Le paradoxe de la faim, lutter contre la malnutrition

André DevauxPablo Fernandez JuanRubén FloresMiguel OrdinolaClaudio VelascoSantiago Viteri

Ces dernières années, si les pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont connu une croissance moyenne soutenue de 5 %, celle-ci n’a pas pour autant donné lieu à une diminution de la vulnérabilité à laquelle est exposée une partie importante de la population du continent. Malgré des progrès socioéconomiques significatifs au cours des dernières décennies, l’Amérique latine reste en effet l’une des régions les plus inégalitaires de la planète. De plus, l’éradication de la malnutrition dans la région reste un défi encore non résolu. Divers programmes existent et doivent être développés afin de renforcer l’agriculture familiale, en particulier le rôle des femmes, valoriser les marchés locaux et les produits traditionnels pour élargir la base d’une alimentation saine et augmenter les revenus de la population rurale

Les pays connaissent entre eux, mais aussi entre différentes régions et groupes de populations en leur sein, de fortes disparités en matière nutritionnelle. Dans certains pays comme la Bolivie et le Honduras, les problèmes de malnutrition touchent jusqu’à 50 à 70 % des populations pauvres, autochtones et rurales (FAO, Cepal et Ilca, 2013). La Banque mondiale estime ainsi à 7 millions le nombre d’enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition chronique dans la région en 2012.

L’Amérique latine, terre de contrastes

Cette problématique entraine un impact négatif pour la sécurité alimentaire qui se définit comme l’accès universel et à tout moment à une alimentation suffisante, saine et nutritive (FAO, Sommet mondial de l’alimentation, 1996). Une alimentation faible en calories, protéines ou autres éléments essentiels comme les micronutriments (fer et zinc) a d’énormes conséquences sur la santé et la productivité. En Amérique latine, la malnutrition chronique, qui entraine des retards de croissance, reste le problème nutritionnel le plus important. Elle affecte plus de 50 % des enfants de moins de cinq ans au Guatemala et autour de 30 % en Haïti, Honduras, Bolivie, Équateur et Pérou. Ce phénomène se développe principalement entre l’âge de six mois et deux ans.

Graphique n° 1 : Évolution de la faim en Amérique latine et Caraïbes entre 1990-1992 et 2010-2012. En millions d’habitants

Source : FAO, 2012

Il est notamment lié à des problèmes de santé, à une mauvaise alimentation et à un manque d’éducation nutritionnelle des mères de famille. En Bolivie, le manque de fer entraine des taux d’anémie de 52 % pour les enfants en âge préscolaire et de 37 % chez les femmes enceintes. La carence en fer augmente le risque de mortalité maternelle et infantile, entraine un ralentissement du développement cognitif, affaiblit le rendement scolaire et diminue la productivité au travail. On estime en outre que 22 % des enfants de moins de cinq ans manquent de vitamines.

La malnutrition des enfants en bas âge affecte de manière irréversible le développement humain et par conséquent freine le progrès économique d’un pays en imposant un cout élevé à l’ensemble de la société. D’un point de vue économique, la malnutrition peut faire perdre jusqu’à 10 % du salaire auquel un travailleur aurait pu prétendre tout au long de sa vie. Selon une étude relativement récente, des pays comme la Bolivie, l’Équateur, le Paraguay et le Pérou perdent entre 2,0 % et 5,9 % du PIB du fait de la faim et de la malnutrition infantile (Martinez et Fernandez, 2009).

Le graphique n°2 montre clairement le dilemme entre la croissance économique des pays et la persistance des problématiques sociales. Par exemple, même si les statistiques de malnutrition du Pérou se sont améliorées ces dernières années, 23,2 % d’enfants de moins de cinq ans souffrent encore de retards de croissance. Dans les populations rurales, on arrive à un taux de 38,8 %. On retrouve des taux similaires dans les zones rurales d’Équateur (33 %) et de Bolivie (37 %).

Graphique n° 2 : La relation entre le retard de croissance et le revenu national par habitant dans les pays latino-américains

Source : Banque mondiale. Les niveaux de retard de croissance proviennent de l’Organisation mondiale de la santé et de sa base de données «  Croissance de l’enfant et malnutrition  ». L’information concernant le revenu national brut par tête provient de la Banque mondiale.

