Le futon, le bain et le jardin

Bernard De Backer

À quoi notre vie doit-elle être comparée ?
Elle est comme un gibbon qui cherche à allonger les bras ;
et si un bras est étendu, l’autre sera contracté.
Sengai (moine et peintre japonais, XVIIIe siècle) [1]

La terre est sortie de la mer, puis s’est soulevée en vagues de mamelons cintrés de neige, alignés dans un paysage lunaire parcouru de rivières grises et nues. On ne voit aucune ville, aucune route - seuls de longs tracés rectilignes, comme griffes dans la glace : lignes à haute tension, fractures telluriques, messages aux extraterrestres ? Dans cette partie de la Sibérie qui jouxte la Mandchourie, entre Amour et Lena, des chaines de montagnes se succèdent au sud de l’immense plaine bordant l’océan Glacial Arctique : monts Boureïa, Aldan, Stanovoï, et leurs innombrables réticules, piémonts, plateaux de neige aveuglante, rivières gelées, moignons de forêts mortes, alpages carbonisés par le froid. Pas de traces, vu de cette altitude, des Nanaïs, Oultches, Evenks et Iakoutes dispersés dans ces immensités blanchâtres. Mon voisin, un moine archéologue arborant barbichette et lunettes d’écaille, se nourrit avec flegme depuis le survol de Sakhaline. Puis, baguettes posées, il s’endort bouche bée, tête retournée sur le dossier du siège.

Si la Kolyma s’étend très loin à l’Est, au-delà de la mer d’Okhotsk, l’Amourlag et le Bomlag devraient être sous nos pieds. Passé Irkoutsk, nous survolons d’autres zones de déportation, de plus en plus coupées du monde, comme le Gorlag et la région de Norilsk. Mais sous mes yeux scrutant un paysage lointain, baigné dans une lumière orangée et oblique, il n’y a pas d’hommes, pas de villes, pas de baraquements, à peine des routes et des ponts. J’imagine le froid, le vent, la violence des roches, la grisaille infinie, la faim et le travail dans la taïga. Le paysage est devenu uniformément blanc, survolé par des bancs de nuages fins comme de la mousseline. Franchie la ligne de partage des eaux, les rivières s’écoulent vers le Nord et se reconnaissent à leurs berges couleur taupe qui ondoient comme des serpents dans la neige.

Dans le lointain, une étendue bleu-noir gagne sur le continent. L’océan Arctique n’est pas encore gelé, nul pack de glace ne dérive sur le passage du Nord-Est. Le soleil n’en finit pas de se lever ; l’arc immense que nous décrivons longe la lisière de l’aube. À l’approche du Pôle, c’est déjà la nuit perpétuelle. Après le passage des monts Oural et de la terre des Nénetses, l’avion longe les rives de la mer Blanche, survole les iles Solovki, voilées par d’épaisses brumes. Le trajet oblique vers le Sud, frôle la Finlande, les lagunes de Courlande et de l’ancienne Prusse orientale, les plages de Gdansk. Bientôt, l’Allemagne avec ses champs au carré, villages aux toits rouges, autoroutes à épis et villes bien rangées. Un bouquet d’éoliennes tournoyantes apparait sur la droite, marguerites géantes balayées par les nuages que l’avion transperce avant de se poser.

Vue du Mont Wakakusa

De tous côtés du sentier raide, avec le ciel bleuté en point de mire, des herbes hautes et des branches tortueuses aux feuilles délicates, rougies par l’automne. Le vent souffle aux abords du col, balaie les joncs coiffés d’un plumeau blanc, soulève en vrille les feuilles mortes. « Konichi wa ! », me lancent les promeneurs croisés à la montée pour m’encourager à franchir les derniers mètres. La vallée sauvage qui borde le sentier, enfouie sous une végétation luxuriante, commence à apparaitre dans toute sa largeur. Puis, du haut d’une large pelouse bombée, je contemple enfin la plaine et, au tournant d’une colline, les lointains faubourgs de Kyoto. Quelques daims folâtrent sur le sommet herbeux du Wakakusa-yama, des couples prennent le dernier soleil de l’année, des enfants jouent au ballon. C’est dans cette plaine du Yamato - où les rizières peinent aujourd’hui à survivre dans les interstices d’un urbanisme dense et anarchique - que le pays a érigé les tertres funéraires des anciens empereurs, sa première capitale impériale permanente, Nara, construite sur le modèle de la ville chinoise de Chang’an, avec des palais aux portes coulissantes et d’immenses temples en bois.

