il disait : « Des fruits, des légumes pour les enfants, il y en a. Ils sont en train de pourrir. De la nourriture, des marchandises, qu’on les prenne. » Mais attendez, je ne suis pas d’accord. Moi, je voulais dire : « Les usines. »

UN OUVRIER. – Quoi, les usines ?

UN AUTRE OUVRIER. – Oui, si on faisait tourner les usines pour nous ? Enfin, une ou deux.

UN OUVRIER. – Il est peut-être trop tard.

UN AUTRE OUVRIER. – Dans tous les coins, le jour, la nuit, il y a des camarades réunis, des comités de grève. Près des braséros, on discute. Aux piquets de grève, dans les tentes, dans les assemblées locales, on parle. Vous savez ce qui se dit, vous ? Pourquoi ne pas se servir de nos voitures pour des, je ne sais pas moi, des estafettes, quelque chose comme ça. Qui serviraient à créer, à informer un comité de coordination régional.

UN OUVRIER. – Beaucoup de nos camarades sont découragés. Il fallait marcher tout de suite sur la capitale. Qu’est-ce qu’on a perdu comme temps !

UN AUTRE OUVRIER. – La capitale, je m’en fous. Autant se jeter tout de suite dans la gueule du loup.

UN OUVRIER. – Il faudrait des camarades pour nous donner un coup de main, non ? Surtout les questions économiques.

SLICK. – Approchez…

UN OUVRIER. – Si on monte tous à la tribune, tu ne seras plus notre chef. Il n’y en aura plus.

SLICK. – On est tous des chefs. (Il descend.) Voilà ce que j’avais à vous dire. C’est fini.

THÉRÈSE. – En attendant, la locomotive, elle vogue. Il aurait fallu vous décider plus tôt, les amis.

41. À travers la production du miracle sur scène et la positivité de Thérèse (laissons aux amateurs du vieux théâtre la question de savoir pourquoi et comment Thérèse d’aliénée qu’elle était est maintenant devenue critique de la situation des autres. Il n’y aura que les mordus du psychologisme pour ne pas comprendre), Louvet accentue l’illusion que peut receler le discours anti-chefs et donne à voir ce qui ronge la lucidité du prolétariat : son moralisme. (Jean-Marie Piemme)

41.

THÉRÈSE. – Ah ! C’est marrant… le bon Dieu… je le vois.

MAX. – Un miracle !

(Rires.)

SLICK. – Toi, ma petite THÉRÈSE.

MAX. – Ici, la grotte du miracle. Là, un hôtel.

UN OUVRIER. – Sacrée THÉRÈSE.

UN AUTRE OUVRIER (guidant un « aveugle »). – Priez pour le pauvre Joseph, pour qu’il retrouve la vue. Avance, Joseph, ne te fais pas remarquer, tu vas enfin voir. Moi, je ne comprends rien du tout à ce qui t’arrive.

(Rires.)

UN OUVRIER (un genou sur une chaise, avançant). – Rendez-les moi, les deux orteils que j’ai perdus au laminoir.

UN AUTRE OUVRIER (montrant un camarade). – Rendez-lui son grand doigt, qu’il a oublié dans une machine-outil, une nuit d’heures supplémentaires. Il lui manque tant, le grand doigt, quand il doit chauffer sa petite Catherine.

UN OUVRIER. – Nom de Dieu de nom de Dieu, c’est vrai qu’on est les damnés de la terre. Qu’est-ce qu’on lui a fait au bon Dieu ? Ce n’est pas juste. Priez pour le pauvre Maximilien de l’impasse du Cercleur, numéro 8.

UN AUTRE OUVRIER. – Demande-lui au bon Dieu, pourquoi les travailleurs des Syndicats chrétiens ne sont pas en grève avec nous ?

UN OUVRIER. – À boire, Seigneur. Fais que la neige se transforme en pinard.

UN AUTRE OUVRIER. – Bande de soiffards !