Les facteurs qui contribuent à la vulnérabilité alimentaire

La géographie de la région, ses conditions agroécologiques, ses disparités socioéconomiques et les politiques traditionnelles rendent l’Amérique latine particulièrement vulnérable aux catastrophes naturelles, à la volatilité des prix des denrées alimentaires et aux crises humanitaires en général. Dans ce contexte, n’importe quelle situation de crise et d’urgence menace la sécurité alimentaire des populations les plus vulnérables, en particulier les enfants et les femmes enceintes.

Volatilité des prix des aliments et impact de la crise alimentaire

Au milieu des années 1990, l’augmentation de la demande alimentaire dans les pays émergents et les politiques de stimulation de la production de biocarburants aux États-Unis et dans l’Union européenne ont accru la pression internationale sur les prix alimentaires. Les effets sur l’Amérique latine ont été variables d’un pays à l’autre en fonction de la balance alimentaire (aliments exportés versus aliments importés) et leur capacité à financer leurs importations alimentaires. Les pays andins ont vu les prix de leurs principaux produits agricoles d’exportation rester relativement faibles par rapport au prix international des céréales. L’Amérique centrale et les Caraïbes ont davantage souffert du fait de leur capacité réduite à importer des aliments (Bianchi et al, 2009).

Par conséquent, la hausse des prix des denrées alimentaires au-dessus du niveau général des prix représente une menace pour la sécurité alimentaire, en particulier pour les ménages à faibles revenus, car ceux-ci dépensent proportionnellement davantage pour se nourrir que les ménages plus aisés. GRAPH 2

Par ailleurs, il existe un besoin urgent de règles commerciales internationales plus équilibrées. La concentration est telle dans les marchés alimentaires mondiaux qu’une part croissante de la valeur ajoutée est capturée par les grossistes et les commerçants, et non les producteurs des pays en développement.

Les négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et spécialement celles concernant le commerce agricole sont au point mort depuis de nombreuses années. Pourtant de nouvelles règles sont indispensables pour mettre fin aux distorsions commerciales qui nuisent aux agriculteurs des pays en voie de développement et par conséquent à la sécurité alimentaire mondiale.

On peut néanmoins observer qu’au siècle dernier, les multinationales de l’agroalimentaire ont connu un succès commercial sans précédent à travers le monde. Selon Oxfam (2013), pour 7 milliards de consommateurs, il existe 1,5 milliard de producteurs de denrées alimentaires dans les zones rurales. Par contre, ce ne sont pas plus de cinq-cents sociétés qui contrôlent 70 % de la nourriture consommée sur l’ensemble de la planète. Les entreprises alimentaires n’ont pas utilisé leur énorme puissance pour aider à générer un système alimentaire plus équitable et assurer la sécurité alimentaire et les opportunités économiques pour les populations les plus pauvres.

Les programmes de responsabilité sociale des entreprises mis en œuvre jusqu’à présent sont généralement des projets très ciblés comme ceux visant à réduire la consommation d’eau ou à former des agricultrices mais qui ne prennent pas en compte les causes profondes de la faim et de la pauvreté. La majorité des entreprises n’ont en effet pas de politiques appropriées pour guider leurs propres opérations au sein de la chaine d’approvisionnement en tenant compte du développement territorial et se contentent souvent d’actions philanthropiques.

Impact du changement climatique

Parmi les conséquences du réchauffement climatique, les changements de températures et le régime des précipitations représentent des phénomènes affectant négativement la production agricole et par conséquent la sécurité alimentaire.

L’impact du changement climatique sur la production agricole s’opère à deux niveaux. D’une part, les risques directs de perte de productivité causés par des conditions météorologiques extrêmes telles que la sécheresse, le gel et les inondations ; d’autre part, l’augmentation de la vulnérabilité des systèmes alimentaires à la suite de l’appauvrissement des ressources naturelles comme l’eau et le développement de maladies et d’insectes qui contribuent à la baisse de la production et des ressources économiques en limitant l’accès à la nourriture.

