Le djihadisme en Afrique sub-saharienne

Jean-Claude Willame • le 10 mars 2015
Afrique, Terrorisme.

Allah, du ciel fait ce qu’il veut ;
il n’est pas obligé de faire juste toutes ses choses d’ici-bas.
Ahmadou Kourouma

Le choc causé par les attentats de Paris en ce début janvier 2015, les multiples débats (très franco-français) sur la « liberté d’expression », sur la « laïcité de la République », sur l’« intégration » qui en ont découlé ne doit pas faire perdre de vue la dynamique islamiste à l’œuvre dans d’autres parties du monde musulman, notamment en Afrique sub-saharienne où plus de 240 millions d’habitants pratiquent cette religion et où cette « dynamique » a durement frappé et continue à frapper des dizaines de milliers de personnes.

Une geste victorieuse

Mais avant de pénétrer plus avant dans cette matière, il faut rappeler l’existence et les stratégies des deux grands acteurs à l’œuvre dans cette partie du monde. Le premier et le plus connu jusqu’il y a peu est bien entendu la nébuleuse d’Al-Qaïda qui, depuis les attentats de New York, Madrid, Londres et Casablanca et depuis la mort de son fondateur, continue à se prévaloir d’une force de frappe contre les infidèles. Ses réseaux multiformes et peu structurés couvrent le sous-continent indien, l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, le Moyen-Orient et l’Indonésie. Le second, beaucoup plus redoutable par sa cruauté, amplement et à dessein médiatisée, de même que ses capacités de recrutement en Occident, au Moyen Orient ou en Tchétchénie est la machine de guerre de l’État islamique (Daech) qui entend se distancer nettement du terrorisme sans frontière de son « aîné » en « territorialisant » (en Irak et en Syrie) un islamisme totalitaire, sectaire, millénariste et qui n’a finalement rien à voir avec une « religion ».

Un ancien chargé de mission au secrétariat général de la Défense nationale en France, Arnaud De La Grange, a pu écrire à juste titre à son propos : « Il y a, de par le monde, un « effet califat ». Qu’ils fassent ou non allégeance au nouveau « prince des croyants », les mouvements djihadistes voient dans sa radicalisation un gage de succès. Si l’Etat islamique ne rallie pas toujours, il inspire. Partout. Le plus grand pays musulman du monde, l’Indonésie, vient de s’alarmer de sa popularité croissante dans certaines couches de sa population […] Al-Qaïda avait su attirer les volontaires du djihad par sa scénarisation de la violence et le lyrisme de ses prêches. L’État islamique va plus loin. Il écrit une geste victorieuse [1]. »

Une nébuleuse en perte de vitesse : les cas malien et somalien

En Afrique sub-saharienne, la branche maghrébine et plus spécifiquement algérienne d’Al-Qaïda, l’AQMI, qui a reçu la « bénédiction » d’Oussama Ben Laden en 2007, s’est engouffrée en 2012 dans la faille de l’irrédentisme touareg qui en était à sa cinquième rébellion contre le pouvoir sudiste du Mali depuis le début des années 1960. L’AQMI dispose d’importants moyens « logistiques » : le produit des rançons d’otages occidentaux ainsi que du commerce de drogues et des trafics d’armes avec les bandes armées de l’ère post-Kadhafi. Son allié de terrain est un mouvement islamiste local connu sous le nom d’Ansar Dine. Très vite cependant, les affaires tournent au vinaigre.

C’est qu’un autre mouvement irrédentiste, politico-militaire celui-là, le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), se démarque totalement « de tout mouvement islamiste, de tout groupuscule radical dont l’idéologie est basée sur une quelconque vision religieuse ». « Nous tenons à dire également que nous n’avons pas besoin d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ou d’un quelconque mouvement religieux pour pratiquer une religion quelconque », précise-t-il en janvier 2012. Dans un document découvert par la presse et daté de juillet 20012, le numéro 1 de l’AQMI prend ses distances vis-à-vis de son partenaire : « Nous ferons également tout notre possible pour préserver Ansar Dine de nos activités négatives commises à l’extérieur afin qu’Ansar Dine préserve son projet dans le pays. Un point essentiel à ce propos : interdire de tuer au nom du jihad à l’intérieur de notre territoire. » Le chef de l’AQMI pointe dans ce document « la faute politique » commise par Ansar Dine en détruisant les mausolées de Tombouctou » et explique que « ce zèle dans l’application de la charia » a braqué inutilement les projecteurs de « la communauté internationale sur nous ». Et de rappeler qu’il faut « expliquer la charia aux populations avant de l’appliquer [2].