Vers le sud, je devine mon quartier de Nara-machi, un entrelacs de ruelles étroites éclairées le soir par des lanternes accrochées à de vieilles maisons-ateliers d’un étage, reliées par un réseau de câbles électriques caractéristique des bourgades japonaises. Mais dès que l’on aborde les premières pentes des collines qui bordent la plaine, au-delà des temples qui jouxtent la forêt et surplombent la ville, la nature reprend ses droits. La montagne-forêt (okuyama) est unie dans son opposition à la vallée humanisée et cultivée, bordée par la lisière où meurent les derniers champs [2]. Orée forestière abritant des sanctuaires shinto vermillon avec dragons et renards espiègles, des statuettes bouddhiques posées à même les feuilles mortes, comme de gros champignons au regard fixe.

En approchant de cet archipel échancré et pentu, cerné par la mer omniprésente, j’avais compris ce qui m’attendait : ici, il n’y a que plaines grises couvertes de béton et de routes, montagnes-forêts [3] striées de vallées étroites. Entre les deux espaces, la frontière semble tracée au cordeau. Nous nous sommes posés au milieu de l’eau ; plus de place sur la terre ferme pour le nouvel aéroport d’Osaka. Des officiels portant masques de chirurgiens et gants immaculés n’offrent que le sourire des yeux. Perdu dans les idéogrammes sous le soleil de novembre, je me dirige vers l’arrêt de bus pour me rendre à Nara, fondée en 710 sous le nom de Heijô-kyô (« la capitale de la paix »), un siècle avant Heijan-kyô (« la capitale de la paix et de la tranquillité ») devenue Kyoto [4]. Le bus franchit le bras de mer qui nous sépare de la grande ile de Honshu, puis l’autoroute surélevée nous transporte au-dessus d’un océan de bâtisses grises et d’immeubles aux fenêtres occultées. Au-delà d’un ressaut verdoyant, nous plongeons dans la vallée du Yamato, avant d’atteindre Nara au nord de la plaine bordée par la montagne.

Lanternes du soir

Après avoir somnolé sur un banc au bord d’un étang à tortues dans lequel se mire une pagode à cinq étages, je m’approche de la grande auberge de bois - un ryokan - où j’ai réservé une chambre de six tatamis pour une semaine. Après, on verra bien ce que le voyage invitera à faire. Des chaussures disparates sont posées au pied d’un large escalier à deux marches, creusé par les ans, au-dessus duquel trônent des rangées de patins marron. Un sifflement d’oiseau électronique retentit dès que je franchis un seuil invisible, tels certains planchers du château shogunal de Nijô qui produisent un chant de rossignol à l’approche de l’intrus. L’aubergiste, un homme au visage de rongeur portant de grosses lunettes, surgit de son bureau pour m’accueillir avec un sourire doux et me conduire vers ma chambre au premier étage. Un sas triangulaire auquel on accède par une grille de bois ajouré et dans lequel sont déposés les patins, une porte légère comme du carton donnant sur un espace couvert de tatamis (tapis en paille de riz très épais et légèrement odorant), un futon posé à même le sol et garni d’un édredon fleuri, des panneaux coulissants translucides qui séparent la chambre d’une petite terrasse abritée par le rebord du toit. Au loin, la montagne surplombe les toitures de tuiles rondes et grises, les câbles électriques en pagaille.

