Le monde d’ici 2060 selon l’OCDE : où est l’issue de secours ?

Olivier Derruine • le 24 juillet 2014
OCDE, prospective.

Le retour du punk grâce à la main invisible

Pendant longtemps, chaque génération pensait que la suivante vivrait dans un monde plus enviable que le sien. Depuis quelques années, il semblerait au contraire que les gens soient globalement de plus en plus convaincus que leurs enfants seront bien moins lotis. Quel crédit accorder à cette croyance ? L’OCDE a publié récemment un documentesquissant ce à quoi pourrait ressembler le monde au cours du prochain demi-siècle et force est de constater que ses projections ne suscitent guère d’optimisme. Et c’est le moins que l’on puisse dire !

Vers un monde post-croissance

Alors que cette question était jusqu’ici confinée aux économistes dits « alternatifs » ou « hétérodoxes », c’est-à-dire ceux qui ne font pas partie du courant dominant (les plus sévères d’entre nous diront : la « pensée unique »), l’OCDE vient à son tour dissiper l’illusion d’une croissance économique inébranlable : la croissance économique mondiale est vouée à ralentir passant de 3,6 % en 2010-2020 à 2,4 % en 2050-2060. Cette perte de vitesse est liée au vieillissement de la population qui frappera particulièrement durement une série de grands pays émergents (surtout la Chine [1] ), étant donné leur faible niveau de protection sociale. Et, n’en déplaise aux xénophobes, l’immigration nourrira la croissance en alimentant en bras et en cerveaux nos marchés du travail laissés exsangues par le vieillissement. L’OCDE estime que des politiques migratoires plus restrictives auraient pour effet de réduire la main-d’œuvre vieillissante de 15 à 20 % dans les pays riches [2] !

L’OCDE table néanmoins sur une convergence des niveaux de vie. Si celle-ci ira de pair avec une réduction de la pauvreté au niveau mondial, les inégalités au sein même des pays riches se creuseront à un point tel que « si les politiques redistributives restent inchangées, un pays moyen de l’OCDE sera confronté à une hausse de 30 % des inégalités de rémunération (avant impôts) d’ici 2060, soit un niveau d’inégalités presque équivalent à celui observé actuellement aux Etats-Unis ». Cette projection n’est pas sans rappeler l’importante étude de Thomas Piketty sur Le Capital au XXIe siècle (éditions du Seuil, 2013) qui annonce le retour des inégalités à la hauteur de celles qui servaient de toile de fond aux romans de Balzac ! Les nostalgiques de la Belle Epoque vont être servis !

Dans un appel désespéré pour soutenir la croissance, l’OCDE appelle à « engager de nouvelles réformes destinées à dynamiser les marchés du travail et de produits, et réviser les politiques appliquées en matière de droits de propriété intellectuelle. Ces mesures pourraient toutefois creuser davantage encore les inégalités de rémunération. » [NdlA : je mets en italique] Et là, se trouve le hic : qu’on le veuille ou non, la croissance faiblira, mais l’OCDE est prête à échanger un peu moins de décélération de la croissance contre un peu plus d’inégalités. L’OCDE révèle ici toute sa schizophrénie : tantôt, elle met en garde contre les inégalités, tantôt, elle se montre prête à les accepter si c’est pour limiter les dégâts du ralentissement de la croissance ! Il semble à ce stade encore trop révolutionnaire, voire iconoclaste, pour l’OCDE de réfléchir sérieusement à des modèles de développement économique alternatifs, à la manière de ce qu’ont pu proposer Tim Jackson et d’autres il y a quelques années.

