Le rêve chinois

Bernard De Backer • le 30 novembre 2017

Avec la Russie, l’Inde, la Turquie, une partie du monde islamique et quelques autres, la Chine, première puissance mondiale en devenir, s’éloigne de l’État de droit et de la démocratie libérale. Cela après une courte phase de rapprochement qui a pu faire illusion, tout comme en Russie. Le mouvement de décolonisation, après avoir été politique, puis économique, déploie aujourd’hui sa dimension culturelle. Cet aspect imprévu de la globalisation, du moins pour ceux qui pensent que la démocratie est un universel tombé du Ciel, débouche sur le rejet de ce qui est au cœur de la civilisation occidentale moderne. Le rêve chinois de Xi Jinping n’est-il qu’une « ruse de l’histoire », ou deviendra-t-il un modèle pour le monde et une menace pour l’Europe ? Car cette dernière, ainsi que l’Amérique de Trump, semble vivre un déclin de l’universalisme comme par un choc en retour.

Nous devons fermement nous tenir à distance des pensées occidentales erronées comme « la séparation des pouvoirs » et « l’indépendance de la justice ». Nous devons nous opposer aux discours qui attaquent les dirigeants du Parti communiste chinois et le système socialiste chinois. Il nous faut être prêts à répondre et à sortir l’épée pour nous préparer à la bataille.

Zhou Qiang, président de la Cour suprême populaire, janvier 2017

中国梦

Cet intertitre — « Le rêve du pays du Milieu » — écrit en sinogrammes [1] donne à éprouver l’altérité (relative et instructive) [2] d’une civilisation qui s’incarne surtout dans son écriture, ciment majeur de la nation chinoise comme l’avait souligné Simon Leys. Si les langues des différentes composantes du peuple Han (l’ethnie principale) sont variées, au point qu’un Cantonais ne comprend pas vraiment un Pékinois à l’oral, l’écriture idéographique peut être lue par tout le monde, y compris les Japonais, dans la mesure où elle représente principalement des morphèmes (unités de sens), construits à partir de clés, et non des sons. Les peuples minoritaires — représentés par les quatre petites étoiles du drapeau de la République populaire de Chine, la grande figurant les Hans — ayant des graphies différentes, comme les Tibétains, apprennent l’écriture chinoise à l’école et peuvent dès lors le lire sans même savoir parler le mandarin. Le nouveau slogan programmatique de Xi Jinping — « Le rêve chinois » — peut dès lors être lu par la quasi-totalité de la population de citoyenneté chinoise. Les composantes du sinogramme classique pour « rêve » suggèrent une personne allant dormir et le songe qui se produit alors. Dans les textes chinois anciens, il évoque un lieu où le divin et l’humain communiquent. Y aurait-il du divin dans le programme de Xi Jinping ? Ou s’agit-il d’une simple « trouvaille marketing » pour exprimer « la volonté de ceux qui veulent au sein du régime un pouvoir fort, incarné par le parti » [3] ? Les deux, probablement.

La synthèse du « Fils de la Terre jaune »

Le renouvellement du mandat de secrétaire général du Parti communiste chinois de Xi Jinping pour une durée de cinq ans, lors de son dix-neuvième Congrès (octobre 2017), est une donnée politique et géopolitique de première importance. Pour bien en saisir la portée, il convient à la fois de prendre la mesure des évolutions politiques, culturelles et économiques internes à la Chine, et celle de ses résonances avec le reste du monde. Comme nous le verrons, les deux aspects sont profondément liés, l’orientation politique de Xi Jinping étant fortement influencée par le spectre de la dissolution de l’URSS — « le syndrome Gorbatchev » — et la menace concomitante que représente pour lui le modèle occidental. Ajoutons que la synthèse que promeut l’homme fort de Pékin (qui cumule les principales fonctions du pouvoir), associant les références à Mao (parti communiste unique) et à Deng Xiaoping (économie de marché), renoue aussi avec la tradition millénaire de la Chine, tel le confucianisme et le pouvoir impérial légitimé par l’école dite « Légiste » (nous y reviendrons).

Les ressemblances avec le régime de Vladimir Poutine sont frappantes, ce dernier étant un héritier du régime communiste, qui considère que la chute de l’URSS est « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Il promeut un régime à parti quasi unique associé à une économie de marché, et valorise l’ancrage civilisationnel millénaire de la Russie, notamment orthodoxe, contre la décadence occidentale. Notons que dans les deux cas, la technoscience et l’économie de marché sont découplées du libéralisme politique (au sens de la démocratie représentative, du respect des droits individuels et des libertés). Nous retrouvons ce « mixte » d’un genre (relativement) nouveau en Turquie, qui y associe une référence religieuse forte après des décennies de laïcité.