Il n’y a pas d’armoire, rien qu’une table basse et deux coussins durs posés sur les tatamis. Des cintres sont accrochés au mur et, suspendu dans l’alcôve décorée d’un Bouddha à chignon et d’une télévision des années soixante, un peignoir de coton (yukata) avec sa ceinture torsadée - vêtement que tout le monde porte à l’intérieur de l’auberge après le bain du soir. Seule concession au rangement dans ce pays frugal à la superficie comptée et qui ne s’embarrasse pas de meubles inutiles : un placard rustique pour abriter futons et édredons durant la journée, afin que la chambre paraisse plus grande et plus vide. Un chuintement saccadé s’échappe du thermos blanc, posé à côté d’un poêlon bleu opalin et de la boite à thé que vient frapper un rayon de soleil fatigué. Il n’y a plus qu’à sommeiller sur le futon pour se défaire d’une nuit blanche passée au-dessus de la Sibérie, laisser le pays s’insinuer dans mes veines comme le thé bouillant. Le lapin à lunettes s’incline et prend congé, ferme doucement la porte où pendouille un cadenas d’enfant. Je m’enfonce dans le sommeil comme Alice dans son terrier ; un coup de gong, le bruissement des rayons d’une bicyclette et la stridulation des cigales me parviennent encore par la fenêtre entrouverte.

Le sifflement du thermos accompagne mon réveil alors que j’enfile mon yukata bleu et blanc. Silence dans l’auberge qui sombre dans la pénombre du soir. Je chausse les patins dans le sas et me dirige vers le bain collectif (furo) [5] , situé au rez-de-chaussée. Des lanternes luisent dans le déambulatoire longeant le jardin. S’il est un paradis sur terre réservé à chacun d’entre nous, le mien devrait se situer quelque part entre le furo brulant et le jardin clos du ryokan Seikanso, un quadrilatère d’arbres taillés, de rocs bossus, de vallées moussues et de lanternes de pierre aux angles retroussés. C’est en sortant du bain, cheveux mouillés et pieds nus sur le seuil de bois frais, que l’on apprécie ce lieu à sa pleine mesure. Entouré des quatre pans de l’auberge aux proportions parfaites, l’espace de verdure et de roches est un tableau dans lequel on ne marche ni ne s’assied. Une nature taillée et réduite en microcosme, destinée au seul regard. On comprend le samouraï qui, pour retrouver son honneur ou en finir avec ce monde trompeur, s’agenouille face au jardin après avoir fait glisser les panneaux, compose un haïku d’une main ferme, puis s’ouvre le ventre avant d’offrir sa tête à son lieutenant qui la tranchera d’un coup.

Souverains célestes

À un jet de pierre de mon auberge, un coin de rue à angle droit est occupé par une étroite maison en forme de fer à repasser tronqué, couverte de bardeaux en imitation bois. Un miroir convexe, disposé à l’attention des rares automobilistes qui s’approchent du carrefour, est suspendu à l’un des angles de la façade. Les fenêtres étant occultées, comme dans toute demeure japonaise qui se respecte (« bonheur dedans, démons dehors », dit le proverbe), il est difficile de deviner l’activité qui s’y déroule. Une paire de lampions oblongs encadre la porte nichée à l’angle des rues et rayonne à mesure que la nuit s’assombrit. Trois tentures de coton couvertes d’idéogrammes faseyent dans le vent léger au sommet de l’entrée, des pots de fleurs reposent à même le trottoir. Un grand rectangle, ressemblant à un menu, est posé sur un support de métal. Il ne comporte que deux ou trois inscriptions en cursive hiragana, d’un raffinement exquis.

