Le suicide polémiste

Marc de HaanThomas Lemaigre • le 24 septembre 2014
journalisme, média, sciences sociales.

Sous le titre « Le suicide du journalisme », le dernier billet d’humeur de Christophe Mincke est venu troubler la mienne, pourtant toujours égale et radieuse comme chacun sait. Mon premier commentaire fut de me dire « perplexe », car je ne savais si je trouvais cet article dérangeant parce qu’il porte la plume là où ça fait mal, ou au contraire parce qu’il rate la plaie, cible de tout bon journaliste londrien [1]. À la réflexion : les deux !

Christophe Mincke dénonce cette pratique qui voudrait que dans son désir légitime de présenter la diversité des points de vue, le journaliste cherche désespérément des auteurs auxquels ils puissent être crédités, fussent-ils peu ou pas qualifiés pour les exprimer. Qu’importe finalement si on recourt au micro-trottoir, au provocateur professionnel ou au professeur hors de son champ de compétence pourvu qu’il ait un avis sur tout et surtout un avis. Pour le journaliste contemporain, mieux vaudrait citer le diable qu’endosser la responsabilité d’une opinion qui paraisse un peu sulfureuse.

Je conçois que cette manière de présenter, ou plutôt de représenter le débat de société, soit assez répandue dans nos médias. Quel journaliste ne s’est pas demandé un jour à qui il ferait bien dire blanc pour contredire celui qui dit noir, quand il pourrait tout aussi bien le faire lui-même ? Christophe Mincke y voit une déresponsabilisation. Elle trahit peut-être la crainte des rédactions de heurter leur public et, plus généralement à mon sens, une solution de facilité. On peut alors regretter que le journaliste n’ose pas faire entendre sa propre voix, d’autant qu’en sa qualité d’observateur professionnel, il a du sujet une connaissance qui légitime le commentaire. Ce journalisme relèverait de la duperie, celle de faire croire que la presse est neutre et objective, alors qu’il est bien entendu que le plus scrupuleux récit de la réalité ne sera jamais la réalité en soi. La crainte de prendre ses responsabilités conduirait ainsi le journalisme à sa perte.

Un autre regard peut être porté sur ce retrait volontaire du journaliste : celui de la déontologie. Elle ne s’oppose en effet nullement à l’expression d’avis personnels, pour autant que les journalistes fassent « clairement la distinction aux yeux du public entre les faits, les analyses et les opinions. Lorsqu’ils expriment leur propre opinion, ils le précisent [2] ». Cette disposition, à la fois simple et exigeante, se retrouve dans la plupart des textes et règlements déontologiques, et est bien connue des journalistes sous la formule « les faits sont contraignants, mais le commentaire est libre ».

Dans ces conditions, on comprend que la séparation entre le commentaire et la relation des faits justifie que le commentaire n’a pas vraiment sa place dans un compte-rendu d’actualité ou la présentation d’une question de société. Par contre, tous les journaux fourmillent d’espaces bien identifiés dans lesquels les journalistes expriment très librement des opinions. Certes des opinions de journalistes, c’est-à-dire qui se veulent non partisanes et guidées par la recherche de vérité, mais des opinions néanmoins. Les billets de Martine Maelschalck, Béatrice Delvaux, Francis Van de Woesteyne ou Fabrice Grosfilley expriment bel et bien des opinions, souvent très engagées. Éditorialistes ou rédacteurs en chef, certes ils incarnent le point de vue leur rédaction, mais il ne manque pas également de commentaires de journalistes qui ne sont pas investis de pareille mission. Encadrés, billets, chroniques en audiovisuel… où donc Christophe vas-tu chercher que les journalistes n’auraient pas le courage de leurs opinions ?

Tantôt les journalistes s’abstiennent d’exprimer leur avis, tantôt ils s’en font un devoir, selon les angles choisis et les circonstances particulières, et généraliser au point de prédire le suicide du journalisme me semble relever de l’exagération, qui certes sied à un billet d’humeur dont les moyens sont percutants.

