Le journalisme, les médias, le hamster et la roue

Simon Tourol

« Un autre journalisme est possible. La révolution numérique n’est pas celle que l’on croit. Des journaux sans publicité, c’est possible. Pour un journalisme utile. »

Égrené en autant de titres, le crédo, revigorant et prometteur comme une brise de printemps, faisait la couverture d’un manifeste de vingt pages que les lecteurs du trimestriel français XXI ont trouvé encarté dans le numéro21-hiver 2013. Laurent Beccaria, directeur de la publication, et Patrick de Saint-Exupéry, rédacteur en chef, y disaient quelques-unes de leurs convictions, fondées autant sur leurs intuitions professionnelles que sur les cinq années d’existence de cette revue atypique. Ils disent que les médias peuvent se désembourber des sables mouvants du marketing et de la publicité et qu’un journalisme de qualité a de l’avenir s’il garde ou retrouve le gout de l’écriture et de l’image, le sens du reportage, le souci de la cohérence et de l’intelligibilité pour le lecteur. Ils pensent que le « seul modèle économique qui vaille » est d’être « utile, désirable et nécessaire ».

La triple mission est bien moins banale qu’il y paraît si l’on considère — et pas seulement en France — le nombre de médias d’information générale qui font le chemin inverse. Utile d’abord au chiffre d’affaires de l’éditeur, la presse est de moins en moins désirée des lecteurs parce qu’elle ne leur est plus nécessaire dans leur vie sociale, intime et citoyenne. Les éditeurs rétorquent habituellement que les lecteurs se sont simplement détournés du papier payant pour aller vers le numérique jusqu’ici gratuit, et que l’information est plus consommée que jamais ? Le « Manifeste XXI » pointe le bilan de quinze ans de mutation numérique jalonnés de courses affolées à l’innovation, d’errements, de sacralisation du trafic, du clic et du buzz. Quinze ans qui ont collé les journalistes à leur siège devant l’écran, tandis que les budgets de reportages fondaient à vue d’œil et que l’explication des faits cédait le pas aux opinions. Or, il est « vital de pratiquer un journalisme qui rende intelligible ce que nous vivons, et donne aux lecteurs, à l’image de Marcel Proust, le “moyen de lire en eux-mêmes” », proclame le document. Quinze ans, enfin, qui ont vu les médias se complaire dans le mimétisme, s’épuisant dans « la course au bruit maximum, destructrice de sens ».

Un succès, une référence

XXI était-il habilité à donner ainsi la leçon et à pointer du doigt la « décomposition des journaux et d’un métier » ? Certains ont vu dans le manifeste un exercice facile d’autocélébration, ce qui ne saurait en l’occurrence constituer un vrai reproche puisque le trimestriel met précisément en pratique ce qu’il appelle de ses vœux chez les autres. Voilà une publication qui se lançait, il y a cinq ans, sans business plan, ni étude de marché, ni gadgets à l’abonnement, mais fondée sur la conviction journalistique qu’il faut raconter le monde pour le comprendre. Ses créateurs négligeaient tous les poncifs en vogue dans le marketing de presse. Ils ont osé les textes très longs, l’absence de publicité, le prix de vente élevé (15,50 euros aujourd’hui), l’épaisseur d’un livre, les sujets hors « agenda médiatique », et la rémunération confortable pour les auteurs. Et cela a marché. Un public a assuré d’emblée le succès d’édition, avec 48.000 ventes de moyenne. Fait remarquable, ce lectorat n’est pas cantonné dans les enceintes intellectuelles et aisées du Paris intra-muros, mais il se trouve d’abord en province, sous des profils sociologiques diversifiés.

Sur la trentaine de sites, magazines ou revues d’information générale qui ont vu le jour en France depuis cinq ans, seuls quatre ont réussi à dépasser le point d’équilibre et même à dégager des bénéfices, soulignent les auteurs du manifeste : les médias numériques payants Médiapart (lancé par Edwy Plenel, l’ancien directeur de la rédaction du Monde) et Arrêt sur images (créé par Daniel Schneidermann, autre ancien de la presse écrite), et les revues XXI et 6Mois. Rien n’assure que la réussite commerciale sera durable, au vu du nombre de « mook » (contraction de magazine et de book) qui se sont lancés depuis dans le même créneau. Mais pour l’heure, XXI fait encore figure de référence.

