Le tourisme, utopie contemporaine

Albert Bastenier

Résultat combiné de l’extension d’une politique sociale - les congés payés -, de la croissance quasi continue du pouvoir d’achat de larges couches de population ainsi que de l’accessibilité de plus en plus grande des moyens de transport en tous genres, le tourisme aujourd’hui explose. Pour les membres des sociétés développées tout au moins. Étrange destinée que celle de l’une des composantes de ce qu’il est convenu d’appeler le droit social, cette législation qui entendait corriger certaines carences de la société et non la réorganiser. Car tout laisse prévoir que le tourisme constituera vraisemblablement l’un des secteurs d’activité économique parmi les plus importants du XXIe siècle, dépassant sans doute le pétrole, l’automobile, l’informatique ou l’agroalimentaire. Un domaine des affaires auquel les investisseurs se montrent assurément des plus attentifs en raison de ses performances  : plus de 200 milliards d’euros annuels pour la seule Union européenne qui draine vers elle environ 50 % des voyageurs internationaux, au-delà des 500 milliards d’euros au niveau mondial.

Avec l’explosion de ce qui, à partir des années soixante, s’est progressivement transformé en une industrie de masse, on est évidemment loin du voyage aristocratique en Italie ou en Grèce par lequel, au XVIIIe siècle, les élites européennes inventaient le tourisme moderne. Car en se démocratisant, qu’a-t-il gardé de la « poursuite du bonheur sous toutes ses formes » et de ce « divin imprévu » dont, à la manière des classes aisées, parlait Stendhal dans ses Mémoires d’un touriste (1838)  ? En devenant un produit de grande consommation, cette mimésis de la jouissance n’a-t-elle fait que déchoir dans le loisir ostentatoire que, dans un verdict corrosif qu’il adressait aux privilégiés de l’époque, le Norvégien Thorstein Veblen stigmatisait déjà à la fin du xixe siècle  ? Le tourisme ainsi transformé a certes acquis une réputation méprisable pour bien des bons esprits, à gauche comme à droite, qui mettent leur chic à ne pas bronzer idiot. Mais prétendent-ils par là qu’il ne faudrait plus poursuivre la démocratisation des vacances, dont eux-mêmes profitent, alors qu’environ 40 % des Européens n’y accèdent toujours pas faute de moyens  ?

Quoi qu’il en soit, ce tourisme massifié suscite sur la planète entière de multiples questions, sociales autant qu’environnementales, qui sont devenues des servitudes structurelles pour tous les pays d’accueil. Car après avoir utilisé des avions, des voitures et des trains qui dévorent une quantité considérable d’énergie, les touristes saturent les sites et favorisent ainsi leur pollution. Ils obligent aussi à des aménagements destructeurs comme le bétonnage du littoral, la multiplication des aéroports, l’asphaltage de routes et de parkings. L’affluence des touristes dégrade ensuite les monuments qu’ils visitent. Dans les hauts lieux du tourisme mondial dont le succès a tourné à l’invasion, on a dû ainsi en venir à établir une « capacité de charge » pour certains bâtiments. Le Taj Mahâl pas plus que Notre-Dame de Paris ou Versailles n’ont évidemment des sols aptes à supporter des millions de piétinements. Et ce n’est pas tout  : nombre de touristes font en outre ostentation d’un argent facile, de l’alcool, de la drogue ou de pratiques sexuelles contribuant à un affrontement entre divers systèmes de valeurs, à la commercialisation des traditions et la folklorisation d’identités, factices mais vendables à ces envahisseurs insupportables néanmoins capables de payer.