Une perte anticipée de productivité et une vulnérabilité accrue dues aux changements climatiques auront des effets négatifs disproportionnés sur la vie des populations vivant dans des conditions marginales en Amérique latine et dans le monde. Celles-ci ne possèdent plus les capacités pour s’adapter et répondre en temps voulu aux effets du changement climatique. Il faut savoir qu’il aura fallu par exemple des centaines d’années pour que la population de l’Altiplano andin, qui signifie plaine d’altitude en espagnol, situé à plus de 3300 mètres d’altitude, puisse développer des connaissances et des pratiques lui permettant de survivre dans des conditions extrêmes. C’est ainsi que les agriculteurs andins continuent également d’utiliser la biodiversité agricole comme stratégie d’atténuation des risques et aident par voie de conséquence à préserver la base génétique pour améliorer les cultures. Il se cultive encore par exemple cinq-mille variétés traditionnelles de pommes de terre dans les Andes. Cependant, le changement climatique, le morcèlement des terres, la migration, l’exclusion sociale, les inégalités entre les sexes notamment, conduisent à une plus grande vulnérabilité du système alimentaire de cette région.

Évolution et limites des politiques de sécurité alimentaire

En réponse à la crise alimentaire, il est important de noter les changements de politique de sécurité alimentaire entrepris par les pays de la région et qui couvrent quatre domaines d’action principaux. Premièrement, l’appui à la petite agriculture et le développement rural (subventions aux intrants, assistance technique, achat par l’État). Deuxièmement, la garantie d’une protection sociale et la distribution de nourriture via des subventions conditionnelles et des programmes d’alimentation scolaire. Ainsi au Pérou, des programmes visent à lutter contre la malnutrition et à aligner les programmes sociaux avec la stratégie nationale de nutrition (connue sous le nom de Crecer). Troisièmement, la mise en place de programmes d’assistance axés sur la santé des mères et des enfants de moins de cinq ans (comme le programme «  Malnutrition zéro  » en Équateur et Bolivie). Quatrièmement, une meilleure éducation et formation en matière de santé et de nutrition.

La crise alimentaire a également déclenché des débats théoriques et politiques sur le concept de sécurité alimentaire. Depuis 2003, du point de vue juridique et institutionnel, il y a eu des progrès dans le développement d’une nouvelle législation pour les régions concernées par la question de la sécurité alimentaire. Dans de nombreux cas, cette législation ne crée pas seulement de nouveaux cadres règlementaires, mais aussi des mécanismes organisationnels afin de faciliter les interventions publiques dans ce domaine. Mais il est important de souligner que les réponses politiques doivent être multidimensionnelles et intégrer les objectifs à court et long terme.

Onze pays de la région ont déjà approuvé des lois sur la sécurité alimentaire. Parmi les réponses à court terme, les politiques de compensation sociale comme les transferts monétaires conditionnés au contrôle médical des enfants, sont les plus emblématiques. Les politiques à long terme telles que l’investissement dans la recherche et le développement agricoles ont reçu moins d’attention. Il faut noter que la relation entre agriculture et nutrition ne fait pas encore partie des stratégies qui s’appliquent de manière courante dans la région (Piñeiro et al., 2009).

En Bolivie, les nouvelles normes soulignent que l’obtention d’une alimentation saine fait partie des droits universels. Cet aspect est en train de prendre de l’ampleur au niveau international. Dans certains pays comme le Venezuela, l’Équateur, la Bolivie et le Guatemala, le concept de souveraineté alimentaire s’utilise aussi dans les cadres juridiques relatifs à la sécurité alimentaire. La souveraineté alimentaire est définie comme le droit de tous les peuples à définir leurs propres politiques agricoles et alimentaires en fonction des objectifs de développement durable et de sécurité alimentaire.

Au Brésil, une grande coalition entre organisations sociales et institutions gouvernementales a conduit à la création de mécanismes formels de dialogue et au développement de grands programmes à l’instar du projet de loi «  Fome Zero  » (Faim zéro, en portugais). Ce programme a été proposé en 2003 par le futur président Luiz Inácio Lula da Silva, comme un mécanisme pour garantir la sécurité alimentaire. Ce programme fut une des priorités de l’agenda de développement économique et social du gouvernement brésilien. Il a nécessité la mise en place d’un mécanisme de participation sociale reliant la structure familiale paysanne aux lois sur la sécurité alimentaire et la nutrition. La FAO, qui a mené une évaluation du programme en 2006, a constaté que, grâce à la qualité des services reçus, la santé, l’éducation et la formation des populations les plus pauvres s’étaient sensiblement améliorées (FAO, 2009).