Mais revenons à Xi Jinping. S’il est un élément important à retenir de sa biographie officielle, c’est qu’il est un héritier, un « prince rouge » — son père, Xi Zhongxun, était un des premiers compagnons d’armes de Mao ; il fut vice-président de l’Assemblée populaire et vice-Premier ministre — qui a été envoyé à la campagne lors de la révolution culturelle pour se frotter aux « masses ». Mais pas n’importe quelle campagne : celle de la « Terre jaune », le cœur de la Chine millénaire où les paysans vivent dans des maisons creusées à même le lœss (roche limoneuse de couleur jaunâtre), ce que fera Xi Jinping (et Mao avant lui). On ne peut rêver d’ancrage plus viscéral dans la sinitude matérielle et symbolique, car cette région de la Chine est considérée comme le lieu germinal du royaume et de la dynastie des Qin ou Ts’in (province du Shaanxi) et ensuite de la civilisation chinoise — ce « Ts’in » qui donnera son nom occidental à l’Empire du Milieu (Zhōngguó), tel que rapporté par les marchands de la route de la soie et les Jésuites.

Cerise sur ce socle sino-barrésien de la « terre sacrée » [4], la région est celle où son père a combattu aux côtés de Mao. Ce « fils de la Terre jaune », qu’est le nouveau dirigeant chinois, a dès lors été initié aux dures réalités des masses paysannes sur le lieu même où se nouèrent les histoires impériale, révolutionnaire et familiale. Peu importe que ce storytelling passe sous silence le fait que le jeune Xi a pris la poudre d’escampette après trois mois — lassé par la vie troglodyte, les puces et les travaux des champs — qu’il s’en est retourné à Pékin où il a été arrêté avant d’être envoyé en rééducation pendant trois ans [5]. Ce qui compte, c’est la mobilisation de ce mythe pastoral de la terre des origines.

À cet ancrage originel et tellurique dans un sol natal « qui ne saurait mentir », vient se joindre le legs plurimillénaire et prestigieux de la civilisation chinoise. Il n’est plus question aujourd’hui de récuser les « quatre vieilleries » (idées, culture, coutumes et habitudes anciennes), jetées aux poubelles de l’histoire par la révolution culturelle et sa « lutte anti-Confucius ». Bien au contraire, le président chinois ne manque pas une occasion de s’appuyer de manière explicite ou implicite sur des pans entiers de la tradition politique et civilisationnelle chinoise. C’est le cas bien entendu de Confucius, donnant son nom aux centres culturels (équivalent des Goethe Institut pour l’Allemagne ou des Institut Cervantes pour l’Espagne) diffusant le soft power chinois dans le monde.

Ces références étant multiples et parfois choisies en fonction des circonstances et des destinataires, tentons de les sérier en repérant ce qui leur est commun, en sus de leur autochtonie culturelle qui forme comme une couche d’humus ancestral au-dessus de la « Terre jaune ». Après le réel du sol, le symbolique des enseignements prodigués par les Anciens et l’imaginaire permettant de susciter un nouveau « rêve chinois ». Le respect des Anciens, de la Hiérarchie et de la Loi est précisément ce qui est remobilisé de l’enseignement de Confucius et des philosophes légistes qui soutinrent le pouvoir du premier Empereur historique, Qin Shi Huang (mort en 210 avant notre ère) — longtemps après le mythique « Empereur Jaune » (Huángdì) [6], qui aurait accompli sa mission civilisatrice et de médiation avec le Ciel il y a plus de cinq mille ans. La création de l’État consiste ici aussi en un rapatriement des pouvoirs du Ciel par un médiateur terrestre.

