Le bidonville

Nicolas Acelin

Là, je suis encore paisible, je ruse avec l’angoisse qui devrait bientôt monter. La main de mon père que je tiens serrée me rassure et son mouvement de balancier court-circuite mon tremblement naissant.

Dans sa poche, une liasse. Une liasse d’invitations. D’invitations à mon anniversaire de dix ans. Il aura lieu la semaine prochaine à la maison. Devrais-je plutôt avouer dans notre petit appartement. On m’a toutefois toujours appris à dire « maison » qu’il s’agisse de désigner un beau manoir ou une modeste piaule.

Je chemine avec papa et je sens que j’ai peur. Peur du but de notre petite promenade. La route nous y conduit tout droit. Enfin, mis à part le petit lacet qui épouse les courbes du vallon, là-bas, plus loin.

Je suis un petit garçon tout blond. Le cheveu long, la marinière un peu courte. Pour ma grande honte, je porte aujourd’hui une paire de sandales. Quelle disgrâce pour un petit homme de porter des sandales. Il y a plus. Le trou à mon pied droit a été bouché avec une pièce de caoutchouc épaisse collée à la semelle. Je claudique dès lors un peu.

Mon père a le cheveu rare, un duvet en promontoire sur l’avant du crâne. Il est vêtu à la mode du temps. Veste boutonnée et bien cintrée, pantalon beige à pattes d’éléphant. Croquenots marron.

Voilà qu’un transistor posé à proximité de la fenêtre ouverte de cette maison en briques jaunes que nous venons de croiser passe la chanson du moment. Je la connais bien.

Je ne comprends en aucun cas les paroles, sabir, mais la mélodie ne me quittera jamais plus. Il est question me semble-t-il de deux personnages, Nicolas et Bart.

Quelles sont leurs aventures dont la complainte se fait ainsi l’écho ? Je ne le saurai que bien plus tard.

Elle remonte la rue que nous descendons. Une dame et son cabas que la ferme en contrebas a sans doute rempli d’infects chicons. Son fichu noué sur le crâne, un rictus proche du sourire déforme sa face. Douleur lancinante ou amusante rêverie allez donc connaitre la cause de ce plissement un peu étrange. Son pas est lent, accablé par le poids du sac à provisions. Un imper mastic croisé sur le devant l’habille et laisse dépasser une lisière de tissu imprimé. Ses grossières chaussures noires lui écrasent à l’évidence les doigts de pied. Elle ne porte pas de bas et deux ombres noires lui pigmentent la peau des péronés.

Sans âge, elle nous croise en esquissant un petit salut d’un mouvement de tête rapide.

Mon père, élevé à l’ancienne, fait mine de lever devant elle un chapeau qu’il ne porte pourtant pas.

Je me contente de lui sourire en inclinant le chef vers la droite. Cette posture me permet également d’évaluer mieux son aspect. Échappées du foulard à fleurs serpentent des boucles de cheveux trop noires pour être authentiques. D’humbles bésicles s’arriment péniblement à son nez, qu’elle a gros et grêlé, ainsi qu’à ses oreilles étroites et quasi pourpres.

Le raclement de ses brodequins sur le pavé se fait plus lointain au fur et à mesure que nous progressons.

Papa me regarde rapidement comme pour jauger de mon état après cette apparition burlesque. Je presse sa main comme pour lui dire que je suis intact, toujours le même petit garçon que tout à l’heure lorsque nous avons pris la route.

Enfin, ceci n’est pas véritable. Les palpitations des veines de la face dorsale de ma menotte témoignent en effet du contraire. Mon père aurait pu le sentir. Le trouble, qui n’était que germe tantôt, augmente, c’est évident.

Nous approchons, je le sens. Les bâtiments se font plus rares laissant place au vert entêtant d’une cambrousse aux portes de la ville. Encore un rideau d’arbres à franchir à l’horizon relatif et ce sera là.

Sans erreur, je suis le petit « panicard » qui a peur de déchoir. Les choses se précisent. Je le sens. Il faut que je vous dise que nous sommes en balance, moi et ma petite famille, dans une mise à flot entre misère et confort bourgeois. Ce qui nous attend au bout du chemin est l’image affolante de ce que le sort nous réserve peut-être. Un pas de plus et c’est le précipice. La chute dans le noir et la précarité la plus sombre.

Je ne veux pas voir ça. Je veux rentrer me blottir entre des draps encore blancs qui me tiennent chaud. Lire un livre qui me propulse dans l’ivresse d’une autre vie où tout est calme.