THÉRÈSE. – Je le vois. On y est aussi. Tous sur un grand nuage. Ce qu’on est heureux, beaux, gentils, les mains frottées à la pierre ponce. On a mis son costume du dimanche, sa belle robe. Entrez, qu’il dit le bon Dieu. Nous avons mérité une vie meilleure. Nous avons bien économisé. On n’a pas gaspillé, pas volé le bien d’autrui. On a été augmentés raisonnablement. Nos enfants sont là aussi. Ils seront des travailleurs honnêtes. Ils nous ressemblent comme des gouttes d’eau. Toute la famille est sur le nuage tout rose. Venez, qu’Il dit.

UN OUVRIER. – Moi, j’ai toujours reporté les vidanges pour ne pas perdre un franc.

UN AUTRE OUVRIER. – Moi, tous mes outils sont bien graissés dans la remise.

UN OUVRIER. – Mes dettes, je les ai toujours remboursées. Je n’ai jamais manqué une journée de travail, jamais une minute de retard.

THÉRÈSE. – C’est bien qu’Il dit (Elle pousse un cri.) Oh ! Je ne vois plus le bon Dieu. Oh ! On l’a ligoté dans son fauteuil. Bande de traitres !

LE GARDE. – Les goujats.

UN OUVRIER. – Qui ?

MAX. – Les « Grosses Têtes », évidemment !

THÉRÈSE. – Il fait signe de la tête… Vous, c’est Moi qu’Il dit… Ça y est, j’ai compris. Vous êtes tous le bon Dieu.

UN OUVRIER. – Je propose qu’on aille délivrer le bon Dieu.

(On dresse un échafaudage au milieu de la place. Le tout donne une impression de radeau à la dérive. Le soir tombe.

Ils montent tous sur l’échafaudage, sauf THÉRÈSE qui les regarde.)

THÉRÈSE. – Vous voilà bien, les hommes. Imprévoyants comme des enfants, confiants dans le premier qui crie : « Suivez-moi, je suis saint Pierre. Suivez le guide, ne l’oubliez pas. » Le train par-ci, le train par-là. En route ! On ne prépare rien, et au moindre pépin, tout est par terre. Petit Jésus, faites que le train démarre. On paralyse le village, on endort les machines, mais demain, elles se réveilleront comme hier sans que rien ne soit changé.

42. L’essentiel de la séquence 42 est constitué par la lettre de Gaspard qui fait le bilan sur le mode sentimental de la grève. Ce bilan sentimental peut être partagé par le public : en effet, l’échec de la grève aura au préalable été maintes fois expliqué, à la fois par le jeu et par le texte. Cette séquence peut alors fonctionner comme un moment de détente et de décharge où le public, dans l’identification au comédien, vit à la fois la tristesse de la défaite et la lueur d’espoir qu’elle fait quand même naitre. Ce moment de communication entre la salle et la scène, sur le mode sentimental – et dans le contexte expliqué plus haut, ce n’est évidemment pas péjoratif –, peut d’autant mieux fonctionner qu’il ne clôt pas le spectacle sur un espoir de bon ton. Elle entre au contraire en contradiction avec la séquence 43 qui réintroduit un souci d’inquiétude. (Jean-Marie Piemme)

42.

SLICK. – Cela servira un jour. Viens avec nous.

(THÉRÈSE les rejoint.)

(La nuit vient. Les grévistes se serrent les uns contre les autres.)

SLICK (à Gaspard qui est en train d’écrire). – À toi l’honneur, Gaspard ! Qu’est-ce que tu fais ?

GASPARD. – J’écris au bon Dieu.

SLICK. – Lis-nous.

GASPARD. – Ce n’est qu’un brouillon !

MAX. – Ça ne fait rien. Lis l’essentiel.

(Un temps.)

GASPARD. – Bon. Voilà ! Je dis que nous avons fait le grand silence pour que Sa voix se fasse entendre. Je dis que nous avons pris acte de Sa volonté de nous voir réunis autour de Lui, non plus à l’état de cadavre avec nos membres brisés, notre tête vide ou notre poitrine transpercée d’une balle, mais de nous voir vivants, avec une flamme dans les yeux afin de Le décharger des affaires, vu que Lui-même se fait très vieux. C’est le début.