Un soir, en m’approchant de la fenêtre de droite, j’aperçois un papier kraft titré « okonomiyaki » collé sur la vitre, fournissant des instructions au gaijin [6]  qui voudrait se risquer dans ce qui semble être un restaurant de poche. Pour composer son menu, il convient de retenir une des trois lettres A, B ou C correspondant à une base (nouilles, riz, crêpes) et un chiffre indiquant lecomplément (porc, poulet, crevettes, bœuf...). A2, c’est donc « nouilles +poulet ». Le client est fermement prié de retenir son code avant de passer commande. Revenant d’une longue promenade et ayant mijoté dans le furo, j’ai l’estomac dans les talons et suis tenté par l’aventure. Je soulève les rideaux et franchis la porte, expectant un décor de rêve, l’une de ces courbettes auxquelles le voyageur s’habitue en un tournemain. La pièce est minuscule, dans un désordre effarant au regard des critères locaux. Une sorte d’épicerie de village remplie de tissus, de cartons, de fleurs en plastique et d’objets épars au milieu desquels, sur le mur d’en face, l’empereur Akihito et l’impératrice Michiko me fixent d’un regard affable, raides sous un cerisier forcément en fleurs. Des sportifs se livrent à un match de baseball sur l’autre mur, à deux pas du comptoir où une matrone discute avec une vieille pliée en deux.

Le restaurant ne dispose que d’une seule table, garnie d’une plaque métallique incurvée en son centre, objet que l’on retrouve également sur le comptoir, face aux tabourets. Sans me demander mon avis, la matrone m’assigne une place au bar, m’enlève mon carnet des mains et me plante sa carte alphanumérique sous le nez. Après avoir pris note de mon « A2 », elle plonge dans le frigo pour en extraire les ingrédients congelés, puis me tend une bouteille de bière Kirin d’un air ne souffrant pas de réplique. En quelques gestes, elle ouvre le robinet de gaz sous le comptoir, étend de l’huile sur la plaque, coupe des ognons et des petits légumes en fines lamelles, rajoute les nouilles et le poulet, une pincée de crevettes séchées (fishu en japanglais) et badigeonne le tout d’une épaisse sauce brune à grands coups de pinceau. Après avoir soulevé, retourné, tranché, gratté et épicé ce qui se transforme en une masse odorante sous mes yeux, je n’ai plus qu’à avaler. Okonomiyaki signifie : « ce que vous voulez, on le grille ». J’en trouverai de plus raffinés à Kyoto, mais c’est ce qu’il convient de manger ici après une marche et un bain chaud. De préférence avec un bout de bois, brisé en deux baguettes, dans une petite coupelle de terre cuite.

The Cube

Quitter Nara-machi me fit de la peine. Une semaine dans mon ryokan avait suffi à me transformer en vieux client avisé, instruit des habitudes de l’auberge et des ressources du quartier, protégé par des singes en peluche écarlate suspendus aux portes des maisons. J’étais devenu familier des cerfs qui pullulent dans le parc, de la manufacture de saké, du gigantesque temple Tôdai-ji abritant un Bouddha de trente mètres, et du jardin Isuien aux paysages empruntés [7]. Sans oublier la forêt primaire aux frondaisons prodigieuses, ses statuettes millénaires blotties au fond de lointaines grottes et son aimable garde forestier à motocyclette portant un sabre à la ceinture. Un habitué, donc, qui donnait des indications aux gaijin de passage et s’était converti au petit-déjeuner japonais, pris sur la table basse de la salle à manger, décorée de poupées sous verre, de calligraphies et de paysages brumeux. Soupe au miso, boite à riz remplie de grains odorants, algues au gout puissant, fèves aigres-douces, crudités nappées d’huile, légumes en saumure qui croquent sous la dent, œufs et poisson frit : de quoi occuper ses baguettes pendant une petite heure, face au jardin contemplé en sirotant du thé vert.

Mais le patron avait loué toutes les chambres à partir de dimanche et il me fallait quitter ce lieu débonnaire. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas aller voir ce qui se passe à Kyoto ? C’était bien dans mes projets, sauf que le charme un peu provincial de Nara-machi et la quiétude boisée du ryokan - mon voisin dans l’avion survolant la Sibérie m’apprendra que Sei-kan-so signifie « maison de la vision tranquille » - ne me donnaient guère envie de bouger. J’avais de quoi faire pendant des mois, car, comme l’écrivait Bouvier, « fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations ». Va donc pour Kyoto, à l’autre bout de la vallée, mais je doute de pouvoir y fainéanter autant qu’ici.