Vive les accords commerciaux… ou pas

Pour l’institution basée à Paris et qui se veut le chantre du commerce international, les accords commerciaux tels que le TTIP (projet de traité transatlantique UE-USA), le TPP (l’équivalent du TIPP négocié entre les Etats-Unis et les pays du pourtour pacifique à l’exclusion de la Chine), le TISA (une résurgence du grand projet de libéralisation des services) ou le CETA (accord commercial UE-Canada) joueront sans surprise un rôle essentiel dans la croissance. Et les pays hors OCDE y prendront une part de plus en plus active. « D’ici 2060, environ la moitié des échanges mondiaux auront lieu entre des économies actuellement non membres de l’OCDE, contre un quart aujourd’hui. Dans le même temps, les économies de l’OCDE importeront de plus en plus de produits d’économies non membres. Les liens commerciaux se resserreront avec l’expansion des chaînes de valeur mondiales. » Pas une ligne évidemment sur la signification de ces évolutions sur nos modèles de société. Or, on le voit avec le TTIP qui entend démanteler les « barrières non tarifaires » au commerce, derrière ce terme d’apparence technique, on trouve certes des obstacles parfois objectivement injustifiés (comme la couleur des prises de courant !), mais le plus souvent des normes qui reflètent des choix de société en matière de santé publique, de protection des consommateurs et de l’environnement, etc. Alors, que vaut un hypothétique supplément de croissance de 0,5 % si le revers de la médaille est l’uniformisation des normes et donc l’uniformisation de la culture ? Dans cette perspective d’intégration croissante, voire d’interpénétration de nos économies et sociétés, nous deviendrons tous des citoyens du monde, puisque plus aucune région ne se démarquera des autres. Ainsi, « citoyen du monde » signifiera « citoyen aculturel » dont un synonyme pourrait être tout simplement « consommateur utilitariste ». Il est beau l’avenir.

Doublement des émissions de CO2

Mais revenons à la croissance. Celle-ci ralentira inévitablement. Mais, cela n’empêchera pas le PIB mondial de quadrupler d’ici à 2060…, ce qui ne sera pas sans conséquence du point de vue du climat : les émissions de gaz à effet de serre seront également doublée… alors que la communauté internationale a à plusieurs reprises affirmé l’objectif de limiter la hausse des températures à 2°C, ce qui impliquerait de réduire de 80 à 95 % les émissions de CO2 d’ici 2050 ! A nouveau, le lecteur averti est soufflé par le fait que l’OCDE ne relève pas cette tension et, partant, n’insiste pas sur la nécessité – à nouveau – de repenser notre modèle économique de production et nos habitudes de consommation. Pourtant, l’Agence internationale de l’énergie, une institution sœur située à Genève, a produit une importante étude le 12 mai dernier qui est passée relativement inaperçue. Dans cette étude, elle évalue le coût de la transition énergétique d’ici 2050 : 44.000 milliards $. Il s’agit d’une hausse de 8.000 milliards $ par rapport à une précédente estimation, hausse qui s’explique par la lenteur de l’action et les ratés de la lutte contre le changement climatique. La facture est colossale, mais il faut mettre ce chiffre en relation avec les 115.000 milliards $ d’économies du fait qu’on peut se débarrasser des énergies fossiles ainsi que les économies réalisées en matière de dépenses de santé… Dommage que ces institutions ne se parlent pas et que celles qui sont orientées sur l’économie dénigrent les autres (y compris l’Organisation internationale du travail qui produit régulièrement des rapports fourmillant de propositions intéressantes).

Une lecture cynique du document de l’OCDE pourrait encourager les décideurs politiques des pays riches à se montrer moins volontariste dans la lutte contre le changement climatique : l’impact économique serait marginal et serait ressenti surtout (à défaut de dire « exclusivement » parce qu’aucune information n’est donnée pour l’Afrique et l’Amérique latine) par les pays du Sud et du Sud-Est asiatique. Mais, ce serait là une vision « mal avisée » car les problèmes rencontrés par les sous-traitants des multinationales occidentales pourraient, « à travers les chaînes d’approvisionnement globales » handicaper les pays riches et, en outre, dans les années qui suivront, les retombées économiques se feront sentir sur toute la planète, les pays pauvres se trouvant en première ligne et les autres, plus fortunés, pas loin derrière. Souvenons-nous du tsunami qui a durement frappé le Japon en 2011 ; les activités des équipementiers locaux des constructeurs automobiles, Honda et Toyota, avaient été bouleversées au point de mettre temporairement en pièces la chaîne de production de ces constructeurs, de créer des pénuries chez les consommateurs et de faire chuter leur cours boursier.