J’en viens ici à l’essentiel, et à la phrase de l’article de Christophe Mincke qui me fit sursauter. Réclamant de séduisante manière la libération de la parole journalistique, il nous dit que « nous avons bien davantage besoin de points de vue que de relations serviles d’événements ». Je renverserais la proposition, en y supprimant un terme péjoratif, pour écrire qu’au contraire, nous avons bien davantage besoin de relations fidèles d’événements que de points de vue.

Des points de vue, tout le monde en a. Tout le monde, grand ensemble qui comprend des prix Nobel, mais aussi n’importe qui. Et de nos jours, tout le monde a la capacité de communiquer d’un clic son opinion à la terre entière. Certes les avis des journalistes ne manquent pas d’intérêt, mais est-ce vraiment par la qualité de leur point de vue qu’ils sont indispensables, et irremplaçables ? J’en doute.

Je pense au contraire que le monde a besoin de vérité.

Bien entendu, le journalisme ne prétend pas faire advenir la vérité dans toute sa splendeur, mais il a l’ambition, par une méthode critique, de dégager les faits des apparences et des opinions. Il mène l’enquête avec impartialité, un peu comme l’historien, le policier ou le médecin, pour s’approcher au plus près de la vérité. Il serait vain de discréditer les journalistes parce qu’ils ne parviennent pas à la révéler telle qu’en elle-même. Chercher la vérité avec rigueur, obstination et honnêteté, ne serait-ce pas finalement plus important que la trouver ?

Le net, et avec lui nos vieux médias, déborde d’opinions. Il en regorge, dégorge. Leur multitude est telle qu’elles deviennent une grande vague opiniâtre qui soulage ceux qui y surfent, les grise de se sentir libres, mais sert si peu l’intérêt général. Pourquoi, nous journalistes, devrions nous faire une priorité d’y joindre notre voix ? Nous qui faisons profession de chercheur de vérité, pourquoi nous épuiser à crawler dans la doxa ? Notre public attend-il vraiment notre bonne parole, lui qui nous retire de plus en plus sa confiance ?

Pour ma part, je persiste à penser que si le journalisme a encore une utilité sociale, c’est en poursuivant son travail de recherche d’informations crédibles, inédites, cachées, mais validées, recoupées, et ainsi dégagées de la gangue communicationnelle. Une information nettoyée des parasites diffusés par tous ceux dont le métier est de servir des intérêts particuliers et non le bien commun. Dans un monde où les pouvoirs – qu’ils soient économiques, religieux, politiques, sportifs ou culturels – ont acquis la maîtrise de leur communication à leur seul profit, il est démocratiquement indispensable que les journalistes investissent toute leur énergie dans la révélation des faits.

Christophe Mincke a raison de rappeler aux journalistes qu’ils ont une responsabilité d’intellectuel, en ces temps où intellectuel est devenu une insulte. Adolescent, j’ai compris ce qu’était un intellectuel en lisant et relisant cette citation d’Henri Poincaré, que mon professeur d’histoire avait affiché dans sa classe :

« La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d’être. »

Il n’est pas impossible que, prenant fait et cause pour les faits, les journalistes se suicident. Les faits sont en effet tellement complexes, tellement subtils, ils contredisent tellement notre besoin de diviser le monde entre les bons et les méchants, que leur lecture est fastidieuse. Pour vendre nos journaux, des informations saignantes et des opinions à l’emporte-pièce sont assurément plus porteuses. Dans ce cas, oui, nous nous suicidons. Ce sera le suicide de l’industrie de la presse, tant pis, puisque ce qui constitue la noblesse et l’idéal journalistique lui survivra.

[1« Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » Albert Londres, Terre d’ébène.

[2Code de déontologie journalistique, article 5, Conseil de déontologie journalistique.