Roman national contre « nihilisme historique »

La mobilisation de toute l’histoire de la civilisation chinoise à l’intérieur de laquelle viennent s’insérer l’âge d’or du maoïsme (1940-1950) et les trente glorieuses de Deng Xiaoping (1978-2008) a pour objectif de construire un roman national, qui fait notamment l’impasse sur les ravages du Grand Bond en avant (1958-1960) et de la Révolution culturelle (1968-1976). Ce projet mis en œuvre par Xi Jinping, un homme lettré et sensible aux questions culturelles, vise à soutenir l’essor de la Chine par un « grand récit », qui fournit des assises civilisationnelles et morales au pouvoir — mais aussi à un pays en perte de repères, après sa modernisation d’une extraordinaire rapidité. Il ne s’agit par ailleurs pas seulement d’une revalorisation de la tradition imposée d’en haut, mais également d’une dynamique qui vient de la base. En témoignent, par exemple, le regain d’intérêt populaire pour Confucius, le taoïsme et les diverses religions.

Si nous nous concentrons sur l’action du pouvoir, on constate que ce dernier s’est lancé dans une reconstruction du passé quasiment orwellienne [7], l’objectif n’étant évidemment pas de l’aborder de manière scientifique et critique, mais bien héroïque. L’histoire remobilisée n’a pas pour objectif d’en construire un savoir mais bien un roman, c’est-à-dire un récit partiellement fictif et manichéen. Ce roman national ne supporte d’ailleurs pas la moindre critique, la remise en question de certains de ses épisodes « héroïques » par des historiens — qualifiés de « nihilistes » pervertis par l’Occident — leur ayant valu des poursuites judiciaires à répétition et même la prison. C’est ainsi que l’auteur d’un livre extrêmement documenté [8] sur la famine du Grand Bond en avant, Yang Jisheng, s’est vu refuser la sortie du territoire pour recevoir un prix au Canada.

La renaissance de la Chine — après avoir été dépassée par l’Europe au XVIe siècle, puis soumise à la Guerre de l’Opium, aux « traités inégaux » et à la domination du Japon — passe par la revalorisation de la « voie chinoise » [9], dont celle de sa tradition du pouvoir. Deux enseignements des premiers siècles de l’Empire des Qin sont mobilisées à cet effet par Xi Jinping : celui de Han Fei et celui de Confucius. Le premier est le plus important représentant de l’école « Légiste », un groupe de penseurs qui élaborèrent le corpus doctrinal structurant et légitimant le pouvoir impérial. À leurs yeux, la Loi n’a pas d’autre objectif que celui de construire un État par le droit et non pas un État de droit, un État où Loi est l’instrument exclusif du pouvoir et non celui de ses sujets. Il serait certes anachronique de reprocher sa conception de la Loi à un philosophe qui vécut il y a plus de deux mille ans dans l’Empire des Qin, alors que la notion d’État de droit est un concept européen récent. Ce qui mérite par contre d’être souligné, c’est l’usage qu’en fait un président communiste chinois au XXIe siècle pour asseoir sa conception du pouvoir.

La référence à Confucius (latinisation de Kǒng Fūzǐ par les Jésuites) est moins discrète que celle à Han Fei, ce dernier étant un auteur moins connu, plus spécialisé, et dont la doctrine politique « verticale » peut apparaître un peu rude. L’enseignement de « Maître Kong » (traduction de Kǒng Fūzǐ) est au contraire beaucoup plus large, plus populaire, et touche de nombreux aspects des relation sociales, de la famille à la gestion de l’État, de la spiritualité à la politique. Si Confucius n’est pas à l’origine d’une doctrine religieuse au sens où nous l’entendons (il fait cependant allégeance au Ciel, le signifiant de la transcendance en Chine), il est l’objet d’un culte, tout comme Bouddha. Il prône par ailleurs « la voie des Anciens », ce qui lui a valu d’être perçu comme un obstacle à la modernisation de la Chine par Max Weber, mais aussi par la plupart des courants modernisateurs chinois aux XIXe et XXe siècles [10]. Comme l’aurait dit Confucius, « Je transmets l’enseignement des Anciens, sans rien créer de nouveau, car il me semble digne de foi et d’adhésion. » [11] Le temps social légitime est celui de la répétition du passé et non celui de la construction de l’avenir. Les intellectuels réformateurs du Mouvement du 4 mai (1919) voulurent dès lors « renverser la boutique de Confucius », incompatible, selon eux, avec la science, le progrès et la démocratie.