UN OUVRIER. – C’est bien dit, GASPARD, continue.

GASPARD (lisant). – Non… ici, c’est des choses banales… Il ne fait pas bon. Il fait même froid. C’est l’hiver 1960-1961… les terrils de Wallonie sont couverts de neige.

Il n’y a pas eu de catastrophe. Je dis cela parce que c’est important. Beaucoup de gens pensent que le train du bon Dieu provoque des catastrophes. Il y a bien eu quelques tués, des nôtres, bien sûr, comme toujours, quand le train a déraillé. Nous avons appris beaucoup de choses que nous dirons à nos enfants. Je n’énumère pas, ce serait trop long. Et puis, il vaut mieux que cela reste entre nous, parce qu’on pourrait aller le raconter aux « Grosses Têtes ».

UN OUVRIER. – Dis-Lui que les « Grosses Têtes » se foutent de nous !

GASPARD. – Inutile, Il le sait. Je dis encore que notre sang est resté calme et que l’enthousiasme ne nous a jamais aveuglés…

(GASPARD s’arrête de lire, enlève ses lunettes et s’essuie les yeux.)

SLICK. – Ne pleure pas, GASPARD !

GASPARD. – C’est vrai.

(Il lit.)

GASPARD. – « Nous ne pourrons pas remettre le train en marche. Mes camarades sont jeunes, mais moi, je suis déjà vieux… »

UN OUVRIER. – Pourquoi que tu dis cela, GASPARD ? Le train démarrera. Il n’y a rien de fait.

Quinzième tableau

43. Ne pas jouer ce tableau dans la jubilation vengeresse du patronat. Montrer ceci qui devrait être choquant : c’est le patronat qui tire les leçons de la défaite du prolétariat. (Jean-Marie Piemme)

43.

(LE PÈRE INDUSTRIEL. LE FILS. Le chef de gare.)

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Quel hiver, mes amis ! Quelle idée de se lancer dans une telle grève. À l’étranger, ça se fait au printemps, ces choses-là.

LE FILS. – Aventure pas morte.

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Et dans toute cette neige.

LE CHEF. – Il y a eu de bons moments quand même.

LE PÈRE INDUSTRIEL. – J’en ai des gerçures.

LE FILS. – Enfin tout est rentré dans l’ordre.

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Et sans programme d’action. Les pauvres !

LE CHEF. – Il y avait anguille sous roche. Des bribes, certes des balbutiements…

LE FILS. – …si confidentiels.

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Autant dire des loques.

LE FILS. – Des confettis. Ah ! Leur carnaval.

LE CHEF. – Le train est remisé.

LE FILS. – Une fois de plus.

LE CHEF. – Une bonne chose.

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Le bon Dieu est fatigué, faut pas le surmener.

LE FILS. – Faut se contenter du bon Dieu qu’on a. Cette grève était prématurée.

LE CHEF. – Exact. D’ailleurs, les vrais trains n’arrivent jamais à l’heure. Toujours en retard.

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Toutes les grèves générales seront toujours prématurées.

LE FILS. – Vous n’êtes pas le seul à le penser.

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Heureux quand même que ce mouvement était divisé. Division dans la direction. Division parmi les travailleurs. La social-démocratie a du bon. Et dire qu’ils voulaient former le train des capitales.

LE CHEF. – Un train ? Un ténia éclatant dans le gel. Le petit caillou dans le pare-brise.

(Ils rient.)

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Ne riez pas. J’ai peur.

LE FILS. – Ça recommence.

LE PÈRE INDUSTRIEL. – Ils remettront cela dans dix, quinze, vingt ans. Alors ils auront un programme, un parti révolutionnaire, une avant-garde, un niveau de conscience, peu importe comment ils s’y prendront, mais ils auront tiré la leçon.

Dix ans, quinze ans ? Ô décennies fatales ! Mon pauvre cou.

FIN

Merci à Jean Louvet d’avoir autorisé la publication des extraits du Train du bon Dieu.