Quelques centaines de mètres et c’est le bidonville. Là où mon meilleur ami, Lorenzo, passe le temps qui ne le tient pas à l’école. Il vit là pour de bon. Comme mis à la chaine. C’est à lui que je destine un des petits cartons d’invitation décorés de petits lutins bleus.

Son père et sa mère promènent leur orgue de barbarie dans les quartiers et ramassent les rares pièces qu’on leur lance depuis les étages. Sa petite sœur les accompagne souvent, lui jamais.

Je ralentis. Mon père, lui, presse le pas et m’entraine plus avant. L’heure est en effet déjà avancée et maman nous attend pour le repas familial.

Trop tard pour reculer, nous y sommes. Devant nous des tôles et des planches laidement assemblées en frugales demeures.

Séparant la hideur des lieux, un semblant de grand-rue. Pas de réverbère la bordant. Peu importe, la lumière est encore vive.

Une première maisonnette. Assis sur une chaise devant sa porte, un homme en singlet. De l’intérieur, sa femme l’invective. « Amène la boutanche qui ma soif étanche », beugle en riant la poissarde en direction de son mari déjà noyé dans un lointain.

Plus loin, toujours sur le pas de sa hutte, une autre dame. Vieillie au mauvais alcool et au tabac de seconde zone. Une femme « en cheveux » comme le disent encore les vieux du coin.

Ses pieds, deux boules de pâte levée jetées à même la sandale, trop étroite pour les contenir. Dans ma tête, sur un air connu, je fredonne : « et rond et rond les gras petons ! ».

Là, je me détends franchement. L’effroi de la rencontre avec le quartier est passé. Les quelques âmes que nous croisons sont plutôt pittoresques et m’amusent finalement.

Au reste, c’est une ville morte écrasée de rayons lumineux. La mort, voilà d’ailleurs ce que mon jeune esprit commence à saisir. J’ai une théorie sur le sujet.

Elle vise la toute extrémité d’une vie vouée à la tristesse et à la mélancolie. L’esprit écrasé de chagrin ne s’élève pas et reste à terre, chassé dans le ventre d’une nouvelle maman puis expulsé sous la forme d’un bébé. C’est le souvenir de ce chagrin qui le fait pleurer.

Un peu perdu dans ces pensées, je ne vois pas que papa est, lui, totalement égaré. Je veux dire physiquement englouti dans la géographie hésitante du bidonville.

« Ton copain, c’est par où ? » finit-il par lâcher un peu excédé. Serait-il lui aussi gagné par le malaise qu’exhalent les lieux ? Mon père est pourtant de la vieille école. Un tempérament doit toujours être égal. Pas de sautes d’humeur, pas d’émotions à la devanture.

Maman qui a presque une génération d’écart avec mon géniteur, s’en plaint d’ailleurs amèrement. « Montre-moi que tu m’aimes » pleure-t-elle souvent. Imperturbable, papa frémit à peine devant l’ampleur de la tâche.

J’avise un vieil homme cheminant à contresens. La casquette lâche sur la tête chenue, le mégot au bec calé contre son seul chicot. L’absence d’une dentition raisonnable lui rapproche d’ailleurs le menton du nez lequel est achevé par une goutte en suspension.

« Monsieur, pardon, où habitent les Ricardo ? ». Sorti de sa torpeur vespérale qu’il cuve avec le vin qu’il vient de boire, il se gratte le front. Attrape sa cigarette de la main droite, expire une volute et dit : « tout droit, juste à gauche au ruisseau ».

Je remercie amplement le vieillard qui poursuit sa route derechef en agitant sa main dans une forme de salut.

Papa semble rassuré par la simplicité du parcours qu’il nous reste encore à accomplir. Il repart d’un pas sportif. Il n’est certes pas bien costaud, plutôt maigrelet même, mais dans son jeune temps, il a taquiné avec succès la balle de tennis. La course qu’il mène chaque matin afin d’attraper son bus achève de le maintenir en forme. Je le soupçonne aussi de faire quelques mouvements de gymnastique suédoise avant son premier café.

La rue se fait ici plus étroite et les baraques tentent de s’embrasser par-dessus nos têtes.

Le parpaing succède au bois et au métal. Une porte, une fenêtre pour ces étranges constructions. Il n’y a plus personne alors que coule l’imperturbable ruisseau annoncé par l’homme.

À bien y regarder toutefois, là, sur la gauche, au sommet d’un talus, à contrejour, une forme humaine. Menue et sauvage comme l’herbe folle qui pousse sur le sentier, elle me fait signe.

Mon cœur bondit lorsque je la reconnais. C’est mon ami. Il est là comme le soleil et m’attend.