Le départ

Mahrou M. Far

J’aime les étoiles, le monde animal et les vieilles pierres.

Les étoiles. Voir les étoiles. L’étoile du Nord et l’étoile du Sud. Filer les étoiles filantes. Faire rire les éclipses. Voir Antarès, Capella et Sirius.

Trouver mon étoile et la suivre dans le désert, comme certains rois. Sentir le parfum cristallisé de la rose des vents. Voir les faces cachées des nouvelles lunes et marquer mon nom. Voir la beauté de Vénus. Dire un mot à Mars : Salut. Parler avec les étoiles des mers. Trouver d’autres Terres. Trouver d’autres Soleils. Cet immense œil chaud qu’on a placé là et qui nous chauffe juste nous à la bonne température. Les autres planètes ne servent à rien. Du décor. Elles brulent ou elles gèlent. Trouver l’ordre des pourquoi. Pourquoi ?

On dit que la réponse est dans les mathématiques. Voilà pour les étoiles. Pour le moment.





Les animaux. Voir le monde animal qui m’appelle comme un frère ou comme une sœur. Voir l’Afrique. Toucher à l’origine. La savane brulante remplie d’animaux sauvages de tous genres et surtout très affamés.

Ils ne m’attendent pas forcément pour faire un festin !

C’est non.

Voilà pour le monde animal. Pour le moment.





Le passé. Voir le passé. Voir au passé.

Seule dans le désert !

Pas seule, il y a les rois.

Quels rois !

Pas de vieilles pierres. Pour le moment.

D’autres choses. Voir d’autres choses. Mon corps. Depuis mon enfance une petite partie de mon corps pousse et s’allonge d’une manière inquiétante.

Vue de face ça va encore, mais une fois de côté, une paroi saillante mange et coupe tout. Mon nez. C’est le nez de quelqu’un d’autre. Erreur de livraison. Cela arrive. Parfois. Hélas. Un nez aquilin par excellence. L’horreur. Attendre mes dix-huit ans pour le corriger. Pas dix-sept ans et demi, mais dix-huit. Pourquoi ? Porter cette chose jusqu’au bout. L’opération. Contente d’avoir des piqures. La souffrance pour une délivrance. Désormais voir la vie autrement.

Je trouve ce mot étrange.

Autrement ?

Non, désormais.

Parler et loucher sur le geste répétitif du chirurgien pendant qu’il aplanit et aplatit. Comme sur la route avec des bulldozers. Puis l’asphalte qui couvre les travaux. Ma peau. Loucher tellement sur ses doigts qu’il y a du sang coagulé au bout de mes yeux pour plusieurs longues semaines. L’horreur. Encore. Mes amis passent me voir à l’hôpital. Guita la sage me nourrit avec de la compote de cerises, gentille comme toujours. Merci.

Ramine le moustachu me fait rire, incorrigible comme d’habitude. Aie. Je ne peux pas. À cause de mes pansements. D’autres amis passent. Ils me manquent. Tous. Plus tard, il enlèvera les bandes. Version originale de mon visage. Plus tard, c’est pour aujourd’hui. Je fais un dessin pour le chirurgien montrant une figure camouflée, boursoufflée, puis la tranquille beauté.

Pas de visage avant l’opération ?

Je l’ai assez vu.

L’artiste regarde, content.

Et t’en fais pas pour tout ce sang dans tes yeux, ça va se résorber.

Je m’en fous. Même si le blanc de mes yeux vire aux couleurs de l’arc-en-ciel je m’en fiche. Éperdument. Désormais voir la vie en face. Désormais. Plus tard, je fais des courses avec maman. Les commerçants lui disent à voix basse :

Votre fille, ses yeux, ce rouge, oh pauvre madame, on vous plaint…

Cette fois je vois rouge. Sans fard ni rouge. Je vire sur le rouge. Un rouge sang.





Les jours passent. Une bousculade calme. Le départ ici et l’arrivée ailleurs. Quitter, s’en aller. Comme une baleine qui disparait là pour sortir à l’autre bout de l’océan le dos rempli de coquillages. La valise dans le grenier devient d’un coup ma valise. Elle prend des galons. On la bichonne. On la nettoie. On vérifie ses serrures. On tire sur ses poignées. On cherche après ses clés. Elle est examinée sous toutes ses coutures et elle en a. Elle devient ma deuxième peau. Il y a livres, photos, vêtements, chaussures, documents, souvenirs, souvenirs… Des souvenirs en forme de coquillages figés dans la résine ambrée de ma mémoire. Elle reste collée au sol, mille kilos. J’ai droit à vingt. Je suis la liste minutieuse faite par mon père. Je reviens à mes affaires. Sous mes vêtements, je vois deux triangles noirs et soyeux. Je fais sortir mon chat et je recommence tout. Reste que quelques jours. Au revoir mon chat. Au revoir famille, amis, voisins. Au revoir ville, rue et ruelle. Au revoir soleil. Au revoir.