La nouvelle gare de la défunte « capitale de la paix et de la tranquillité » est un monstre de béton qui fait onze étages et que l’on surnomme « The Cube ». On y trouve un centre commercial titanesque, évidé en son cœur qui est parcouru d’escalators à ciel ouvert débouchant sur des terrasses balayées par les vents. Le passager qui débarque est aussitôt saisi par l’atmosphère trépidante, happé par des torrents de voyageurs et de « salary-men », perdu dans un océan de flèches et d’indications en kanji, hiragana, katagana et (heureusement) romanji [8]. Mon air un peu éberlué m’a aussitôt attiré les services d’un couple de retraités aux dents dorées, portant uniforme et badge « Kyoto volunteer guides ». Ayant pris connaissance de mon point de chute près du palais impérial, arrêt de métro Kuramaguchi, ils me conduisent à la station, m’apprennent à acheter un billet et me font un grand signe de la main au départ de la rame immaculée. Des passagers y tapotent avec application sur leurs portables qui, écran déployé, ressemblent à un sabre de samouraï miniature. Il faut de la place pour les kanji, car les Japonais parlent peu, mais écrivent et lisent beaucoup, notamment des romans et des mangas adaptés à l’écran. Quand aux sonneries, je n’en ai jamais entendues.

Vie harmonieuse

Dans cette ville comme à Nara, il faut attendre l’ouverture de l’auberge en fin d’après-midi. Au milieu d’un petit parc, entre deux voies rapides, un ouvrier à vélo vient s’assoir sur le banc d’en face pour casser la croute. Non pas plonger ses baguettes dans un bol de riz, mais manger de vraies tartines de pain blanc soigneusement rangées dans une boite. Après avoir fumé sa cigarette, il ramasse mégot et papiers pour les emporter dans sa besace. Il n’y a pas de poubelles dans les parcs japonais, pas plus que de déchets au sol.

Les vélos de Monsieur Assai, mon aubergiste atypique qui adore Prague et le chocolat belge, ne sont pas de première fraicheur. Ils sont stockés à même la rue, perclus par les moussons et d’une taille très réduite. Ici, hommes et femmes utilisent des modèles identiques avec lesquels ils sillonnent les trottoirs partagés avec les piétons. Parcourir Kyoto à vélo demande dès lors du doigté et de la prudence, mais c’est la meilleure manière de visiter la ville quand il ne pleut pas (les cyclistes japonais roulent un parapluie à la main, ce qui est difficile, mais très beau, évoquant certaines estampes d’Hiroshige, comme « averse soudaine sur le pont Shin-Ohasi et sur Atake »). Une boussole au poignet n’est pas un luxe : si les habitants ont tous une rose des vents dans la tête, le visiteur de passage ne dispose généralement pas de cet implant. La vallée dans laquelle repose la ville est orientée Nord-Sud et son plan en damier permet de situer chacun des quartiers à l’aide des quatre points cardinaux. Les trois quarts de la ville sont bordés de la montagne-forêt et la lisière est, tout comme à Nara, le domaine des sanctuaires, des temples et des cimetières. On y a tracé un « Chemin des philosophes » éclairé de lanternes dès la nuit tombante, situé le long d’un petit chenal bordé de bambou et de portiques vermillon, surplombant la ville sous les premières frondaisons d’érables écarlates et de cèdres vert bronze.