Les retombées négatives du tourisme à grande échelle sont donc là et bien là. Comme si sa massification n’avait eu pour effet immédiat que de nous faire passer de la sphère du rêve à celle du souci. On se dit alors qu’il existe une logique paradoxale et décourageante, parfois même désespérante, entre les objectifs visés et les résultats obtenus par les luttes sociales qui visaient les droits non pas de certains mais de tous. Et même si les militants du tourisme responsable, durable ou solidaire ont raison d’affirmer que celui-ci ne peut continuer à impunément se développer n’importe comment ni n’importe où, il leur est difficile de prétendre qu’il faudrait limiter le droit au voyage alors que la liberté de se déplacer figure désormais, de manière formelle sinon réelle, sur la liste des droits de l’homme. Il faut par ailleurs se rendre à l’évidence  : à partir d’une tendance qui ne semble pas près de s’inverser, les spécialistes prévoient que le nombre des touristes devrait doubler sinon plus au cours des vingt prochaines années, pour dépasser 1,5 milliard de personnes par an. Ils démultiplieront alors les effets sociaux pervers du nouveau nomadisme moderne et les urgentes questions posées à propos des écosystèmes fragiles. Toutefois, ces touristes seront aussi une source décisive de recettes pour de nombreux pays du Sud (actuellement près de 10 % de leurs devises), le premier créateur d’emplois pour eux. Cet important canal de transfert de richesses ne laissera cependant pas l’Europe en reste, puisque le vieux continent continuera, selon les prévisions, de se classer comme l’un des tout premiers ensembles touristiques du monde.

On peut prévoir aussi que la communication publicitaire ne cessera de s’intensifier. Elle tentera d’orienter de plus en plus les comportements dans ce domaine de la mobilité récréative qui, avec l’ensemble des évocations oniriques qu’elle véhicule, est probablement l’une des formes parmi les plus achevées de la consommation. La télévision qui répand le gout des voyages sera le meilleur agent à cet égard. Les tour-opérateurs, organisateurs concurrentiels de cette activité visant à déplacer des millions de personnes, chercheront à baliser les itinéraires du touriste en puissance que nous sommes tous et, soyons-en sûrs, seront à la recherche des solutions le meilleur marché, multipliant les offres accessibles, comme l’autocar surchargé roulant toute la nuit sur les autoroutes ou l’avion charter peu respectueux des horaires annoncés, parfois même au mépris des règles de sécurité. Les casernes à touristes comptant des centaines de chambres se multiplieront également ainsi que les immenses camps de tentes et caravanes. Le désir éperdu de partir s’amplifiera donc, conforme en cela avec la fable moderne du salarié individualiste et fugueur  : celui qui, en dehors de son travail bien que redoutant la solitude, ne se recherche plus que dans l’extension de la sphère des divertissements de son existence dite « privée », nulle part mieux appréciée toutefois que dans le cadre d’une adaptation au groupe. S’intensifieront ainsi les manifestations diversifiées et les questions posées par le tourisme de masse qui, à des degrés divers mais telle la seule utopie concrète que nous propose le développement économique contemporain, semble concerner toutes les régions, toutes les saisons, tous les âges, tous les revenus, c’est-à-dire tout le monde, jusqu’aux handicapés que les hôtels, musées et autocars s’efforcent d’ores et déjà d’accueillir par des équipements adaptés.

Depuis longtemps certes existe une grande variété de tourismes  : l’estival et le plus répandu du type sea, sun, sex, le culturel où l’on visite de grands sites historiques ou artistiques du genre vallée du Nil ou Musée Guggenheim à Bilbao, le sanitaire des cures thermales et du naturisme, le religieux des pèlerinages et des retraites spirituelles, le sportif des skieurs, randonneurs et surfeurs, celui de l’extrême en haute montagne, au désert ou dans les régions polaires. Et l’on peut prévoir que cette diversification s’approfondira encore par l’intensification des tourismes spécifiques du troisième ou du quatrième âge que permet la multiplication des retraités bénéficiant de moyens relativement élevés, les croisières et la navigation de plaisance rendues accessibles, les minitrips vers les paradis fiscaux et les casinos prestigieux, la visite des terres sauvages et du bout du monde, les voyages insolites ou « intérieurs » vers le silence et la solitude. Sur le grand marché de l’offre touristique, même des régions dépourvues de tout cadre naturel attractif se sont révélées capables de proposer de « nouveaux produits » et de rivaliser artificiellement, voire même de surpasser, les sites les plus convoités. C’est le cas des parcs de loisirs qui tablent sur la mise en scène et l’amplification de la sensation d’aventure collective ou du rêve en vue d’attirer en premier lieu des familles avec enfants.