Six mois plus tard, l’affaire est entendue : la France, soutenue par l’ONU, déclanche une opération militaire (Serval) qui met à terre toute l’offensive des groupes armés islamistes ayant pris le contrôle de l’Azawad, la partie nord du pays.

Les choses tournent tout aussi mal pour Al-Qaïda en Somalie. En fin 2008, la milice Al Shabbaab (jeunesse en arabe), contrôlait la majeure partie de la Somalie du Sud. Issu d’une fraction dure de l’Union des tribunaux islamiques qui milite pour l’instauration de la charia dans sa version radicale (lapidation, coups de fouets, destruction de sites religieux chrétiens et soufis, etc.), ce groupe armé d’environ 5.000 à 7.000 combattants a même réussi à prendre la troisième ville du pays et à rétablir un semblant d’ordre en désarmant les multiples petites milices locales. En 2012, il fait allégeance à Al-Qaïda dans un pays pourtant à tradition majoritairement soufi (modérée).

Mal lui en prit car très vite le vent tourne : à la suite de l’offensive de la mission de l’Union africaine en Somalie et de l’armée kenyane, Al Shaabbab, tout en conservant sa capacité de nuisance, a abandonné les principales villes qu’il contrôlait. En août 2014, un gouvernement, contrôlant encore difficilement un pays exsangue depuis longtemps, nettoie les dernières poches islamistes, tandis qu’un drone de l’armée américaine tue son chef.

Une stratégie meurtrière qui monte

Tout autre est la stratégie de Daech. Celui-ci ne cherche pas à conquérir et à faire mordre la poussière aux « infidèles » partout où cela s’avère possible. Il cherche avant tout à apparaître comme un vainqueur, à manifester sa puissance, et donc à faire école à partir d’un territoire — l’espace irako-syrien — qu’il entend administrer en rendant la justice, en gérant son butin de guerre (pétrole, matériel militaire saisi à une armée en capilotade, taxes, etc.), en coupant des têtes aussi. Et cela fonctionne.

Au Nigeria, son émule est une secte née en 2002 et qui, depuis 2009, est devenu un mouvement insurrectionnel ayant réussi à conquérir plus d’une vingtaine de villes et à « produire » plus de 1,5 millions de déplacés. Fondé sur le terreau d’un antagonisme historique entre un Nord désertique et un Sud plus riche, particulièrement corrompu dans le cas du Nigeria, il prend appui idéologiquement sur le rigorisme des Talibans, puis sur l’Etat islamique : ce n’est donc pas un hasard s’il proclame un califat deux mois après l’annonce similaire faite par Daech.

À l’instar de ce dernier, il pratique la terreur comme une arme politique : massacres contre des civils des villages où se sont constituées des milices d’autodéfense, mise en esclavage sexuel de jeunes filles, enlèvements et meurtres de chrétiens. Selon un spécialiste de la région, « à côté de Boko Haram, AQMI ou d’Ansar Dine sont des agneaux. Les terroristes de Boko Haram sont des barbares : ils tuent des centaines de personnes toute l’année, mitraillent des églises, lancent des grenades pendant les offices et font des raids dans les villages chrétiens qu’ils transforment en Oradour-sur-Glane [3] ».

Selon un autre connaisseur, « le groupe tient à la fois de la secte et du mouvement social. Dès ses débuts, il est sectaire par son intransigeance religieuse, son culte du chef, ses techniques d’endoctrinement, son intolérance à l’égard des autres musulmans et son fonctionnement en vase clos [4] ». Il est vrai qu’à cette terreur en a répondu une autre : celle de l’armée nigériane qui a réagi, soit directement soit par milices locales interposées, « en bombardant des villages en rasant des quartiers, en brûlant des maisons, en massacrant des civils, en jetant les cadavres dans des charniers, en découpant des gens en morceaux, en violant des filles [5] ». Il menace aujourd’hui les pays qui sont proches de sa frontière ; le Tchad, le Cameroun et le Niger.

L’exemple de Daech semble avoir été entendu jusque dans des régions où les musulmans forment une petite minorité de la population. Tel est le cas de l’ADF (Allied Democratic Force), créé en 1995 avec un conglomérat d’opposants ougandais surtout musulmans et qui a implanté son QG près de la ville de Beni au Nord Kivu.