La mondialisation sur le dos des (pays) pauvres

Les pays pauvres risquent bien d’être à nouveau les dindons de la farce. On l’a vu, les accords commerciaux sont considérés comme un important vecteur de croissance, mais celle-ci reposera sur toujours plus d’émissions de CO2. Or, ce sont ces mêmes pays pauvres qui en seront les principales victimes : les changements climatiques induits prendront une ampleur telle que leur PIB sera ainsi amputé de 5 %. Par ailleurs, en dépit d’une convergence attendue des niveaux moyens de vie, les inégalités au sein même de ces pays risquent bien d’être exacerbées car si certaines franges de la population – ceux qui travaillent dans les secteurs les plus convoités par les entreprises multinationales – tireront leur épingle du jeu, ce ne sera pas le cas pour la majorité d’entre eux. Si dans nos sociétés qui ont mis au point des politiques sociales et de redistribution relativement élaborées, la stratégie du « trickle down [3] » a connu de sérieux ratés si bien qu’il n’y a plus que les économistes dogmatiques à encore en vanter les prétendues vertus, on peut raisonnablement parier qu’il n’en ira pas autrement dans les pays pauvres.

Conclusion

Si le disco a connu récemment une seconde vie, l’avenir assez sombre décrit par l’OCDE qui s’apparente au slogan « no future » devrait permettre au punk de faire son grand retour !

La mondialisation croissante en laquelle l’OCDE garde une foi malgré tout inébranlable continuera à exacerber les inégalités… et à nourrir les vagues de contestation qui se traduisent « au mieux » par des votes aux extrêmes et « au pire » par des poussées de violence et représentent en ce sens un danger pour la vitalité démocratique.

Même si l’approche des inégalités de l’OCDE est moins étoffée et multidimensionnelle que celle pour laquelle ont opté Wilkinson et Pickett, le verdict est univoque : il faut de la croissance, mais celle-ci conduira inéluctablement à plus d’inégalités, que les pouvoirs publics prennent ou non des mesures pour y faire face ou non. Et ce, d’autant que « l’intégration croissante des échanges et la multiplication des acteurs en présence auront pour effet d’accroître la mobilité des bases d’imposition déjà mobiles, notamment de la main-d’œuvre qualifiée, de l’investissement des entreprises et de l’investissement immatériel ». Lisons entre les lignes : la capacité des pays à légiférer et à faire respecter les réglementations en vigueur sera mise à rude épreuve et encore, il s’agit là d’un euphémisme.

Il est de la responsabilité des partis progressistes plus que d’aucun autre d’oser (im)poser les termes du débat sur la « relocalisation de l’économie » et son pendant : la « démondialisation » pour reprendre l’un des concepts centraux d’Arnaud Montebourg à l’époque des primaires socialistes à la présidentielle française en 2011.

En effet, dans un récent ouvrage, l’économiste Dani Rodrik met le doigt sur « le paradoxe de la globalisation ». Les marchés nécessitent, pour leur bon fonctionnement, des institutions de régulation, stabilisation et légitimation (par exemple, les autorités de la concurrence, le code du commerce, les lois de protection des consommateurs, les banques centrales…) qui ne sont pas générées naturellement par le marché, mais qui s’imposent à lui.

Ces institutions peuvent prendre diverses formes et varier selon les contextes nationaux/régionaux en fonction de la culture, des pratiques et habitudes, des préférences collectives, etc. Par conséquent, un monde qui sera suffisamment attentif aux préférences des populations sera forcément marqué par une certaine diversité institutionnelle plutôt que par une convergence et harmonisation des institutions. Mais, comme cette diversité institutionnelle empêche dans une certaine mesure une pleine intégration mondiale des marchés en élevant les « coûts de transaction » entre les différents pays, le monde ne peut pas être pleinement… mondialisé.

[1Selon les dernières projections démographiques de 2012 réalisées par les Nations unies, l’espérance de vie augmentera d’ici 2050 de 12 années en Chine contre 5 pour l’Europe si bien que la Chine serait plus vieille que l’Europe (âge moyen de 46,3 contre 45,7 ans). L’Inde qui n’a jamais appliqué la politique de l’enfant unique restera bien plus jeune (36,7 ans), mais vieillira autant que son rival chinois.

[2A côté de cela, dans une autre étude de l’OCDE, il apparaît que l’immigration « rapporterait » en moyenne près de 3.500 € de rentrées fiscales par individu par an.

[3La croissance profite d’abord aux plus aisés dont le surcroît de dépenses d’investissement et de consommation et les recettes fiscales prélevées sur leurs salaires et revenus permettent ensuite aux moins privilégiés de bénéficier des fruits de la croissance.