Le régime communiste chinois a donc effectué une volte-face totale sur ce point, afin de soutenir son pouvoir et de lutter contre la crise morale induite par la modernisation, mais sans doute aussi la destruction culturelle opérée par le maoïsme. L’autoritarisme paternaliste de la morale confucéenne, qui fut longtemps la doctrine officielle et la colonne vertébrale du système impérial, est ainsi remise à l’honneur par Xi Jinping qui l’associe à d’autres vecteurs du roman national pour raffermir le corps social. L’avenir radieux nécessite un passé grandiose, et Confucius en fait partie. Certains intellectuels proches du pouvoir prônent même une « Constitution confucéenne », comprenant trois chambres, dont la première représenterait « la légitimité du Ciel », présidée par un savant renommé. Difficile de faire plus hétéronome en termes de référence sociétale…

Enfin, la construction du roman national passe par le culte des héros et la lutte contre la corruption [12] ; la célébration des « saints » s’oppose aux « combines et concubines ». Une abondante production littéraire et cinématographique retrace l’histoire sulpicienne des individus héroïques dont le maoïsme avait fait grand usage, tels Lei Feng, Jiao Yulu ou Gu Wenchang. Les citoyens ordinaires sont invités à s’en inspirer pour améliorer leur suzhi, terme chinois pour désigner la qualité humaine individuelle ou « crédit social », qui sera bientôt soumise à évaluation par l’entremise d’algorithmes activés sur les smartphones.

Fausses tendances dans la sphère idéologique

La révélation par un site dissident d’un document confidentiel [13], intitulé « Communiqué sur l’état actuel de la sphère idéologique », diffusé au sein du PC chinois au lendemain de l’accession de Xi Jinping à la présidence en mars 2013, donne une idée assez précise de son programme. Le sujet du « Communiqué » est en effet la nécessité d’une « lutte intense » contre « les fausses tendances, positions et activités idéologiques » de « forces hostiles », occidentales ou internes. Sept tendances de cette nature sont répertoriées : la « démocratie constitutionnelle occidentale » ; les « valeurs universelles » ; la « société civile » ; le « néolibéralisme » ; le « journalisme à l’occidentale » ; le « nihilisme historique » et la critique du socialisme à caractéristiques chinoises [14]. On notera l’association du « néolibéralisme » aux « valeurs universelles » et à la « société civile », ce qui peut donner à penser : quels liens établissent les auteurs entre ces notions ? À y regarder de plus près, c’est le contrôle croissant (comme en Russie) des grands groupes économiques par le pouvoir chinois que semble menacer le « néolibéralisme ».

Ce document concerne dès lors autant les tendances internes de la société chinoise que « les forces hostiles » occidentales. Ce qui signifie que les aspirations à plus de démocratie n’y sont pas mortes, comme en témoignent les mouvements des droits civiques et les « avocats aux pieds nus » (sans oublier Hong-Kong). Ils font l’objet d’une répression implacable, ainsi que l’illustre notamment le traitement réservé à Liu Xiaobo [15], prix Nobel de la paix en 2010 et co-auteur de la « Charte 08 ». Cette charte, rendue publique fin 2008, contenait dix-neuf propositions de transformation du système politique chinois, illustrative des « fausses tendances ». Parmi celles-ci : nouvelle Constitution, séparation des pouvoirs, liberté d’association, liberté d’expression, liberté religieuse, liberté d’entreprendre, sécurité sociale, protection de l’environnement, fédéralisation du pays. Last but not least, la Charte demandait la création d’une Commission de vérité et de réconciliation, faisant la lumière sur les « injustices et atrocités » du « passé » (soit les diverses formes de terreur et crimes de masse du maoïsme). Liu Xiaobo est mort en détention le 13 juillet 2017.

Ces menaces internes sont appuyées par des vecteurs externes d’origine occidentale qu’il convient également de combattre : ONG, ambassades, médias, internet… Dans ce contexte, le contrôle des médias (avec le souci d’un cyberespace « sain et propre ») est une arme dans la « guerre idéologique » que mène le président chinois pour « guider l’opinion ». Comme Xi Jinping l’exprimait lors d’une réunion tenue en août 2013, « la construction économique est la tâche centrale du Parti communiste, la tâche idéologique est aussi extrêmement importante ». [16] Si le roman national évoqué plus haut constitue un ancrage civilisationnel du « rêve chinois » (qui s’oppose au « rêve américain »), le marxisme-léninisme en est toujours la matrice actuelle et « les membres du Parti, les cadres, doivent croire fermement dans le marxisme et le communisme » (ibidem).