Dirigée de main de fer par un chrétien converti à un islam rigoriste (le tabligh), Jamil Mukulu, qui a fréquenté des camps d’entraînement en Afghanistan et au Pakistan et prend ses quartiers alternativement à Kampala, à Nairobi et au Kivu, cette bande armée est passée à partir de 2007 de milice ordinaire à une composante de la nébuleuse islamiste africaine pouvant compter sur un effectif de 800 à 1.400 combattants.

Selon le groupe d’experts des Nations unies, elle fonctionne en grande partie grâce à l’exploitation forestière et aurifère illégale, à un « réseau de taxis et de mototaxis opérant dans les villes de Butembo, Beni et Oicha » et à « des virements de Londres, du Kenya et de l’Ouganda, l’argent étant encaissé par des intermédiaires congolais à Beni et Butembo ». « Ce groupe armé congolo-ougandais fait preuve d’une extraordinaire résilience qui tient à sa position géostratégique, son insertion dans l’économie transfrontalière et la corruption des forces de sécurité », explique de son côté un rapport de l’International Crisis Group en 2012. Toujours selon le groupe d’experts cité plus haut, l’ADF dispose de plusieurs camps d’entraînement dans l’est de la RDC et d’équipements tels que des mortiers, des mitrailleuses et des grenades à tube. La milice a accru ses effectifs grâce à des campagnes d’enrôlement et des enlèvements.

Qu’ils soient recrues ou membres de familles de combattants, les femmes et les enfants se voient également imposer une formation militaire et une conversion obligatoire à l’islam. Sur une vidéo saisie dans le domicile kenyan de Jamil Mukulu, on peut entendre le prêche du chef, s’exprimant tantôt en swahili, tantôt en arabe, habillé en tenue civile et entouré d’une part d’un groupe de femmes africaines voilées, d’hommes en tenue militaire et de jeunes de cinq à huit ans auxquels on apprend à marcher au pas.

Ici aussi, la brutalité est de mise. Les massacres et les mutilations de femmes et d’enfants sont fréquents et, comme le notait déjà en 1999 un commissaire adjoint d’un district ougandais, « ils tuent de manière indiscriminée, juste pour tuer ». Tout récemment, au Nord Kivu, ils ont en un mois massacré à l’arme blanche plus de 250 civils dans la foulée d’une opération de largage de tracts de la Monusco les invitant à se rendre.

Selon de nombreux services de renseignement et le groupe d’experts des Nations unies, Jamil Mukulu aurait des liens plus ou moins étroits avec l’Al Shabbaab somalien, mais aussi avec le « califat » de Boko Haram. Par ailleurs, il aurait également tenté d’entrer en contact avec l’État islamique. Même si cette dernière tentative reste hypothétique et fut probablement sans succès, elle indique qu’ici aussi, Daech est bel et bien une référence.

Le cas centrafricain

La « poussée djihadiste » n’a pourtant pas percé dans d’autres pays de l’Afrique sub-saharienne où se trouvent des minorités musulmanes. Mais ici aussi, les violences liées à la religion ont été et sont encore destructrices. On citera ici le cas de la République centrafricaine qui a connu une succession de coups d’État militaires et de régimes oppressifs depuis son indépendance. Ici aussi, on se trouve face à une division entre un Sud plus privilégié, où se trouvent la plupart des richesses exploitées (uranium, diamant, et or) et où s’est déversé l’argent des coopérations étrangères, et le reste d’un pays très pauvre longtemps soumis à des pillards et des bandes armées et où une majorité de la population musulmane — 20% de la population totale du pays — est concentrée. Ici aussi, on se trouve en présence de régimes politiques corrompus et d’une armée qui ne tient pas la route, sans compter certaines potentialités économiques comme le pétrole qui excitent les appétits.

C’est dans ce contexte que naît une rébellion animée par une coalition hétéroclite à dominante musulmane et qui porte le nom de Séléka. Cette coalition ne prône en aucune façon un djihad et n’a rien à voir avec un quelconque « radicalisme musulman » : à la base de la conflictualité centrafricaine, ce sont deux modes de vie de « pauvres » qui s’affrontent, celui de pasteurs et éleveurs et celui d’agriculteurs sédentaires [6].