Il est donc nécessaire d’adopter des politiques sociales appropriées pour répondre aux effets de la crise alimentaires, de prendre des mesures pour obtenir une meilleure stabilité des prix agricoles et mettre en place des programmes d’appui à l’agriculture familiale tenant compte des risques climatiques et économiques.

Contribution de l’agriculture au développement et à la sécurité alimentaire

Suivant les statistiques de la FAO, la production d’aliments a augmenté de manière significative en Amérique latine au cours des dix dernières années, particulièrement dans le cas du maïs (145 %), du blé (72 %) et du riz (77 %). Les pays montrant la dynamique de croissance la plus élevée se trouvent en Amérique du Sud (Brésil et Argentine en particulier). Mais la production agricole reste malgré tout sensible au contexte défavorable mondial des prix alimentaires et à la variabilité climatique qui ont provoqué une décélération en 2012 (FAO, 2012). Les dynamiques de production et de commerce varient considérablement selon les pays, reflétant des disparités régionales, mais aussi locales.

Parmi les différents types de production de la région, la petite agriculture joue un rôle important en termes d’approvisionnement alimentaire au sein des pays même si son rôle varie d’un pays à l’autre. Les politiques mises en place cherchent à renforcer les stratégies pour mieux intégrer l’agriculture familiale dans les systèmes de production agricoles nationaux. Toutefois, certaines cultures sont déjà fortement répandues dans la région, c’est le cas du maïs et des haricots. En zones tropicales, on retrouve principalement le manioc, le cacao et la banane tandis que dans les régions andines, c’est surtout la pomme de terre qui est très présente. Selon une analyse effectuée par le Groupe d’experts indépendants sur l’agriculture et le développement en Amérique latine (Piadal, 2013), la complexité croissante et la diversité de la production agricole sont maintenant reconnues comme pouvant contribuer aux différentes dimensions de la croissance économique et améliorer ainsi la sécurité alimentaire, réduire la pauvreté et la vulnérabilité dans les zones rurales, celles-ci étant les plus touchées par la volatilité et les prix élevés des denrées alimentaires ainsi que par le changement climatique.

Le potentiel de la région pour accroitre la production est associé, d’une part, à une maitrise élevée de la technologie, en particulier dans des pays comme le Brésil, l’Uruguay et l’Argentine, qui ont une proportion importante de terres par rapport au nombre d’habitants ruraux, un capital humain bien formé ainsi qu’un cadre institutionnel efficace. D’autre part, l’obtention de rendements plus élevés dans des pays comme l’Équateur, la Bolivie, le Paraguay et dans certains pays d’Amérique centrale pourrait accroitre la contribution de la région en termes de disponibilité alimentaire mais nécessiterait davantage d’investissements dans la recherche agricole. En dehors du Brésil, du Chili et de l’Uruguay qui dépensent en moyenne entre 1,2 et 1,9 % de leur PIB agricole dans la recherche, les autres pays de la région y consacrent en moyenne 0,5 %. À titre de comparaison, les pays industrialisés qui dépensent 2 à 3 % de leur PIB dans des programmes de recherche.

Les investissements publics dans l’agriculture en Amérique latine, qui restent en moyenne inférieurs à 2 % des dépenses publiques d’après la FAO (2013), sont largement en deçà du pourcentage de contribution de ce secteur à la richesse nationale. Le tableau ci-dessous reprend quelques éléments de comparaison.

La petite agriculture contribue au développement malgré le soutien public réduit

L’agroéconomiste péruvien Richard Webb a récemment écrit un article intitulé «  Agriculture en pots  » basé sur un commentaire du ministre de l’Agriculture péruvien quand celui-ci a découvert, lors du dernier recensement agricole, que 82 % des exploitations agricoles du Pérou étaient minuscules (d’une taille moyenne de moins de cinq hectares).