Au bilan de cette montée en puissance de l’activité touristique, peut-on parler d’un processus de démocratisation  ? On pourrait toujours dire que, du seul point de vue quantitatif, la massification en est déjà un  ! Toutefois, puisque l’aspect élitiste de différentes formes de tourisme ne disparait pas et que l’on se trouve plutôt aux prises avec une société de loisirs hiérarchisés qui, sous un mode industriel, continue de distribuer à ses publics consommateurs des biens symboliques selon des critères de classe, ne faut-il pas, au contraire, conclure à un relatif échec ou, plus amèrement encore, au triomphe de la manipulation mercantile d’une politique sociale qui avait initialement ambitionné de concilier vacances, capacité financière, loisirs, culture et éducation  ? Comment douter que cette question n’ait traversé plus d’une fois l’esprit de ceux qui, au travers de la promotion du tourisme social, ont cherché à donner aux plus modestes « les moyens de partir ».

La question posée par cette nouvelle contradiction démocratique a beau demeurer sans réponse, elle rebondit déjà dans la formule de Georges Cazes1 qui pointe juste lorsqu’il constate que, à l’heure de la mondialisation, on impose aux pays du Sud cette sorte inédite de « monoculture » qu’est le développement de leur tourisme. Suffira-t-il de reprendre mot à mot les arguments de la rhétorique anticapitaliste et anticoloniale pour dénoncer sans plus ce nouvel usage occidental du monde  ? Car s’il est indéniablement vrai que si la population des pays pauvres se déplaçait autant que celle des pays riches, rien que la circulation aérienne deviendrait un problème impossible à résoudre, est-on pour autant fondé à ne voir dans le tourisme rien d’autre qu’une entreprise de subordination de la planète au modèle catastrophique du développement occidental  ?

Face à ce dédale de problèmes, peut-on laisser le débat prendre cette forme idéologique simple qui oppose sommairement un tourisme « sauvage » et inacceptable à un tourisme « apprivoisé » et acceptable  ? Non sans doute. Pour autant, on ne voit pas poindre jusqu’à présent une pensée sur le tourisme qui, à l’échelle où il se pose, soit susceptible d’en orienter le devenir dans une direction autre que le développement de son volume et des bénéfices qu’il génère.

Malgré ses déterminismes sociaux, le tourisme pourrait certes contribuer à l’ouverture cosmopolite des esprits. Toutefois, même si la généralisation du voyage sort certains pays de leur isolement et d’une longue marginalisation par rapport à la modernité, il ne s’agit pas forcément de contacts et rencontres. Bien au contraire, nombre de voyages ne sont que des ghettos ambulants. Si, néanmoins, le tourisme peut être un instrument de dialogue et de culture, à quelles conditions le sera-t-il  ? Actuellement, le touriste est le plus souvent pris en charge en vue d’être débarrassé de tout souci. « Ne pensez pas, on pense pour vous » semble être l’argument de base de l’immense majorité des agences de voyage qui, pour remplir le temps libre de leurs clients, leur vendent un package où il n’y a plus aucune décision à prendre, aucune liberté à mettre en œuvre. Plus d’une fois même, par mesure de sécurité, leur périmètre de séjour est clôturé et gardé.
L’un des aspects de la mondialisation réside assurément dans la mise en place d’une économie du tourisme par-dessus les frontières, au premier rang desquelles participent les compagnies aériennes, les chaines hôtelières internationales, les tour-opérateurs, les offices de tourisme nationaux et locaux. L’Organisation mondiale du tourisme (O.M.T.) qui cherche à faire adopter un code d’éthique du tourisme (économie, écologie, environnement, développement) par les États sera-t-il l’instrument d’une véritable régulation de l’explosion touristique  ? Et quel peut être réellement le rôle des associations militant pour des conduites responsables dans ce domaine  ?