Comme l’explique un connaisseur de la région, Roland Marchal, « les chefs rebelles sont des élites militaires locales qui n’ont jamais été au centre du pouvoir dans l’armée nationale ou à Bangui même. Ils sont souvent marginaux dans le sens sociologique du terme, c’est-à-dire originaires des périphéries du pays ». Ces rebelles veulent avant tout le pouvoir : ils sont rejoints par d’autres combattants et des mercenaires libyens, tchadiens, soudanais. « L’idée de renverser le régime est là, poursuit Marchal. C’est l’illusion de la Centrafrique : vous commencez, vous continuez et vous vous retrouvez progressivement au bord de la capitale sans avoir combattu. Vous vous dites donc que le fruit est mûr ! Pourquoi renégocier avec Bozizé, [le chef de l’État] des aménagements d’accords de paix mal négociés ou appliqués alors qu’ils peuvent obtenir davantage en dirigeant eux-mêmes le pays ? ». Ce que le noyau dur centrafricain exige c’est davantage d’investissements dans les régions du nord (musulmanes), complètement délaissées par le pouvoir central.

Il n’en faut pas plus pour que leur avancée vers la capitale déchaîne une « guerre d’identité religieuse ». Identifiés comme « tchadien », alors que la toute grande majorité est centrafricaine, les rebelles de la Séléka, à mesure qu’ils s’approchent de Bangui, voient se dresser contre eux des milices dites « chrétiennes », les « anti-Balaka [7] ». Avant comme après la dissolution (septembre 2013) et la fin du coup d’état des Séléka (janvier 2014) qui, selon les termes de l’International Crisis Group, ont pillé ce qui restait de l’État et fait main basse sur l’économie illicite du pays, les pogroms ont pris racine un peu partout et il est question de « situation pré-génocidaire » : massacres de civils musulmans d’un côté ; viols, pillages, meurtres de prêtres et de catéchistes catholiques de l’autre.

Au début 2014, 30% des Centrafricains ont été déracinés, les populations musulmanes ayant fui en nombre, de Bangui ou d’ailleurs, au Tchad, au Cameroun et en RDC. En janvier 2015, certains quartiers de la capitale, en proie à des enlèvements, étaient encore et toujours des bastions de « bandes armées » que l’on continuait à qualifier d’anti-Balaka, le maintien de l’ordre n’étant assuré que par les troupes françaises de l’opération « Sangaris ».

Un besoin d’État et de société civile

En Afrique sub-saharienne, le « religieux » est souvent associé à la « guerre » et au « banditisme de grand chemin » comme le montrent les dérives décrites ci-dessus, mais aussi celles de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) fondée naguère par la prophétesse Alice Lankwema et dénaturée par son successeur et cousin Joseph Kony, de seigneurs de guerre Maï-Maï qui se réfèrent ostensiblement à la Bible, de l’armée tutsi de Laurent Nkunda au Kivu qui aimait à se présenter en pasteur pentecôtiste.

Mais, comme le montre bien l’exemple centrafricain, ce sont bien des combats pour des ressources rares qui forment le soubassement de la conflictualité et de la lutte pour le pouvoir. Face à cela, la religiosité n’est qu’une superstructure qui attire dans ses filets des populations en mal de repères signifiants. Daech et ses complices africains ou autres ne sont que le dernier avatar — particulièrement meurtrier — de ce constat.

On en arrive toujours à la même conclusion : que ce soit au Moyen ou au Proche-Orient, que ce soit sur le continent africain, les opérations militaires contre ces déviances mortelles ne seront pas la panacée. Pas plus que ne le sont d’ailleurs les centaines de millions de dollars dépensés au titre d’une aide humanitaire pendant ou après les conflits. La survie et l’informel, qui ont pu amortir quelque peu les effets pervers de la néo-colonisation, ont fait leur temps aussi. En plus d’une « société civile » structurée et à même de plonger dans le cambouis de la gestion des conflits, il y a un besoin d’État ou de quelque chose de ce type qui se substitue à des régimes ou des milices qui n’ont incarné jusqu’ici que des systèmes prédateurs.

[1Le Figaro, 3 octobre 2014.

[2Libération, 25 février 2013.

[3L’Express, 20 février 2013.

[4Libération, 3 mai 2014.

[5Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste de Boko Haram à l’Institut français de géopolitique à Paris, dans La Libre Belgique, 24 janvier 2015.

[6International Crisis Group, Briefing Afrique, n°105, 12 décembre 2014.

[7Parfois dénommés « anti-balles AK » en référence aux armes du même nom. Ces milices existent en fait depuis 2009 : composées tant de chrétiens, de musulmans que d’animistes, ils entendaient mettre fin aux rackets des nombreux « coupeurs de route » qui pullulent traditionnellement au nord et à l’ouest du pays.