Webb affirme qu’avant de tomber dans le pessimisme, il serait intéressant d’analyser de plus près l’idée, devenu un mythe, que l’«  agriculture en pots  » n’a pas d’avenir. Il existe de nombreuses preuves, tant au Pérou que dans d’autres pays comme la Chine ou l’Inde, que les mini-exploitations agricoles ne sont pas nécessairement synonymes de retard et de pauvreté. En effet, le succès de l’agriculture péruvienne de ces vingt dernières années ne se limite pas aux grands domaines agroexportateurs de la côte, mais touche également les mini-exploitations.

Tableau n° 1 : Éléments socioéconomiques, comparaison entre pays d’Amérique latine
EquateurPérouBolivieBrésilArgentineCosta Rica
Poids de l’agriculture dans le PIB (%) 10 6 13 5 12 6
Production d’aliments par rapport aux besoins nationaux (%) 60 60 75 95 90 95
% population rurale 33 23 33 15 8 35
% pauvreté rurale 41 56 61 36 45 20
Source : Banque mondiale, CEPAL (cepalstats)

C’est par exemple le cas avec la pomme de terre, dont la production a augmenté chaque année de 5,3 % durant cette période. Il existe aussi d’autres cultures de mini-exploitation comme l’«  olluco  » (tubercule de la zone andine poussant en altitude), la fève, le manioc et les pois qui ont connu une progression de plus de 4 %. Les mini-exploitations ont généré une des réussites agricoles les plus marquantes de l’histoire, surtout si l’on tient compte des conditions difficiles dans lesquelles cette production se développe. L’agriculture familiale joue aussi un rôle important pour la conservation de la biodiversité comme dans le cas de la pomme de terre dans les Andes.

Dans ce contexte, on observe une tendance à la féminisation des tâches agricoles. Les femmes s’occupent de plus en plus de fermes familiales car les hommes doivent migrer pour des périodes prolongées ou travailler dans le secteur non agricole. Selon la FAO, le pourcentage d’exploitations dirigées par des femmes en Amérique latine et dans les Caraïbes a augmenté ces dernières années et se situe entre 25 et 30 %. Cela démontre le rôle accru des femmes dans la sécurité et la production alimentaires ainsi que dans le bien-être social de la région. Cela devrait faire réfléchir sur l’importance de la dimension de genre dans les politiques de développement de capacités et de promotion de l’agriculture familiale.

En l’Amérique latine, 37 % des pauvres (environ 65 millions de personnes) vivent dans les zones rurales où prévaut la petite agriculture avec très peu d’aides ou de crédit en s’appuyant sur une technologie très limitée. Mais une étude récente sur les perspectives de l’agriculture et le développement rural dans les Amériques reconnait que les pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont entamé de sérieux efforts pour mieux appuyer l’agriculture familiale (Cepal, FAO, Ilca, 2013). Au cours de l’année écoulée, l’adoption de politiques et d’instruments d’accompagnement au profit de l’agriculture familiale est devenue une priorité dans l’agenda des pays de la région. Plusieurs pays ont lancé des restructurations institutionnelles basées sur la modification de compétences ou la création de nouvelles branches ministérielles. Le Pérou, par exemple, a créé le ministère du développement et de l’inclusion sociale, en cherchant à assurer l’harmonie entre les différents secteurs politiques (y compris l’agriculture) et les niveaux de gouvernement (à travers une approche de développement territorial).