Ticket, valise, voiture, trajet, aéroport, la voix de haut parleur, attente.

Au revoir. Au revoir.

C’est si simple. Cela paraît si simple. Cela paraît. Je suis tranquille même si je n’arrête pas. Je deviens somnambule. La nuit je parle, je marche, je range, je discute. Une vraie conversation. Avec mon chat. Avec mes parents. Je crois qu’ils vont tous se reposer un peu après moi. Ma tête ne se repose pas. Jamais. Elle veut tout connaitre et surtout la réponse aux pourquoi. Pourquoi ?

Sensibilité et innocence. Tant pis. Rêve et rêve. Tant pis. Tant pis. Je veux voir le monde de la terre. Les étoiles seront pour plus tard. J’ai fait maintes fois des voyages en train. Seule. Bien sûr. Petite fille. Ce n’est pas mal. Même si les amis de mes parents sont du voyage un peu plus loin dans le même train. Reçu mille recommandations me concernant ? Bien sûr. Connaitre les mécanismes, les fonctionnements, les différents sons, les sifflements, les paysages. Ah ! les paysages. Ce n’est pas un autre voyage qui me fera peur. Je pars voir l’infini. C’est sur la route de l’horizon. À l’aéroport, je m’efforce que tout soit serein. J’avais dit : C’est simple, je pars, j’étudie et je reviens. Je pars pour cinq ans. Je reste pour trente ans. Je reste pour toujours. Mon corps est parti. Mon âme aussi, mais elle fait d’interminable aller et retour. Désormais — encore ce mot — refuser d’écouter de la musique persane. Refuser la nostalgie. S’intégrer. Deux mondes pour moi. L’aéroport est le dernier lieu où tout le monde parle encore ma langue. Pour l’obtention de mon visa, je me rends à l’ambassade. Rendez-vous avec Monsieur le premier consul. Dans la salle d’attente, j’attends et je regarde les affiches. Les villes, les sites et les curiosités à voir. Il y a aussi ce petit garçon costumé qui se soulage d’un si long pipi. Et c’est juste à côté de la porte de Monsieur l’ambassadeur. Je sais c’est écrit. L’entrevue ne dure que quelques minutes. Très gentil. Je peux partir. Je veux partir. La découverte d’un autre monde m’attend. Ce désir guide mes gestes comme dans un rêve. Un appel. Un battement. Tant de coutumes. Tant de pensées. Tant de désirs de partir, peut-être même de part et d’autre. D’Est et d’Ouest, du Nord et du Sud. Tant de chats. On attend le jour. On attend la date. Naitre ailleurs. Un nouveau-né majeur. On attend. Rien ne change dans nos habitudes, mais quelque chose est là. Nous nous disons adieu, mais en silence. Parfois un regard encore plus doux que d’habitude. Un effleurement de la main d’une mère. Souvent une parole encore plus juste que d’habitude. La confiance du cœur d’un père. Et le chat encore plus noir qui se blottit dans une forme encore plus ronde dans le creux d’une robe encore plus blanche.

Et le souvenir de mon oncle m’envahit. Le jour est là. Il y a comme un gout dans l’air. Doux et aigre. Le réveil du matin ne réveille personne. Mais mon chat fait semblant de dormir. Nos gestes sont mécaniques, mais un peu gauches. On avait pourtant bien répété chacun dans un coin, intérieurement. On se marche dessus.

Pardon.

Où sont les clés ?

Quelqu’un a vu les clés ? Mon chat fait semblant de dormir.

Faut que tu manges quelque chose.

Vérifie tes documents.

On sait, vérifie quand même.

Et mon chat qui fait semblant de dormir. Est-ce que tout est prêt ? Tu es prête ? Qui n’est pas prête ?

Ça va.

Bien.

