Le doute

Dominique Maes

Bien à l’abri dans notre laboratoire d’utopies où nous concoctons nos produits imaginaires non rentables, nous, président directeur généreux d’un magasin qui ne vend rien, sommes parfois et même souvent envahi par le doute. C’est que la quête du sens à ce qui n’en a pas produit de vertigineux abimes. Mais, fort heureusement, nous nous reconnectons alors, chères consommatrices, chers consommateurs [1], à la réalité de notre société et tout devient limpide. Nous sommes à deux doigts d’une pensée unique et, avec soulagement, nous allumons notre poste de télévision ou partons folâtrer dans les nouvelles cités universitaires envahies par les chaines internationales de magasins de fringues et autres fanfreluches dont la fabrication bon marché permet à quelques peuples sous-développés des salaires de survie.

Et nous ne doutons plus, ce qui est enfin confortable.

D’ailleurs, tout va bien. Avec une obstination qui touche au génie et une abnégation qui force l’admiration, les histrions qui nous gouvernent le martèlent et les organes de presse amplifient la propagande : « Tout va bien ! ». La croissance du produit intérieur brut est en hausse d’au moins 0,5% ; 69.000 emplois ont été créés en 2017 et 309.000 nouveaux « jobs » ont été ou seront créés entre 2014 et 2020. De mauvaises langues (qui doutent encore, sans doute !) insinuent que la précarité des petits boulots qui se généralisent sous l’incantation de « jobs, jobs, jobs » que certains entonnent dans les hémicycles de nos institutions, est une régression de tous les droits sociaux acquis en un siècle d’insouciance, mais nous, qui sommes sérieux, ne doutons plus de l’enthousiasme généralisé et envisageons même la création de notre « start-up », histoire de participer à cet élan vivifiant pour notre économie.

Le marché du travail se porte très bien. Les directeurs des ressources humaines se frottent les mains et préparent leurs messages de licenciement avec une empathie qui nous tire des larmes de reconnaissance. Les ministres se félicitent à tour de rôle, un peu fatigués par leurs incessantes réunions de communication, mais ne doutant pas de l’importance ni de la justesse de leurs actes. Les présidents d’entreprises multinationales reversent à leurs actionnaires réjouis des marges bénéficiaires sympathiques et envisagent quelques fusions orgasmiques. L’argent qui circule abondamment se coagule dans les hauteurs d’une pyramide qui a remplacé celle de la lutte des classes. Et certains, qui doutent toujours, s’accrochent à de vieux modèles pour dénoncer l’asservissement du vivant au capital.

Mais enfin, qu’ils se taisent puisque tout va bien. Enfin, presque.

Car, bien entendu, pour abandonner les marges bénéficiaires à ceux qui les confisquent, il vous faudra encore, chers consommateurs, chères consommatrices, faire quelques petits efforts. Vous vous en doutiez un peu, quand même.

Tout d’abord et surtout, ne changez rien à vos habitudes, mais affermissez-les. Buvez et mangez bio ou diététique, faites un peu de sport (raisonnablement) et maintenez-vous en bonne santé pour ne pas encombrer les rangs des malades parasitaires qui empêchent la rentabilité de nos assurances sociales. Notre Mère Ubu de la santé l’a suffisamment répété : le malade coute trop cher !

Ensuite, pour favoriser le commerce, achetez tout ce dont vous n’avez pas besoin à commencer par ces voitures symboliques de votre réussite sociale. Grâce à leur système audio performant vous écouterez avec gratitude les éclats de rire communicatifs des animateurs radiophoniques matinaux qui ne doutent jamais de l’excellence de leur humour, durant les longues heures d’embouteillages où vous resterez coincés à l’entrée de nos villes engorgées. Que vos véhicules fonctionnent à l’essence ou au diésel importe peu. Un équilibre de taxation permet désormais à l’État d’en retirer la même arnaque fiscale.

Ensuite, bien sûr, il faudra travailler un peu plus et surtout plus longtemps pour ne pas rejoindre ces vieux profiteurs de pensionnés. Quels salauds, ceux-là. Ils sont vieux, ils sont de plus en plus moches et ils ne servent vraiment à rien. Fort heureusement beaucoup claquent dans les premiers mois de ce qu’ils croyaient être le bon temps enfin advenu. Ils ne se doutaient pas que l’activité professionnelle apporte à l’existence un sens dont elle est fondamentalement dépourvue. La vacuité leur est fatale. Mais pour ceux qui ont l’égoïsme de vieillir en devenant inutiles et surtout couteux à la société, il faudrait que notre gouvernement bienaimé leur propose de participer activement à la prochaine étape de leur existence : la mort.

Un bel exemple nous est venu de Nouvelle-Zélande où d’astucieux pensionnaires d’une maison de retraite, fabriquent avec la joie d’être encore utiles à quelque chose et de se réunir dans une ambiance chaleureuse, leur propre cercueil. Que voilà une belle idée ! Nous ne doutons pas qu’elle sera reprise rapidement par nos institutions toujours aptes à se brancher sur les concepts les plus novateurs.

Donc, chères consommatrices et chers consommateurs, tout va bien et tout va aller mieux encore. Vous vous lèverez chaque jour emplis de joie, accrochés à votre magnifique pouvoir d’achat, troupeau humain entre les moutons de Panurge et les veaux de Charles de Gaulle, absorbant la propagande télévisuelle présentant un Premier sinistre goguenard et volubile s’en aller chez les Russes vendre des poires belges. (À ce propos où en est-on ? Nous nous en inquiétons car nous avons une sympathie toute particulière pour ce fruit hautement symbolique.) Et vous accepterez sans broncher de perdre jusqu’au dernier jour de votre vie pour la gagner.

Quant à nous qui poursuivons nos rêveries inutiles, nous retournerons en notre laboratoire de fictions utopiques pour y perdre du temps en attendant que le nôtre advienne. Et bien sûr, le doute qui est si malvenu sur un plateau de télévision ou un débat où seul le péremptoire s’exprime, nous envahira à nouveau. Nous nous rendrons compte qu’il n’y a peut-être aucune solution à l’aliénation, qu’il faudra bien se résoudre à ne grappiller que des miettes de pensée libre et que l’humanité si miraculeuse est sans doute aussi une fameuse monstruosité du vivant.

Mais bien entendu, de cela aussi nous doutons.

Vous vous en doutez.

[1L’interpellation « Consommatrices et consommateurs » est un hommage au discours du PDG des États Unis d’Europe, entrecoupé de publicités, intégré dans l’album visionnaire d’Herbert Pagani, Mégalopolis (1972).