Les gestionnaires sur la sellette

Bien sûr, le modèle a ses limites. Il ne serait d’ailleurs pas démocratiquement souhaitable que le paysage médiatique ne soit peuplé demain que de publications de ce type. En revanche, l’invitation du Manifeste à réévaluer des pratiques et des choix éditoriaux s’adresse bien à tous, y compris à la presse quotidienne. Des responsables de celle-ci, en France (où le débat eut lieu) et en Belgique (où il fut à peine évoqué) ont fait mine de ne pas l’entendre. Les éditeurs — sans distinction de supports — sont pourtant les premiers concernés. Les mises en cause de leur gestion se sont multipliées ouvertement ces derniers mois. Il se trouve dans les rédactions des « énergies bridées ou inutilisées » qui ne sont pas libérées faute de projets à leur hauteur, souligne le Manifeste de XXI. Le sociologue français des médias, Jean-Marie Charon, ne dit pas autre chose lorsqu’il regrette dans L’Écho du 19 janvier que « les éditeurs revendiquent à eux seuls le rôle de conduire l’innovation et les transformations de structures. Les journalistes, eux, doivent s’adapter. » Quelques mois plus tôt, Jean Stern, ancien journaliste économique à Libération, à La Tribune et au Nouvel Économiste, publiait, aux éditions La fabrique, une analyse de la gestion des médias hexagonaux, sous un titre qui en annonçait clairement la conclusion : « Les patrons de la presse nationale. Tous mauvais. » La mise sous tutelle des contenus, le sous-investissement, la dégradation des conditions de travail, la culpabilisation des journalistes, la course au profit et les proximités douteuses avec le pouvoir sont le lot commun des manageurs de presse dont Stern dresse le portrait peu flatteur.

En Belgique, peu de voix se font entendre en dehors des cercles professionnels pour dire que les éditeurs, souvent prompts à se poser en visionnaires inspirés, ne savent en réalité pas bien où aller ni comment. Ces dernières années sont jalonnées en Belgique francophone d’essais manqués (l’édition électronique de La Libre à 16 heures par exemple, ou Twizz radio, de IPM) ; de modes commerciales passagères (les cartes géographiques, CD, DVD… — insérés dans les journaux) pour doper artificiellement les ventes, mais en vain ; l’inflation de suppléments « attrape-pub » qui gonflent la poubelle du lecteur et dégonflent les contenus du média principal ; les mises en ligne d’abord gratuites, puis partielles et demain sans doute complètement payantes. Bref, et sans ignorer que le métier d’éditeur de presse est aujourd’hui plus difficile que jamais, la recherche d’un nouveau modèle économique et les mutations dans la relation entre les médias et leur public devraient peut-être amener les gestionnaires à plus de modestie et à une réelle coopération avec leurs rédactions.

Interroger le système

Qu’on ne s’y trompe pas : ni le Manifeste de XXI ni ces lignes n’entendent faire le procès des seuls éditeurs. C’est le système qu’il faut mettre en question. Un système qui tourne fou comme un hamster dans sa roue. Qui de l’animal ou de la roue fait bouger l’autre ? Et comment calmer le rythme lorsque s’enchainent, dans une spirale infernale, crise de l’offre, crise de la demande, fuite en avant technologique, course aux recettes publicitaires, dégradation des contenus, réponses inadaptées.

Début février, la demande de libération de Marc Dutroux devant le tribunal d’application des peines a donné une éclatante (et regrettable) illustration de ce fonctionnement systémique. Presque tous les médias quotidiens, écrits comme audiovisuels, cédaient à la surenchère désormais habituelle sur certains thèmes. Mais dans le même temps, dans la même édition, ils déniaient à ce fait sa qualité d’évènement et pointaient parfois du doigt l’emballement médiatique. Le Soir et La Libre du 4 février parlent en éditorial de « fantasme collectif » et d’une démarche « qui n’a aucune chance d’aboutir », mais ils y consacrent chacun leur Une et plusieurs pages intérieures. En soirée, le JT de RTL-TVI qui avait des envoyés spéciaux à Bruxelles et Nivelles et qui consacre dix minutes (le tiers de l’édition) au sujet évoque une « couverture médiatique peut-être exagérée ». Une main invisible conduirait donc les journalistes à pratiquer malgré eux ce qu’ils savent dépourvu de sens ? Voilà bien le symptôme le plus inquiétant d’un système médiatique malade, dont les premiers acteurs ne sont plus à même de penser leur métier et n’ont plus l’autonomie requise pour forger leurs actes en conséquence. Pierre Bourdieu nous avait déjà indiqué, dans ses leçons Sur la télévision (Liber éditions, 1996), le poids et le rôle de la structure dans le champ journalistique. Mais il ajoutait heureusement aussi que « si les mécanismes structuraux qui engendrent les manquements à la morale devenaient conscients, une action consciente visant à les contrôler deviendrait possible »…