Le journal libanais Al-Akhbar définitivement au service du Hezbollah

Pierre Coopman • le 11 juin 2013

Le Hezbollah libanais intervient en Syrie aux côtés de l’armée de Bachar Al-Assad. Cette organisation sectaire a définitivement laissé tomber les masques, et le quotidien libanais Al-Akhbar, souvent décrit comme une publication dynamique et de qualité, labellisé par les connaisseurs nuancés comme « anti-américain de gauche et pas forcément contraire au Hezbollah », est aujourd’hui irrémédiablement et volontairement devenu un outil de propagande du Hezbollah et de l’axe favorable au régime de Damas.

Durant quelques années, le modernisme de la ligne rédactionnelle a pu faire douter. Le journal semblait jouir d’une certaine indépendance. Tous les éléments étaient rassemblés pour propulser ce journal à « l’avant garde » : fondé par le regretté penseur et journaliste influent Joseph Samaha ; collaborant avec Wikileaks ; partenaire du Monde diplomatique ; défendant des causes taboues telles que le droit à vivre son homosexualité dans les sociétés arabes ; critiquant le racisme de la bourgeoisie libanaise et l’esclavage qu’elle impose aux servantes sri-lankaises ou éthiopiennes ; accordant des tribunes à des figures perçues comme « progressistes » telles que Ziad Rahbani (metteur en scène, comédien et musicien éclectique) et Ounsi Al-Hajj (poète, éditeur, traducteur de Shakespeare) ; confiant sa rubrique culturelle à l’intellectuel « atypique » Pierre Abi Saab (fondateur en 2002 du magazine culturel Zawaya, ancien responsable des pages culturelles du quotidien pan-arabe Al-Hayat) ; mariant la légitimité qu’octroie l’appui de ces personnalités connues et reconnues avec l’enthousiasme d’une équipe rédactionnelle jeune et dynamique, un graphisme novateur et original, un site web consulté dans le monde entier, etc.

A l’origine : un projet de gauche commun.

Al-Akhbar est né le 14 août 2006, en pleine guerre entre Israël et le Hezbollah, voulant exprimer le refus, dans une société « levantine » bouleversée et traumatisée par l’occupation étasunienne de l’Irak, de la politique américaine au Moyen-Orient. Ainsi défini, le quotidien a d’entrée de jeu la capacité de rassembler des obédiences diverses, de s’attirer de nombreux sympathisants. Mais la convergence de l’équipe d’Al-Akhbar autour de la définition d’un projet commun ne résiste pas, au printemps et à l’été 2011, à l’aggravation de la crise en Syrie. Khaled Saghieh, rédacteur en chef adjoint et cofondateur du journal, critique alors sans ménagement le « discours complice » [1] de la gauche arabe qui refuse de soutenir la révolution syrienne. Il met directement en cause Adonis, le célèbre poète syrien exilé (de son vrai nom Ali Ahmad Saïd Esber, né en 1930), qui s’est manifesté dans les médias arabes, début 2011, pour exprimer sa défiance vis-à-vis d’une « révolution émanant des mosquées ». Ibrahim Al-Amine, le rédacteur en chef d’Al-Akhbar n’a pas une position laïque aussi radicale que celle d’Adonis (la contradiction de la proximité avec le Hezbollah serait dans ce cas intenable), mais ses différences de vue avec Khaled Saghieh sont patentes. Ce dernier finit d’ailleurs par quitter le journal. Car Ibrahim Al-Amine se revendique clairement du discours complotiste de gauche. L’écrasante majorité de ses articles sont marqués du sceau de la dénonciation de l’alpha et de l’oméga, du grand satan américain, toujours coupable, in fine, de tous les maux de l’humanité.

En 2012, Al-Akhbar connaît de nouvelles divisions : des écrits de la chroniqueuse Amal Saad Ghorayeb, favorables au régime de Damas, provoquent la publication par Max Blumenthal, un collaborateur de la version anglaise (en ligne) du journal, d’un article annonçant son départ avec un titre percutant : The right to resist is universal ; A farewell to Al-Akhbar and Assad’s apologists.

Au fil des incidents qui agitent la rédaction, Ibrahim Al-Amine reste fidèle à son personnage. Ce rédacteur en chef a habilement mené sa barque afin de rassurer son mentor syrien. L’eau a coulé sous les ponts depuis les interdictions épisodiques du journal en Syrie, quand Ibrahim Al-Amine devait se justifier. Dans un article de 1er avril 2011, intitulé « Al-Akhbar et la Syrie » [2] , il se mettait à la disposition des censeurs à Damas pour renégocier les conditions de diffusion du journal. Dans ce même article il citait le fondateur Joseph Samaha qui, quand on lui demandait de clarifier la relation du journal avec la Syrie et l’Iran, répondait : Lisez le journal et jugez. Prenons Al-Amine au mot en citant deux de ses articles récents, fidèles à l’ensemble de ses autres articles, et jugeons.

Le Hezbollah versus « les traîtres »

Le 27 mai 2013 il écrit : Au début des révoltes en Syrie, le Hezbollah a tenté de jouer un rôle de médiateur, mais certains développements, comme l’implication d’Israël dans la crise, ont provoqué un changement, ont rebattu les cartes. [3]

Cet extrait éloquent appartient à un registre éculé : dans le monde arabe, une intervention d’Israël en faveur d’un ennemi quelconque est le fantasme secret et inavoué de quiconque rêve de mettre cet ennemi knockout. Israël n’existerait pas, qu’Ibrahim Al-Amine, le Hezbollah, et beaucoup d’autres encore, dans leurs rêves les plus enfouis, aimeraient, tel Pygmalion, l’inventer et le façonner pour avoir une théorie à développer ou quelque chose à dire sur la politique internationale.

