Le peuple libyen et nous

Le soulèvement du peuple libyen contre l’abominable dictature qui l’opprime depuis plus de quarante ans vient de jeter une lumière particulièrement crue sur la problématique de l’exportation d’armes de guerre produites en Wallonie. En l’espace de quelques jours, le motif invoqué pour autoriser l’exportation en Libye d’armes légères produites par la FN de Herstal pour un montant de 12 millions d’euros s’est dégonflé comme une baudruche. Il ne fallait pourtant pas être un grand spécialiste des dictatures arabes pour savoir que la protection d’un couloir humanitaire en direction du Darfour n’était qu’un illusoire prétexte.

Sur ce point, la Wallonie n’a pas été moins en faute que les autres démocraties européennes qui, comme la France ou l’Italie, ont non seulement raté le coche de la nouvelle révolution arabe en lui apportant un soutien tardif, mais ont avant d’y parvenir, gravement édulcoré la nature exacte de la dictature en place à Tripoli. Elle ne mérite donc pas d’être davantage blâmée que d’autres États ou niveaux de pouvoir. Mais elle ne peut pas pour autant échapper à la critique démocratique.

Le lundi 8 juin 2009, au lendemain même du scrutin régional, bien qu’en affaires courantes, le gouvernement wallon, réunissant les socialistes et les démocrates humanistes, avalisait l’octroi de cinq licences d’exportations d’armes FN à la Libye. En juillet 2009, au moment où se négociait l’accord de gouvernement régional formé par les socialistes, les écologistes et les chrétiens-humanistes, ces armes étaient déjà parvenues à leur destinataire.

Durant la négociation gouvernementale, Écolo insista pour que la Déclaration de politique régionale (DPR) s’engage à une réforme en profondeur de l’octroi des licences d’exportation d’armes, afin notamment d’éviter que les politiques ne soient encore pareillement mis devant le fait accompli.

En octobre 2009, la Ligue des droits de l’homme et la Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie obtinrent que le Conseil d’État suspende l’octroi de ces licences. Le Conseil d’État partageait le scepticisme des associations quant à l’usage que le régime de Kadhafi pourrait faire des armes en affirmant sans aucune ambigüité que « la possibilité qu’elles [les armes] servent à commettre des violations des droits fondamentaux existe au moins à l’état de risque ; que ce risque suffit à justifier la suspension de l’exécution des actes attaqués ».

Cependant le ministre président wallon, le Hennuyer Rudy Demotte, exerça sa compétence exclusive et confirma les licences d’exportation, sous la pression de son ministre liégeois de l’Économie, Jean-Claude Marcourt, du cdh et même du mr, Philippe Monfils n’hésitant pas, le 30 octobre 2009, à accuser le gouvernement wallon de menacer quatre-cents emplois à la fn.

À la mi-février 2011, le soulèvement de la population libyenne mettait brutalement un terme à ces égarements. On assista alors à un véritable championnat d’hypocrisie, emporté par un cdh qui, après avoir été au sein du gouvernement wallon l’un des plus ardents défenseurs de l’octroi de la licence, fut le premier à réclamer un embargo sur les exportations d’armes et à exiger que l’ambassade belge à Tripoli, se mette derechef en quête - dans un pays en plein soulèvement - de vérifier que les armes de la FN n’étaient pas utilisées contre la population libyenne...

À Namur, ce soulèvement apporta de l’eau au moulin de ceux qui voulaient obtenir un renforcement de la législation sur les exportations d’armes et en particulier des
écologistes. Écolo peut sans doute « remercier » le courage des insurgés libyens car, s’il campait sur ses exigences d’une réforme radicale, ce parti avait jusqu’alors observé une surprenante retenue médiatique, peut-être explicable par le spectre du « syndrome Francorchamps », voire la peur de se voir « débarqué » du gouvernement wallon. Le 24 février, le gouvernement wallon se mit d’accord pour imposer l’octroi d’un accord préalable du ministre président wallon en fonction d’un ensemble de critères
relatifs notamment aux caractéristiques des pays destinataires et de l’avis d’une commission
d’avis indépendante dont les avis seront consignés dans un rapport adressé au Parlement wallon. Le ministre président pourra s’écarter de cet avis, mais il devra le motiver.

Le débat parlementaire permettra de vérifier le positionnement - et la sincérité - de l’ensemble des forces politiques wallonnes sur cette réforme. Mais au-delà, il importera d’approfondir les questions suivantes :

  • Est-il sain - fût-ce du point de vue d’une bonne gouvernance - que ce soit l’actionnaire (unique) d’une entreprise d’armements qui soit en même temps responsable de l’octroi des licences d’exportation ? Cette situation ne fragilise-t-elle pas encore des partis wallons pourtant déjà soumis au chantage et aux discours parfois menaçants des organisations syndicales présentes à la FN ?
  • Comment relancer le projet d’une industrie européenne de l’armement couplé au développement d’une politique de défense et de relations internationales, menée au même niveau ?
  • Comment faudra-t-il faire partager la conviction que le soutien aux démocraties est une mesure de « bonne gestion » qui est seule susceptible de garantir une stabilité durable sur tout le pourtour méditerranéen et au-delà dans l’ensemble du monde arabe ?
  • Que faut-il faire pour que tous les partis et les partenaires sociaux wallons comprennent enfin que le redéploiement économique wallon ne passera pas par le maintien - souvent à coups d’importants subsides publics - de secteurs fragilisés par l’évolution des relations internationales, que ce soit en matière écologique ou en matière de droits de l’homme ?