Il est prévu que, dans le futur, les pays renforcent aussi les systèmes d’innovation pour mieux intégrer la recherche et le transfert de technologies afin d’améliorer la croissance économique et le bien-être social. Dans cette perspective, il est important d’envisager des stratégies pour assurer l’intégration de l’agriculture familiale, favorisant à la fois l’associativité tout comme la reconversion des systèmes de vulgarisation axés sur le service à ce groupe de producteurs, en aidant et formant les vulgarisateurs à devenir des agents d’innovation formés aux nouveaux enjeux et défis liés aux changements de la structure productive de l’économie rurale. Une étude récente du Fond régional de technologie agricole a mis en évidence des exemples d’innovations qui ont eu un impact et ont bénéficié aux petits producteurs (Fontagro, 2013). Le succès de ces expériences a beaucoup dépendu de l’interaction et du partenariat entre les différents acteurs. Par exemple, l’utilisation de modèles associatifs, inclusifs, compétitifs et durables, comme dans le cas de l’organisation de petits apiculteurs en Argentine et en République dominicaine, ou l’approche participative dans les chaines de production de pommes de terre natives au Pérou, montre que le travail participatif entre les équipes de recherche et de développement (R & D), le secteur privé et les réseaux techniques dans les territoires locaux facilitent l’identification de nouvelles opportunités de marché, la création de normes, l’utilisation de la biodiversité de manière durable et le développement d’un conglomérat productif au profit de l’agriculture familiale.

Domaines pour renforcer la contribution de l’agriculture à la nutrition

L’augmentation de la productivité agricole améliore la nutrition. Mais il faut faire plus

Pour améliorer la nutrition et réduire les couts économiques et sociaux que la malnutrition impose à la société, il est important de se pencher sur l’alimentation et l’agriculture. Selon la FAO (2012), en plus d’une fonction traditionnelle de production des aliments et de génération de revenus, l’agriculture pourrait aussi aider de manière significative à faire disparaitre la malnutrition.

La croissance de la productivité agricole contribue à améliorer la nutrition, mais il s’agit d’un processus lent et peut-être insuffisant pour réduire rapidement la malnutrition. Suivre le rythme de croissance de la productivité agricole sera crucial dans les prochaines décennies car la production d’aliments de base devra augmenter de 60 % pour répondre à la croissance prévue de la demande.

En dehors de la nourriture de base, les régimes alimentaires sains doivent être variés et contenir une combinaison équilibrée et adéquate de lipides, protéines et micronutriments. Les priorités de recherche et développement dans l’agriculture doivent s’orienter davantage vers la production d’aliments plus nutritifs et promouvoir la diversification de la production des petits exploitants (fruits, légumes et petit bétail).

Les efforts pour accroitre la teneur en micronutriments par biofortification sont prometteurs. La biofortification, qui consiste en l’amélioration des cultures pour en augmenter la valeur nutritionnelle comme la production d’une pomme de terre à forte teneur en fer et en zinc dans la région andine où le déficit de ces éléments est une cause importante de malnutrition chez les populations pauvres. Au Pérou, les taux d’anémie dus à la carence en fer chez les enfants d’âge préscolaire et les femmes enceintes sont de 50 % et 43 %, respectivement. La biofortification devrait avoir un effet durable, car elle concerne des cultures déjà consommées de manière courante dans les communautés et qu’elle rendra plus nutritives. C’est aussi une stratégie efficace en termes de cout. Une fois les variétés riches en nutriments identifiées et sélectionnées, leurs frais de promotion et la multiplication sont relativement faibles. Dans la région andine, le Centre international de la pomme de terre (CIP) travaille à l’amélioration de la qualité nutritionnelle de la pomme de terre en profitant de la grande biodiversité existante et de la consommation importante par les populations andines de la région d’un grand nombre de variétés de pommes de terre traditionnelles encore cultivées. Le centre travaille en particulier à identifier les pommes de terre indigènes à haute teneur en fer et zinc, et à sélectionner de nouvelles variétés plus riches de ces éléments pour promouvoir leur consommation en complément d’autres aliments produits à la ferme (production horticole ou du petit élevage) pour assurer la diversité du régime alimentaire en particulier des femmes enceintes et des enfants en bas âge. Le CIP participe aussi à d’autres expériences positives de promotion de cultures de biofortification comme au Mozambique et en Ouganda dans le cas de la patate douce à chair orangée qui contient des niveaux élevés de bêta-carotène permettant de combler les carences en vitamine A dont souffrent les enfants, causant la cécité. Finalement, il faut mentionner que les interventions agricoles visant à améliorer la nutrition et la santé sont généralement plus efficaces lorsqu’elles sont combinées avec la mise en œuvre de programmes d’éducation nutritionnelle et avec la promotion d’une approche sensible au genre.