L’on peut bien entendu soutenir le délire exactement inverse, puisque le 21 mai 2013, Ibrahim Al-Amine suggère, à mots couverts, que c’est le Hezbollah que les ennemis libanais du Hezbollah (appelés les traîtres) aimeraient inventer s’il n’existait pas : Leur histoire est faite de trahisons et de coopération avec l’ennemi – elle a commencé en mai 1983 avec leur tentative d’accord de paix entre Israël et le Liban et abouti à ce qu’ils justifient ouvertement l’attaque d’Israël contre le Liban, en 2006. Ils aimeraient combattre le Hezbollah directement, s’ils le pouvaient. Mais au lieu de cela, le seul espoir qu’il leur reste est d’amener les salafistes à mener leur croisade au Liban, afin de mieux pouvoir le reprocher au Hezbollah. [4]

Récapitulons : Ce serait donc le Hezbollah qui risque de tomber dans un traquenard tendu par ceux qui aiment qu’il existe pour pouvoir le battre à mort, mais pas trop, afin qu’il ressuscite.

Loin de nous aider à comprendre la situation au Moyen-Orient – sinon que : « ce que le Hezbollah fait en Syrie s’insère dans le vaste combat des forces de la résistance contre les forces assassines et réactionnaires dont le centre de gravité est Israël » - les exégèses paranoïaques d’Ibrahim Al-Amine ont au moins le mérite de nous remémorer que les meilleurs ennemis du monde ont souvent intérêt à s’assurer de leur survie mutuelle pour pouvoir s’accuser mutuellement de toutes les responsabilités quand la situation impose de dresser un écran de fumée.

By the way, Al-Akhbar publie régulièrement des articles du blog The Angry Arab News Service rédigé par As’ad Aboukhalil, un intellectuel libano-américain né en 1960, militant anarchiste, athée, anti-impérialiste, anti-sioniste et professeur de sciences politiques à la California State University. Un de ses billets récents repris dans Al-Akhbar est intitulé The Golden Era of Arab Atheism. [5] Les libres penseurs athées sont de plus en plus nombreux dans le monde arabe, explique As’ad Aboukhalil, mais les médias occidentaux feignent de l’ignorer, car il leur importe trop de maintenir une image d’une société fanatisée par l’islam.

En bref : Les médias occidentaux, tel Pygmalion également, façonnent la société arabe à l’image de leurs fantasmes pour avoir quelque chose à en dire.

Le raisonnement tient la route et enfonce des portes largement ouvertes. Il ne nous dit pas si le journal Al-Akhbar, quand il s’évertue à décrire une opposition syrienne phagocytée par les jihadistes, doit être considéré comme un média « occidental » qui feint d’ignorer certains aspects de la réalité car il lui importe trop de maintenir l’image d’une révolte fanatisée par l’islam afin de défendre le Hezbollah et Bachar Al-Assad.

As’ad Aboukhalil a dans un premier temps soutenu les mouvements de contestation en Syrie, se plaignant même, durant cette période, qu’Al-Akhbar ne publie pas ses analyses critiques sur le régime syrien [6] . Mais ayant observé l’évolution des péripéties et revu sa position, As’ad Aboukhalil se range aujourd’hui aux côtés d’Ibrahim Al-Amine pour dénoncer le complot américano-sioniste derrière les événements en Syrie.

Al-Akhbar est un journal étrange, dans les pages duquel des athées fondamentalistes de gauche communient pour apporter leur soutien à une milice confessionnelle chiite, puissante et radicale, pro-iranienne, dont les idées ne sont pas à proprement dire démocratiques et dont le leader, Hassan Nasrallah, à chacune des ses apparitions publiques, vocifère (il hurle dans le micro) sa haine envers quiconque ne pense pas comme lui. Nous pouvons donc aujourd’hui juger et répondre à la question que posait Ibrahim Al-Amine, citant Joseph Samaha : Al-Akhbar est définitivement au service du Hezbollah. Le constat est triste pour un journal qui, à sa naissance en 2006, cristallisait les espoirs de renouveau de la presse de gauche au Liban et au Moyen-Orient. Ce constat est d’ailleurs d’autant plus triste que la réalité qu’il dissimule est crue : les journalistes d’Al-Akhbar qui défendent le Hezbollah le font sans doute tout simplement parce qu’ils en ont peur.

[1« Al khittâb al moutawâttia » (le discours complice), Khaled Saghieh, Al-Akhbar, 4 mai 2011.

[2« Al-akhbâr wa suriya » (Al Akhbar et la Syrie), Ibrahim Al Amine, Al-Akhbar, la 1er avril 2011.

[3« Hezbollah Intervention in Syria Redraws Political Map » Ibrahim Al Amine, Al-Akhbar English, 27 mai 2013.

[4« On Hezbollah’s Syrian Intervention » ? Ibrahim Al Amine, Al-Akhbar English, 21 mai 2013.

[5« The Golden Era of Arab Atheism », Asa’ad Abukhalil, Angry Corner, Al-Akhbar English, 21 mai 2013.

[6Le 29 avril 2011, Asa’ad Abukhalil se plaignait qu’Al-Akhbar ne publie pas son article critique sur l’évolution du parti Ba’th, au pouvoir depuis 43 ans en Syrie, intitulé : « The Ba’th Party : The Process of a Long Death ».