Le point Yapire

Anathème • le 17 mai 2018
économie, justice sociale.

Récemment, des chiffres relatifs aux salaires des vingt chefs de gouvernements les mieux payés de la planète ont été publiés dans la presse. C’est avec une fierté non dissimulée que nous avons appris que nous traitions bien notre Premier ministre : il est cinquième du classement, avec 291.000€ par an, juste derrière Angela Merkel et Donald Trump, mais loin devant Edouard Philippe et Theresa May, sans parler de Benjamin Netanyahou, qui émarge à la vingtième place avec un ridicule 136.488€.

Sitôt ces chiffres publiés, les réseaux sociaux se sont enflamés, de nombreux internautes considérant que ce niveau de rémunération était indigne. Il fut question de mille fadaises : justice sociale, mérite personnel, comparaison avec d’autres fonctions comparables, rappel de l’imposition de l’austérité à la population belge, etc.

Heureusement, de bons citoyens firent front et opposèrent de judicieux arguments, dont l’un, particulièrement intéressant : le point Yapire. Il consiste à considérer que, finalement, pour des responsabilités inférieures, nombreux sont les chefs d’entreprise qui gagnent plus. Il y a pire, donc, en termes de déséquilibre des rémunérations, que la situation de notre Premier. Ce raisonnement est fort pertinent : quand la rémunération d’un politique est contestée, on fait valoir celle d’un patron du Bel20, quand celle d’un patron belge l’est, on invoque celle de dirigeants américains, etc. Seul, en bout de course, l’individu le plus payé aura à répondre de sa situation.

Ce raisonnement est aussi très social, puisqu’il permet de faire pression à l’amélioration de la rémunération des travailleurs, et notamment de ceux qui se mettent au service de l’intérêt général, comme c’est le cas de nos dirigeants. Il est légitime que Charles Michel, qui s’est fait tout seul, qui fut plébiscité par l’électorat francophone belge, qui sut construire une majorité équilibrée avec des Flamands pourtant rétifs, en instaurant un rapport de force favorable et en lançant une dynamique positive qui lui valut le respect (et la crainte) de Bart De Wever, Charles Michel, donc, est un personnage plus grand que nature, un winner, un autoentrepreneur audacieux. Il mérite donc bien l’argent qu’il gagne. Nous pourrions même nous étonner qu’il ne soit pas en tête du classement, tant il paraitrait naturel qu’il surclasse l’ensemble de ses collègues qui, en fin de compte, n’ont pas tant de talent ni de responsabilités qu’on le prétend souvent.

Ce qui est par ailleurs assez choquant, c’est que ces protestations se sont élevées dans le camp des gauchistes, ces défenseurs des inutiles et des parasites. Voilà qu’ils laissent libre cours à leur jalousie et à leur soif de revanche, réclamant que l’on baisse la rémunération d’un honnête travailleur, eux qui, hypocrites, n’ont de cesse de plaider pour l’augmentation des moyens d’existence des travailleurs, allocataires sociaux et autre déclassés.

S’il me semble compréhensible de se soucier de la juste rémunération de nos dévoués leadeurs, je comprends mal que l’on se préoccupe de gens qui sont à la charge de ceux qui créent réellement des richesses : les rentiers et les entrepreneurs. Oui, ils vivent sous le seuil de pauvreté, oui, ils meurent plus jeunes, oui, ils peinent à s’élever dans la hiérarchie sociale, oui, ils sont en moins bonne santé… et alors ? Il y a pire !

Ils pourraient être privés de leur allocation de chômage et devoir émarger au CPAS, s’ils sont au CPAS, se voir obligés de travailler gratuitement, s’ils sont malades de longue durée, poussés vers un retour au travail, s’ils sont demandeurs d’asile, déboutés et renvoyés dans la clandestinité, sans réel examen de leur demande, etc.

Yapire, donc. On y travaille !


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.