Et le souvenir de mon oncle danse derrière mes yeux. Mon chat ne se réveille pas. Mais je vois ses oreilles qui bougent lentement et me suivent dans mes mouvements. C’est mieux ainsi. Et si j’allais une dernière fois dire bonjour à mon oncle. Je ne peux pas. Il est parti sans un mot, sans un coup de fil, sans rien. Mon chat ne se réveille pas. Avant de descendre, je l’effleure de mes doigts.

Ah mon oncle pourquoi ? Pourquoi partir si loin ? C’est un départ ou un abandon ? Comment vous joindre désormais. J’ai encore tant de questions. Vous étiez sûr de votre décision et surtout sûr du résultat. Vider tout un flacon sur votre lit. C’est l’odeur du parfum qui nous a guidés. Bien joué.

On n’a pas vu la mort. Elle attendait derrière une porte. Je ne me rappelle pas laquelle. Un frisson douloureux tirait sur nos traits. Comme un brusque courant d’air froid. Quand on vous a trouvé, l’air connaissait encore le chemin de votre gorge. Il entrait par le nez et la bouche légèrement ouverte, pour gonfler les poumons alourdis par un poids invisible. C’est sûr qu’après tant de médicaments absorbés votre peau était noire, tâchée d’un bleu sombre. Vous le saviez n’est-ce pas ? Vous saviez que votre femme et vos enfants étaient partis pour toujours. Que leur départ deviendrait de plus en plus insupportable. Que les fantômes du passé mangeaient avec vous, jouaient avec vous et dormaient avec vous. Est-ce que votre âme était à ce point malheureuse ici ? Honte sur nous. Et votre esprit, qu’a-t-il dit ? Il est où maintenant ? Et ce diner d’adieu. Il n’y avait que vous qui sachiez que c’en était un. Pardon. Pardon mon oncle d’avoir tant ri et tant mangé tous ensemble en croyant que c’était un diner, un simple diner. Comme tant d’autres. Et vous, qui pensiez à comment faire pour bien faire, surtout ne pas sentir au cas où on n’arriverait pas vite. Ne pas pourrir trop vite. La propre obsession. Vous avez tout préparé comme on prépare un repas. Une recette, une prière. Pardon. Pardon mon oncle, mais vous savez que nos larmes ne nous étaient d’aucun secours ? Dites-nous comment oublier ? Donnez-nous la recette des anges. Non, revenez et dites que c’était une plaisanterie. Pardon. Pardon mon oncle, mais tant que vous êtes en haut, prenez des nouvelles aussi des autres, vous savez bien les autres. Ceux qui n’avaient pas de parfum. Oh je… Pardonnez-moi, c’est le chagrin, c’est encore plus puissant que la colère. On tombe du banal quotidien dans un néant incolore et il n’y a pas de fond. Juste des murs. On tombe. On est en manque de vous, comme l’air qui manque au sommet d’une haute montagne. Pourtant il n’y a personne. Il n’y a que la vue, le panorama, mais l’air manque. On est en manque de vous. Sachez une fois pour toutes que le temps n’arrange rien. Ça y est, vos yeux se fixent. Les paupières ne tiennent plus. On ferme les fenêtres. L’air ne sait plus comment faire. Il s’évapore dans l’air. Ne partez pas. Pourquoi se précipiter, de toute manière on est invité à partir, et notre adresse à tous est pareille.

Je pars comme vous. Je veux partir, mais pas comme vous. Je ne veux pas détacher mes liens, pas encore. Pas comme vous. Pardon. Pardon mon oncle, que faut-il que je fasse pour entendre à nouveau votre voix ? Des photos j’en ai des tas. Je chercherai sur les ondes d’une radio, sur les Chaines. Pardon. Pardon mon oncle, mais je dois partir. Je veux partir. Nos départs sont différents. Mais comment faire ? Partout des photos souvenirs qui ne servent à rien. On ne peut pas acheter chez l’épicier du coin — encore lui — un autre oncle ou un autre grand-père, ou…

Le temps passe. Au revoir mon oncle. Mon âme cogne dans un coin de ma tête. Regardez mon chat, voyez mon oncle comme il est beau.

Je suis son corps de ma main et je l’embrasse avec mes yeux. Mille fois. Encore une fois. Et je ferme les yeux et je murmure :

Au revoir.

Au revoir.

Fais attention à toi.

Promis.

Je t’aime.

Moi aussi je t’aime.

Au revoir.

Au revoir.

Extrait du récit Ambre et lumière (une enfance persane)