On notera le paradoxe qui consiste, d’un côté, à rejeter « les valeurs universelles » et, de l’autre, à « croire fermement dans le marxisme » d’origine occidentale, à chanter l’Internationale et à organiser un « Congrès mondial du marxisme » à Pékin [17]. Sans compter, bien évidemment, l’incongruité d’une économie capitaliste avec une protection sociale faible (surtout à destination des fonctionnaires et travailleurs urbains à emploi stable) dans un pays dont le pouvoir se déclare communiste [18]. La protection sociale est cependant en développement, mais depuis que le pays est … capitaliste. Rappelons que la revendication d’une sécurité sociale était l’une des propositions de la « Charte 08 ».

Du point de vue de la guerre idéologique, l’élection de Donald Trump est sans conteste « un cadeau inouï » pour Xi Jinping, qui a pu lui offrir un accueil impérial dans la Cité interdite lors de sa visite du 8 novembre 2017. Dans son éditorial, le quotidien nationaliste chinois Global Times ne s’y est pas trompé, saluant un président américain qui « n’a pas d’intérêt pour la diplomatie idéologique » et « ne recourt pas à la question des droits de l’homme pour embêter la Chine ». [19] Voilà qui n’est pas de la langue de bois et renforce le rêve chinois face à son rival quelque peu en jachère, le rêve américain.

Un rêve du Milieu

Pendant ce temps, les artistes sont mobilisés sur le « front de la plume », selon l’expression de Mao. Le peuple doit être au centre de leurs préoccupations et ils doivent se nourrir de « la magnifique culture traditionnelle » pour « être positif et réchauffer l’âme ». Certains vont même jusqu’à composer des chansonnettes sur le couple présidentiel (l’épouse de Xi Jinping, Peng Liyuan, est une chanteuse populaire) : « Oncle Xi et Maman Peng ». Des sinologues associent le succès considérable des romans d’arts martiaux de Jin Yong (l’un des auteurs chinois les plus lus avec Lu Xun) et la renaissance de valeurs confucéennes « holistes » : la piété filiale, la préférence pour les proches, la préséance du groupe sur l’individu, le sens de la hiérarchie et le respect des maîtres. Comme l’écrit l’un d’eux, « Lu Xun symbolise la tendance occidentalisante, moderniste, et la rupture avec la tradition. Au contraire, la littérature d’arts martiaux peut se comprendre comme la continuation de la littérature chinoise traditionnelle, plus précisément du roman en langue vernaculaire […] Au risque de simplifier, on peut dire que Lu Xun et Jin Yong représentent respectivement la modernité et la tradition. » [20]

Mais le rêve chinois dans tout ça ? Comme l’avait noté Freud, le rêve se moque bien des contradictions, ce qui ne signifie nullement qu’il soit insensé. Il peut associer la morale traditionnelle et les autoroutes à cinq bandes, le marxisme-léninisme et le capitalisme débridé, Confucius et les smartphones, Internet et la Terre jaune, la verticalité impériale et le centralisme démocratique, Oncle Xi et Kǒng Fūzǐ. En d’autres mots : le Grand Bond en avant et le Grand Bond en arrière, la conquête de l’espace et le troglodysme. Il serait essentiellement une formation de compromis qui vise à satisfaire des tendances contraires. Après un siècle de fascination pour l’Occident libéral, quelques décennies de stalinisme moscovite et trente glorieuses capitalistes américaines, les dirigeants du pays du Milieu semblent favoriser l’Harmonie sinocentrée, l’équilibre du yang techno-marchand et du yin légiste-confucéen — selon le vieil adage « savoir occidental comme outil, savoir chinois comme substance ». Sans pour autant se départir du Ciel marxiste, qui accorde toujours son Mandat à la Dynastie. À moins que ce ne soit l’inverse.

[1La graphie chinoise est composée de trois sinogrammes. Le premier, très explicite, signifie « le milieu », le second « pays » et le troisième « le rêve ». L’ensemble se prononce Zhōngguó mèng. Littéralement « Le rêve du pays du Milieu ». L’expression « Empire du Milieu » est française ; elle date de l’époque impériale.

[2Sur l’écriture complexe et la pensée chinoise contemporaine mises en perspective, voir La pensée en Chine aujourd’hui (dir. Anne Cheng), Gallimard, 2007. L’ouvrage s’ouvre par un article d’Anne Cheng, « Pour en finir avec le mythe de l’altérité », au titre un peu ambitieux et convenu, versant parfois dans ce qu’il dénonce. Le fait est d’autant plus curieux que certains textes de cet ouvrage collectif mettent le doigt sur une altérité profonde, notamment dans les domaines de l’historiographie et de la philosophie.