C’est dans ses marges forestières que Kyoto respire et s’abouche aux esprits de la nature, les kami. Alors que le centre et l’« hypercentre » - une épaisse pelote de gratte-ciels vitrés - étouffent dans une débauche de marchandises et un luxe tapageur où déambulent de grosses limousines blanches, des créatures aux cheveux verts et quelques sans-abri - burakumin [9]  peut-être - transportant tous leurs avoirs sur une bécane. (Le long de la rivière qui traverse la ville de part en part, j’avais un soir croisé des promeneurs bavardant avec des hommes qui vivent sous les ponts, n’enlevant pas moins leurs chaussures avant de pénétrer dans leurs abris de fortune.) Mon trajet me mène vers le flanc ouest de la vallée, aux abords du Pavillon d’Or surmonté d’un phénix protecteur, carbonisé par un jeune moine dans les années cinquante et dont la folie incendiaire inspira un livre éponyme à Mishima. À un mètre cinquante au-dessus du bitume et progressant à la vitesse moyenne d’une dizaine de kilomètres à l’heure, le cycliste qui flâne dans les quartiers périphériques a tout le loisir d’observer, d’écouter et de humer le quotidien des rues. Occupation qui vaut bien la contemplation des jardins secs attenant aux temples zen, d’une simplicité par ailleurs redoutable : mille yens y suffisent pour acquérir des vœux garantissant une « vie harmonieuse ».

J’ai, quant à moi, trouvé mon bonheur du soir dans une aimable gargote tenue par un vieux couple un peu boiteux, située non loin d’une « Christian Science reading room » faisant face au palais impérial. Entre une reproduction des Glaneuses de Millet, une photographie du Pavillon d’or et un puzzle (complet) figurant un chat gris suspendu au mur, trois hommes solitaires mangent en regardant distraitement une émission de variétés échevelée, type « course aux trésors ». Près de la porte d’entrée, une épaisse théière repose sur un poêle et chacun vient s’y servir. Le repas ne m’a pas couté plus cher que les vœux du temple zen et l’harmonie - certes de courte durée - fut totalement garantie.

L’étrangère

Souvent, l’on croise des cohortes d’écoliers et d’étudiants en uniforme visitant les temples au pas de charge, cornaqués par des enseignants soucieux de l’horaire : costumes militaires aux boutons de cuivre, chemises blanches et souliers noirs pour les garçons ; jupes plissées, bas gris, chemisiers et vestes pour les filles. Quelquefois, ce sont des groupes mixtes d’écoles moins prestigieuses, habillés en jeans et t-shirt, qui s’immortalisent en arborant le v de la victoire (lointain souvenir des troupes d’occupation ?) au pied des piliers de bois millénaires. En fonction de son tempérament, le voyageur occidental peut s’accommoder de la discipline et de la vie de groupe des Japonais ou, au contraire, s’irriter de ce qu’il associe à un grégarisme et un conformisme jugés oppressants. Pour ma part, j’ai rapidement pris mon parti de cette réalité, constitutive de l’expérience nipponne. Associée au sourire omniprésent et à une xénophilie dont bénéficie l’étranger de passage (la situation est sensiblement différente pour celui qui reste), elle allège le voyage. Et puis, pourquoi diable partir aussi loin si ce n’est pour être ailleurs ?

Un jour cependant, alors que je marchais dans les allées d’un vaste temple ceinturé de murs épais, un bataillon de jeunes filles vint à ma rencontre. Une bonne trentaine de jupes plissées, de pupilles noires et de chevelures luisantes. J’étais sur le point d’achever le croisement de ce phalanstère silencieux lorsque mon attention fut attirée par une incongruité. Bien encadrée par ses condisciples, une étudiante se détachait nettement des autres : elle était châtain, avait le teint pâle, le nez long et les yeux verts. Nos regards se croisèrent et son visage muet, traversé d’une gêne imperceptible, se ficha dans le mien. Silencieuse et éloquente, familière et étrangère, elle me fit penser à ces femmes blanches enlevées par les Sioux. Une part de ce que j’ignorais sembla se dévoiler d’un coup, mais je ne pouvais lâcher la branche à laquelle j’étais suspendu.

