Le coach mort

Joëlle Kwaschin

Si tu n’es pas d’accord, va donc vivre sur une ile déserte ; pas de société sans règles, ni contrôle social. L’idyllique communauté villageoise d’antan, où chacun tirait sa chaise sur son pas-de-porte pour deviser avec ses voisins devait ressembler à l’enfer de la surveillance où le moindre geste était épié. Ce conformisme social a pris des formes plus instruites, articles de journaux, sites internet, livres de développement de soi apprenant comment être un bon parent, un bon conjoint, un bon malade, un bon endeuillé, un bon mourant… tout sauf un bon con. C’est qu’aujourd’hui, il s’agit de communiquer et surtout d’« échanger » (le contenu n’est plus précisé, c’est l’échange en tant que tel qui est valorisé).

Revenant d’une visite à une amie mourante, cette voisine s’étonne de ce que son amie se contente des banalités et des rouscaillures dont elle est coutumière. Mais dis que tu as peur, lui intime-t-elle avec indignation. Il faut bien évidemment être un malade docile — cela facilite la vie du personnel soignant — et ensuite un bon mourant qui « lâche prise » dans les formes prescrites et au bon moment après avoir accepté sa mort et s’être réconcilié avec ceux avec qui il était en délicatesse. Pas de colère, cool. Ça s’apprend. Normal dans une société de l’apprentissage tout au long de la vie, où l’on n’a jamais fini de « grandir ». Comme si le vrai bonheur de l’enfance n’était pas de se terminer, d’être non pas grand, mais adulte.

Qu’est-ce donc que cette société dont on prétend qu’elle nie la mort sous prétexte que le cercueil ne trône plus que rarement dans le salon, comme c’était le cas à l’époque bénie où l’on s’installait sur le seuil… alors que nous n’en avons jamais autant parlé. Et sans nous épargner aucun lieu commun. Accompagner les mourants, dit Marie de Hennezel, reste avant tout une fonction maternelle : « La femme aide à naitre et à dé-naitre. » « Dé-naitre », alors que mourir existe et est bien utile, ne fût-ce que pour faire la différence avec nourrir. Deux « r » alors qu’un seul à « mourir » parce que… Et voilà encore et toujours la femme rejetée du côté de la maternité, laissant les joies de l’esprit à l’homme.

Ça s’apprend donc, et des métiers s’inventent, accompagnateur de mourant ou plutôt « coach » à telle enseigne que, entre autres écoles, l’université Paris II propose un « master en développement personnel-coaching ». Car lorsque la vie ressemble à une course d’obstacles, un entrainement de sportif s’impose en compagnie d’un professionnel, nourriture saine, sport, tabac oublié depuis beau temps, deuil en respectant les étapes (au nombre de cinq), attention, pas trop de chagrin, sinon une petite thérapie ou de petits antidépresseurs… Pas d’excès. À l’instar des voyantes extralucides, les coachs se chargent de toutes les situations difficiles, rupture amoureuse, changements professionnels, changements de look… sans rien imposer bien sûr, juste en aidant la personne à « accoucher » de sa vraie nature. Pauvre Socrate, coach avant l’heure, qui avait si bien intériorisé l’attitude du bon assassiné.

Les coachs sont partout, qui apprennent à rouler à vélo en ville, ce qui coute moins cher que de sécuriser les voiries publiques et, accessoirement, fabrique des travailleurs plus productifs et moins malades. Au fond, rien n’a vraiment changé depuis l’époque où l’on cancanait avec ses voisins et où l’on incitait les ouvriers des fabriques à cultiver leur lopin de potager. Certains coachs permettent d’éviter le « reflux gastrique », soutiennent les régimes, les élèves en difficultés scolaires… Life coaching, love coaching, coaching d’entreprise, scolaire, parental, immobilier, déco, mental, jardi-coach, coach couleurs, coaching travel, coaching de préparation à la retraite…, tout s’apprend à tout âge, tout se vend et surtout peut améliorer la productivité des salariés. Sans oublier la coach qui, sur la plaque de sa maison, sous son nom, indique avec simplicité « coach ». Modeste ou prétentieuse, aller savoir. Il ne faut pas être de mauvaise foi ni se fier aux apparences, cette attente permanente d’une aide extérieure doit déboucher, lorsqu’on sera enfin grand, à moins que ce ne soit vieux, sur la responsabilisation et l’autonomie (empowerment), surtout pas sur l’assistanat. Naturellement pas de coach qui ne doive être lui-même coaché, le superviseur s’appelant « coach du coach ».

Tout s’apprend, même à être une bonne victime. Pas de colère, de la sérénité. Elle « fait son deuil » dans la dignité, prête à témoigner de son expérience pour que « plus jamais ça » comme si l’injustice et le malheur n’étaient pas sans fin.