Le Centre international de la pomme de terre
Le Centre international de la pomme de terre (CIP) est un organisme de recherche sans but lucratif basé à Lima, au Pérou, et présent dans une vingtaine de bureaux à travers le monde. Créé en 1971, le CIP est membre du CGIAR, un partenariat mondial de recherche agricole pour le développement. Les chercheurs du CIP travaillent sur la conservation, l’amélioration, la culture et l’aspect post-récolte des différentes variétés de pommes de terre, patates douces et autres racines et tubercules, dans une perspective favorable au développement durable et à l’équité de genre. Les divers projets et programmes du CIP ont pour objectif d’améliorer la sécurité alimentaire et de réduire la pauvreté des populations les plus pauvres du monde.

Conclusions

Au cours des dernières années, l’économie des pays d’Amérique latine a connu une croissance soutenue, bien que fragilisée par la crise alimentaire et les aléas climatiques. Mais le défi de la faim et de la malnutrition reste posé, surtout pour les populations les plus vulnérables vivant souvent en milieu rural.

Répondre aux causes de la malnutrition demande une approche multisectorielle qui inclut des interventions complémentaires dans les systèmes d’alimentation, de santé et d’éducation, et ceci particulièrement au niveau territorial. Il s’agit d’un défi majeur qui, malgré l’existence de politiques d’intégration, ne se matérialise pas dans la réalité. Le principal problème est que les programmes utilisés pour promouvoir la sécurité alimentaire sont transversaux vis-à-vis de l’organisation classique des gouvernements. Pour faire face à ce problème, les pays latino-américains adoptent des politiques et des instruments afin de répondre aux besoins de l’agriculture familiale liés à la sécurité alimentaire. Plusieurs pays ont procédé à des restructurations institutionnelles sur la base de modifications et de la création de nouvelles branches ministérielles cherchant à harmoniser les politiques de différents secteurs.

Les approches multisectorielles offrent de nombreuses opportunités d’intervention dans des systèmes pour améliorer la nutrition et le régime alimentaire des populations. Elles sont soit directement orientées vers l’amélioration de la production, soit liées à des mécanismes de protection sociale via des programmes d’alimentation et d’assistance liés à la santé, la nutrition et l’éducation.

La production agricole et la productivité restent essentielles à une meilleure nutrition, mais les programmes de recherche et de développement doivent être davantage orientés vers les questions de qualité nutritionnelle des aliments et de durabilité des systèmes de production. Les interventions dans ce domaine seront plus efficaces si elles prennent en compte le rôle du genre et sont combinées à l’éducation nutritionnelle. La croissance de la production d’aliments dépendra en grande partie de l’innovation technologique, qui demeure pour l’instant, comme nous l’avons vu, très faible dans la majorité des pays d’Amérique latine. Davantage d’investissements sont nécessaires dans l’agriculture, non seulement en matière de recherche agricole, mais aussi pour mettre en place de nouvelles structures institutionnelles, innovantes, en lien avec des activités de recherche et de développement ; en promouvant aussi une participation du secteur privé plus active surtout dans le développement de chaines de production qui procurent des opportunités économiques pour les populations rurales.

Pour terminer et en suivant les recommandations de la FAO (2012), le renforcement de l’agriculture familiale et les politiques de sécurité alimentaire demandent de définir et renforcer les mesures déjà mises en place dans différents domaines. Tout d’abord, l’appui à la production ciblant l’agriculture familiale et impliquant un plus grand investissement public et privé. Deuxièmement, la valorisation des marchés alimentaires locaux ainsi que des produits traditionnels tels que la pomme de terre, le haricot coloré des Andes, le quinoa et le petit élevage. Cela permettra d’élargir la base de l’alimentation de la population, d’améliorer son état nutritionnel et de générer de nouveaux revenus pour la population rurale. Troisièmement, la promotion de lignes directrices pour une alimentation plus saine à travers des programmes d’éducation nutritionnelle pour les enfants et les adultes diffusés dans une approche qui tient compte des questions de genre.

On ne peut ainsi encourager la croissance de l’agriculture mondiale et améliorer les moyens de subsistance dans les zones rurales sans un engagement public renouvelé pour investir davantage et à bon escient dans l’agriculture.

traduit de l’espagnol par François Reman

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