[1Allusion à une célèbre peinture de Hasegawa Tohaku, Gibbon sur un arbre sec, représentant un singe suspendu à une branche et tentant d’attraper la lune qui se reflète dans l’eau. Une image qui symboliserait l’humanité ignorante et l’inaccessibilité des choses dernières.

[2La scène finale du mystérieux film de Naomi Kawase, Shara (2003), tourné entièrement à Nara-machi, est un travelling aérien du quartier vers la colline et la forêt décrites ici. La cinéaste, native de Nara, a obtenu le Grand Prix du festival de Cannes 2007 pour La forêt de Mogari. La nature autour de la vallée et son enfance dans la ville sont une de ses principales sources d’inspiration, comme dans ce dernier film, tourné dans la montagne-forêt en bordure de Nara.

[3La montagne couvre près de 70% du territoire nippon. Sachant que ce dernier n’est pas plus grand que celui du Royaume-Uni mais que sa population est deux fois plus nombreuse, on comprend l’extrême densité des vallées et des plaines. La montagne conserve sa couverture forestière pour éviter le ravinement des terres par les moussons torrentielles.

[4« Kyô » signifie capitale. La ville de Edo a été rebaptisée To-kyô (« capitale de l’Est ») après la restauration de Meiji en 1868 et le transfert consécutif de l’Empereur de Kyoto (« ville capitale ») vers l’ancienne Edo où résidait le Shogun, chef du pouvoir militaire.

[5Le bain est un élément essentiel de la culture japonaise qui est avant tout une culture de l’eau. Il n’est pas fait pour se laver mais bien pour se détendre en fin de journée. On se lave avant de s’y plonger. L’archipel est parsemé de bassins d’eau chaude naturelle (d’origine volcanique), les onsen, qui ont la même fonction. Dans le film de Kaneto Shindô, L’ile nue (1960), la famille qui survit sur un ilot aride dépourvu de sources consacre une grande partie de ses journées à transporter des jarres en provenance du continent. Elle n’en prend pas moins un bain d’eau douce chaque soir.

[6Le gaijin est un non-japonais. Par un curieux hasard, ce mot ressemble à goy (hébreu) et gadjo (romani), désignant les non-juifs et les non-gitans.

[7Certains jardins japonais sont conçus de manière à donner l’illusion que le paysage environnant en constitue une prolongation naturelle. C’est le cas du jardin Isuien de Nara qui « emprunte » les collines surplombantes et une partie du Tôdai-ji dans sa structure paysagère.

[8L’écriture nipponne est, paraît-il, la plus complexe au monde, et de surcroit très mal adaptée à la langue parlée. Outre les idéogrammes chinois (kanji) adoptés au VIe siècle, elle utilise deux syllabaires, hiragana et katagana - ainsi que l’alphabet latin (romanji).

[9Issus de la classe eta (les « pollués ») de la période Edo (1603-1868), les burakumin constituent une sorte de caste associée à des métiers impurs en relation avec la mort et la décomposition. On en trouve un écho dans le beau film Departures (2008) de Yôjirô Takita, narrant l’histoire d’un violoncelliste devenu embaumeur dans une entreprise de pompes funèbres, métier qui suscite un vif rejet parmi ses proches. Dans une scène emblématique à plus d’un titre, l’embaumeur se retrouve dans les bains publics du village, très tard le soir pour éviter le contact avec les autres. Il y rencontre un seul autre homme qui, lui, travaille pour l’entreprise d’incinération des morts.

Références

  • Nicolas Bouvier, Œuvres, Gallimard, 2004.
  • Naomi Kawase, Shara, 2003 ; La forêt de Mogari, 2007.
  • Yukio Mishima, Le pavillon d’Or, Gallimard, 1961.
  • Kaneto Shindô, L’ile nue, 1960.
  • Katô Shûichi, Le temps et l’espace dans la culture japonaise, CNRS éditions, 2009.
  • Yôjirô Takita, Departures, 2008.