Le règne du Gate tapant

Nicolas Baygert • le 9 décembre 2015

Le récit médiatique se présente, de plus en plus, sous un aspect monothématique : une succession de séquences soumises à une exégèse poussée, voire poussive. Les évènements s’y trouvent autopsiés sous divers angles, passant sous les scalpels d’une pléthore d’experts, avant de faire silence et rejoindre la morgue informationnelle. Aussi, un risque de saturation plane d’emblée sur chaque sujet uniformément mis à la une. « Une nouvelle chasse l’autre », prédit l’adage – les acteurs concernés, parfois en mauvaise posture, miseront à juste titre sur l’essoufflement ou l’oubli collectif – des sujets au format buzz-friendly se voyant plus que jamais soumis à la loi de l’obsolescence programmée : l’info à l’ère de Snapchat [1].

Le « thalassogate » répond parfaitement à cette description. Pour rappel, l’hebdomadaire satirique français, le Canard enchaîné dénonça un roi des Belges en villégiature thermale au moment où, dans son royaume, la menace terroriste était maximale. « Philippe et Mathilde étaient en Bretagne. Ils se reposaient en peignoir, allongés sur un transat, sirotaient un petit jus de fruits detox, profitaient d’un bain d’eau de mer et des bienfaits d’une balnéothérapie, se faisaient masser », pouvait-on lire. Résultat : le couple royal photographié à son insu, se prit une véritable volée de bois vert.

Faut-il y voir une critique à retardement, pointant le mutisme du chef de l’État durant la phase d’alerte 4, en particulier au moment de la « sortie de crise » (la réévaluation du niveau d’alerte et la réouverture des écoles) au scénario si peu lisible ? Ou s’agit-il d’un décalage équivoque dans la comm’ royale ? Un séjour en Bretagne, certes « prévu de longue date », comme le confirma Pierre-Emmanuel De Bauw, chargé de la communication du Palais – mais la situation permettait-elle réellement ici une observation du « business as usual » ? Le Palais aurait ainsi mal apprécié le Zeitgeist d’un pays ayant basculé en phase critique. La réactivité exigée du gouvernement et de son manager de crise, Charles Michel (MR), irait de pair avec celle attendue du roi qui, à côté de son rôle institutionnel, jouerait celui d’antidépresseur sociétal, garant symbolique d’une nation se serrant les coudes. Ce décryptage pourrait, bien entendu, se prolonger ad vitam æternam.

Or, cette « affaire royale » s’inscrit dans un contexte de « Belgium Bashing » ambiant ; cette crise réputationnelle dont souffre la Belgique au niveau international. Un « bashing » aux multiples foyers, puisant autant dans la renommée désastreuse et désormais planétaire de Molenbeek (en dépit de toute Molenbeek-Pride, et autre visite guidée) que dans la cacophonie particratique intrabelge autour de la COP21.

Pourtant, dans ce « thalassogate » ou « peignoirgate », la rupture de confiance ne se situe pas forcément là où l’on croit. En Belgique, la fronde découlant du cliché malheureux visa la presse au même titre que la royauté. Une certaine exaspération citoyenne vis-à-vis de ce « buzz de lèse-majesté » fut ainsi décelable – les deux formes de médiatisation (réprobation sarcastique étrangère ou doléances belges vis-à-vis de ce traitement « injuste ») s’avérant bien souvent indiscernables aux yeux du public.

On ne peut d’ailleurs faire l’impasse sur la qualification sémantique – locale – de cette affaire : le « thalassogate ». Le recours systématique au qualificatif « gate » (en référence au scandale du Watergate) revient à transformer tout aléa secondaire inter-partisan ou épiphénomène connexe (souvent exogène à la vie démocratique) en cataclysme politique majeur, voire en crise de régime. Le « Franckengate », le « Jambongate », le « Galantgate » ou le « Fabiolagate » (dernier « gate » en date concernant la monarchie, lié aux démêlés fiscaux de la défunte reine Fabiola) ; les séquences hystérisées se succèdent, bénéficiant d’un traitement sensationnaliste analogue ; des affaires médiatiquement montées en épingle et qui s’essoufflent immanquablement.

Rien à voir, donc, avec les « gates » archétypaux d’outre-Atlantique : le Watergate qui aboutit, en 1974, à la démission de Richard Nixon et le Monicagate (ou « affaire Lewinsky ») qui déboucha sur une procédure d’impeachment pour parjure et obstruction de l’instruction par la Chambre des représentants à l’encontre du président Bill Clinton.

À l’inverse, côté belge, ces séquences surfaites se présentent comme des constructions politico-médiatiques éphémères, sustentant les acteurs politiques ou commentateurs prompts à s’insurger ou cherchant un motif d’indignation transitoire, avant la (mono)thématique suivante. Ainsi, outre le fourvoiement terminologique, le recours au « gate » conduit à la standardisation des formats de médiatisation de ces mêmes séquences, vouées aux phénomènes de tabloïdisation et de scandalisation, et s’inscrivant inlassablement et invariablement dans le flux continu d’une info prête-à-jeter (avec l’eau du bain).

[1Application mobile limitant le temps de visualisation du média (photographie, vidéo) envoyé à ses destinataires.