Le marché religieux

Anathème

Les récentes controverses autour de la canonisation d’Anjezë Gonxhe Bojaxhiu font revenir à l’avant-plan la question des valeurs qui sous-tendent les religions. Pour certains, elle fut un exemple pour l’humanité et mérite à ce titre de figurer au panthéon monothéiste romain. Pour d’autres, au contraire, elle fut une vile personne, adversaire de l’avortement, voire carrément pas sympa. Polémiques. Affrontements. Invectives. Polarisation.

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres tant le religieux est aujourd’hui un champ de bataille. Les tensions montent, les morts s’amoncèlent, les rancœurs croissent. Il est urgent d’œuvrer à une pacification durable du paysage convictionnel.

Mais où trouver l’inspiration salvatrice ? Dans notre système économique, pardieu ! Quoi de plus évident que de pousser toujours plus avant le libéralisme de marché et de l’appliquer à tout, y compris le religieux ? Ne sait-on pas depuis longtemps que le marché libre permet une allocation idéale des ressources, une maximisation des bénéfices et une production accrue ? Ne pouvons-nous voir qu’il est scandaleux que des domaines de la vie lui échappent encore ?

Oui ! Disons-le tout de go : le libéralisme, sur le terrain religieux, manqua jusqu’à présent de consistance. Le limiter à une pure question de laïcité et de neutralité étatique, en faire un simple problème de liberté de conscience, voilà qui fut une grossière erreur.

Pour autant, un marché libre ne s’improvise pas. C’est pourquoi il convient de l’organiser de telle manière que les consommateurs rationnels de religion puissent opérer un choix conforme à leurs intérêts objectifs.

Pour y parvenir, nous disposons de divers instruments qui ont tous prouvé leur capacité à assurer une concurrence transparente et efficace. Ainsi, la notion d’abus de position dominante peut-elle nous aider à lutter contre les trusts qui jouent de leur force pour imposer leur vision de l’au-delà et soutenir les acteurs émergents du marché religieux.

De la même manière, la transparence des marchés doit-elle être soignée. Il faut imposer aux acteurs en concurrence de publier des bilans annuels détaillés indiquant, d’une part, leur actif (créances d’offrandes, prières, pèlerinages, sacrifices en tous genres, etc.) et, d’autre part, leur passif (dettes de miracles, canonisations, production de cérémonies, entrées au paradis, etc.). Seule une objectivation des structures des couts et des bénéfices dégagés permettra un contrôle de l’activité religieuse par les consommateurs.

Il est aussi bien entendu que les relations doivent être régies par le droit. Il faut ainsi que soient créés des tribunaux du commerce avec l’au-delà, afin de régler les différends entre mouvements religieux. Il est évident que la relation avec les clients devra également être placée sous la protection du droit des contrats.

Certes, le danger est grand que cela résulte en un encombrement accru des juridictions, mais la pacification de la société est souvent au prix de la délégation aux juges de la résolution de ses conflits. En outre, la régulation pourrait aussi reposer sur une organisation sectorielle adéquate. Une UWE (Union wallonne des Églises) ou une FEB (Fédération des Églises de Belgique) pourraient grandement aider au respect de codes de bonne conduite, allégeant d’autant la charge de régulation pour l’État.

De même, la loi doit-elle imposer la clarté de l’offre des diverses obédiences. Nombre de vierges, années de purgatoire, tarif des pénitences et astreintes, nature et durée des prestations, service après-vente, prix des interventions complémentaires, durée des contrats, conditions de résiliation, etc. Prestations et tarifs doivent être scrupuleusement détaillés. Le cas de Madame Anjezë Gonxhe Bojaxhiu pourra alors être traité comme toute question d’application d’un plan tarifaire.

En outre, si l’on procède de la sorte, les offres s’en trouveront aisément comparables et l’on pourra, par exemple via des comparateurs en ligne, prendre connaissance des avantages de chaque formule tarifaire disponible.

De ces informations et contractualisations claires pourra découler une réelle mise en concurrence incitant les religions à promettre davantage pour des couts toujours moindres. Comme votre opérateur téléphonique vous promet des SMS illimités ou encore plus de données mobiles, votre opérateur religieux vous promettra davantage d’intercessions, de confort paradisiaque, de miséricorde divine pour chacune des oraisons, oboles et pèlerinages déboursés.

De cette concurrence résultera, comme toujours en semblable occasion, un accroissement de la liberté : plus d’avantages pour moins de contraintes, les consommateurs en seront les grands gagnants.

Un autre résultat positif sera la diversification de l’offre, y compris pour des marchés de niche : homosexuels, pécheurs intensifs, métiers à risques ou gros consommateurs d’intercessions, chacun pourra trouver une offre adaptée à ses besoins.

Enfin, dès lors que chacun considèrera que le religieux n’est plus affaire de sens de la vie, mais de contrat de fourniture de services et, donc, de consommation, la tolérance ne pourra que régner. A-t-on vu les clients de Colruyt se faire exploser dans un Delhaize ? Les abonnés d’un fournisseur d’électricité organiser une croisade contre ceux d’un concurrent ? Le libéralisme, c’est la paix, rien moins.

Du reste, ramener le rapport à la conviction à une pure question de consommation a fait ses preuves en matière politique. Depuis que la chose publique a été réduite au clientélisme, depuis que les partis sont en concurrence, baissent chaque jour leurs exclusives et allègent leurs prérequis idéologiques, les violences qui y sont liées ont considérablement baissé. De même que l’on voit aujourd’hui la gauche reprendre des thèmes chers à l’extrême droite, verra-t-on peut-être demain les catholiques faire une place à Muhammad dans leurs succursales, ou les bouddhistes valider l’idée de l’immaculée conception.

« Billevesées, me direz-vous, depuis quand fait-on des choix rationnels en matière de rapport avec l’au-delà ? » Je vous répondrai qu’on le fait depuis un bon moment. Ne voilà-t-il pas au moins quarante ans que l’on vous assure que des réformes économiques libérales mettront fin au cycle des crises et assureront le bien-être de l’humanité ? Quand on considère les choses sous cet angle, n’est-on pas prêt à admettre que la vie après la mort et la rémission des péchés relèvent de bien moins hasardeuses spéculations ?

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.

Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.