[3Selon les propos d’une diplomate occidentale à Pékin, dans « Xi s’entoure de fidèles pour un pouvoir absolu », Le Monde, 26 octobre 2017.

[4« La terre nous donne une discipline, et nous sommes le prolongement des ancêtres. Voilà sur quelle réalité nous devons nous fonder. » Maurice Barrès, La Terre et les Morts, 1899. Ou encore : « Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts. » Idem, Amori et Dolori Sacrum, 1903. L’écrivain Maurice Barrès (1862-1923) était la figure de proue du nationalisme français de l’époque et sympathisant intellectuel de l’Action française, tout en n’étant pas royaliste comme Charles Maurras.

[5Voir François Bougon, Dans la tête de Xi Jinping, Solin/Actes Sud, 2017. L’auteur, spécialiste de l’Asie, a été correspondant de l’AFP à Pékin de 2005 à 2010. Il est chef-adjoint au service international du journal Le Monde.

[6Terre jaune, Empereur jaune, Fleuve jaune, Montagnes jaunes (thème privilégié de la peinture chinoise de paysage)… En Chine, le jaune (huáng) est la couleur impériale. La couleur de la terre jaune est sans doute à l’origine du nom du Fleuve Jaune, et du caractère huáng dérive celui qui désigne le peuple Han. Autrefois, le vêtement jaune était réservé à l’empereur. En se qualifiant de Fils de la Terre jaune, Xi Jinping mobilise les plus anciens signifiants de l’autochtonie et du pouvoir impérial chinois, ainsi que du « troglodysme » maoïste qui se situait, lui aussi, dans la postérité du premier empereur Qin Shi Huang.

[7« Qui commande le passé commande le futur, qui commande le présent commande le passé », dans 1984.

[8Yang Jisheng, Stèles, La Grande Famine en Chine, 1958-1961, Seuil, 2012. Publication originale sous le titre Mubei. Zhongguo Liushi Niandai Da Jihuang Jishi (« Pierres tombales. Une analyse de la famine en Chine dans les années 1960 ») chez Cosmos Books à Hongkong, 2008. Le livre est interdit en Chine continentale.

[9L’homologie avec la Russie contemporaine est évidemment frappante sur ce point, avec la valorisation de la « voie russe » par Vladimir Poutine. Un processus similaire se déroule en Inde et en Turquie.

[10Un de ses plus féroces critiques était Lu Xun, le grand écrivain chinois du XXe siècle récupéré par Mao et « transformé en statue de saindoux » par ce dernier, selon les termes choisis de Simon Leys.

[11Dans Les Entretiens de Confucius, Éditions du Seuil, 1981.

[12Par ailleurs bien utile pour écarter les rivaux potentiels.

[13Révélation qui valut sept années de prison à la journaliste chinoise Gao Yu, pour divulgation de secrets d’État (avril 2015).

[14François Bougon, op.cit.

[15Je me permets de renvoyer à mon article « Des Nobel qui ne reflètent pas l’opinion », La Revue nouvelle, janvier 2011. Depuis l’écriture de ce texte, Liu Xiaobo partage un autre point en commun avec le prix Nobel de la paix allemand, Carl von Ossietzky, qui fut empêché par Hitler de reçevoir son prix à Oslo : Liu Xiaobo est mort détenu, tout comme Carl von Ossietzky.

[16Cité par Jérôme Marin dans « L’offensive des groupes chinois sur Hollywood », Le Monde, 20 octobre 2016, repris dans François Bougon, op.cit.

[17À titre anecdotique, il est frappant de constater (nous parlons d’expérience) l’affluence de visiteurs chinois dans la maison natale de Karl Marx à Trèves, où les informations sont affichées en sinogrammes. Ce qui vaut également pour les « produits dérivés » marxiens (stylos, tasses, foulards…).

[18L’écart de richesse mesurée par le coefficient de Gini, par exemple, est plus élevé en Chine (41,2, année 2012) qu’au Japon (32,1, année 2008) et en Corée du Sud (31,3, année 2007). Source : Banque mondiale.

[19Harold Thibaul, « Visite à Pékin : "Donald Trump est un cadeau inouï pour la Chine" » et Gilles Paris, « Xi Jinping réserve à Donald Trump un accueil impérial », Le Monde.fr, 9 novembre 2017.

[20Nicolas Zufferrey, « De Confucius à Jin Yong », dans La pensée en Chine aujourd’hui, op. cit.