Le roman du fascisme roumain

Roland Baumann

La Roumanie participa activement à la Shoah et fut aussi un berceau du nationalisme antisémite dans l’entre-deux-guerres. Paru aussi récemment aux éditions des Syrtes, En attendant l’heure d’après, de Dinu Pillat (1921-1975) est un roman psychologique évoquant les convulsions de l’histoire roumaine dans les années 1930 à Bucarest, à travers les parcours individuels d’une poignée d’étudiants, membres des Confréries de la Croix et adeptes du mouvement des Messagers et de son leadeur charismatique Toma Vesper. Temps de violences, de conspiration, de répression et de crimes que Pillat décrit avec lucidité, recomposant les mécanismes intérieurs par lesquels de « jeunes idéalistes », éduqués à devenir l’élite intellectuelle du pays et fanatisés par le « messianisme national » des Messagers, plongent collectivement dans le mysticisme de la violence et du crime.

Pillat termine à l’été 1948 ce roman commencé en 1943, mettant en scène l’adhésion d’une fraction active de la jeunesse intellectuelle roumaine à l’idéologie millénariste de la Légion de l’archange Michel, mouvement ultranationaliste connu sous le nom de Garde de fer et fondé par Corneliu Zelea Codreanu (1899-1938), né Kornelius Zielinsnki dans une famille catholique d’origine polonaise et bavaroise, en Bucovine austro-hongroise. Scolarisé en Roumanie et officier de l’armée roumaine durant la Première Guerre mondiale, ce jeune roumanophile se convertit au christianisme orthodoxe et roumanise son nom. Anticommuniste et antisémite virulent, violent adversaire de la démocratie parlementaire et des droits des minorités garantis par la Constitution roumaine, le « capitaine » Codreanu, élu député en 1931 et 1932, vise la majorité électorale pour instaurer la dictature de son « armée » légionnaire. Bientôt en guerre ouverte avec le monde politique traditionnel et l’État roumain, le mouvement légionnaire plonge le pays dans un climat de guerre civile, marqué par l’assassinat de deux premiers ministres et l’exécution de Codreanu, pour atteindre son paroxysme en janvier 1941, avec le pogrom de Bucarest perpétré par la Garde de fer lors d’une ultime tentative de coup d’État.

La fiction de Pillat se termine en 1939, avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Bien documenté, notamment à partir des écrits légionnaires de Cioran, Mircea Eliade et Nae Ionescu, le roman figurera au cœur du procès condamnant Pillat à vingt-cinq ans de travaux forcés « pour crime de menées subversives contre l’ordre social » le 1er mars 1960. Arrêté par la Securitate en mars 1959, l’écrivain est torturé jusqu’à ce qu’il avoue où il a caché les deux copies dactylographiées de son « roman mystique et légionnaire ». Comme l’explique Monica Pillat en postface du livre de son père, cette sentence du tribunal militaire communiste est annulée en mai 1997, mais le manuscrit du roman reste introuvable. Il ne figure plus dans le volumineux dossier du procès et on pense qu’il a été détruit par la Securitate. Vient le miracle ! Découvert par une chercheuse du conseil national pour l’étude des archives de la Securitate (CNSAS), le seul exemplaire survivant du roman de Dinu Pillat est remis à Monica en mars 2010 et publié à Bucarest. Traduit du roumain par Marily le Nir, cette publication permet aux lecteurs francophones de découvrir ce livre singulier « caché dans les recoins de l’histoire » durant près de septante ans, avant d’arriver à son « heure d’après ». Un roman fascinant qui reconstitue en une série d’instantanés captivants les tribulations de jeunes égarés, « enfants perdus » d’un mouvement à l’idéologie criminelle, animée d’archaïsme et de prophétie, de mystique de la prière et du révolver…