Le bal des tricheurs

Luc Van Campenhoudt

Tel le personnage de Stevenson, à la fois Dr Jekyll et Mr Hyde, la science moderne a d’emblée présenté un double visage.

Côté face, elle est parée de toutes les vertus. Les savants, comme on disait jadis, recherchent la vérité pour elle-même, de manière désintéressée. Ils considèrent leurs découvertes comme un bien commun qu’ils partagent avec l’ensemble de la communauté scientifique. Ils n’acceptent une proposition qu’à condition qu’elle résiste à l’expérimentation et au raisonnement logique et soit universellement valide en fonction de critères qui s’imposent à tous [1]. Il en découle que la publication des résultats des recherches est indispensable au fonctionnement de la communauté scientifique et dès lors inhérente au travail scientifique. Toute recherche doit aboutir à une ou plusieurs publications. Ou alors, elle ne sert à rien et ne compte tout simplement pas. C’est sur leur qualité (notoriété de la revue notamment) qu’un chercheur ou un scientifique, comme on dit aujourd’hui, sera évalué par ses pairs. Passe-t-il des années dans son laboratoire à mener d’interminables expériences ou sur son « terrain » à observer minutieusement les comportements de ses semblables, au bout du compte, le scientifique produit des textes, comme le boulanger fabrique du pain et l’entrepreneur des maisons. Le plagiat est forcément une faute grave, car il fausse le jeu en accaparant ce qui représente le fruit le plus précieux du travail des pairs. Le dénoncer est un devoir.

Côté pile, la science inquiète par sa puissance même. Fonçant comme un train fou, elle peut mettre en péril l’humanité qu’elle est censée servir et est alors surtout associée au risque. Elle se met au service d’intérêts économiques, politiques ou militaires particuliers et leur réserve alors ses découvertes, qui ne constituent plus un bien commun de l’humanité. De plus en plus individualistes dans un système hypercompétitif, les chercheurs se livrent à une concurrence et à une compétition effrénées pour celui qui publiera le plus et le mieux, et sera le mieux noté dans les rankings. Publier qui n’est en principe qu’un moyen devient la finalité même du travail. C’est au point que certains n’hésitent pas à sacrifier rigueur et profondeur d’analyse sur l’autel de la vitesse, à manipuler leurs données, voire à s’approprier carrément le travail d’un autre en publiant sous leur propre nom ce qu’ils ont dérobé ailleurs. Le plagiat est alors structurellement lié aux dérives du champ de la recherche et de ses institutions. Sa dénonciation n’est pas forcément vertueuse, mais une arme contre ses concurrents, voire une manière, pour les institutions universitaires en manque de moyens, de se faire de l’argent.

Tout n’est pas si clair cependant, ni si tranché. Tout d’abord, il n’est pas facile de tracer une frontière nette entre ce qu’un chercheur emprunte à la communauté scientifique et ce qu’il apporte de spécifique et d’original. Le travail de chacun s’inscrit dans une immense et durable entreprise collective dont il ne constitue qu’une infime partie. Dans tout ce que chacun écrit, une très petite proportion provient directement et exclusivement de lui-même. Pour la plus grande partie, ce que nous considérons fièrement comme nos propres pensées, idées ou savoirs ne sont pas les nôtres. Chacun reprend, avec des mots souvent stéréotypés, ce que la communauté scientifique dans son ensemble a pensé avant lui et réexprime à travers lui. Nous sommes « des nains sur des épaules de géants », écrivait Bernard de Chartres.

Ensuite, dans la réalité des laboratoires et réseaux scientifiques, la logique du don et de la réciprocité est au cœur du travail et des échanges. Selon la classique structure circulaire décrite par Marcel Mauss, tout chercheur ne cesse de donner, de recevoir et de rendre : une hypothèse féconde, une information cruciale, une source utile, un conseil méthodologique judicieux, une idée clé… L’essentiel de ce système d’échanges échappe à un contrôle formel et technique (notamment de détection du plagiat), parce qu’il se déroule de manière orale et/ou informelle, dans la multitude des échanges au sein d’un labo ou d’un centre de recherche, d’une réunion scientifique, d’une discussion entre collègues, d’un site internet ou de la masse incessante des courriels qui véhiculent de l’information scientifique.

Aujourd’hui, les cas de plagiat et de triche (d’universitaires, mais aussi de personnalités politiques et intellectuelles) sont abondamment répercutés dans les médias. Du côté des étudiants (souvent assistés par leurs parents), s’observe un phénomène analogue. On replace tels quels dans ses travaux des passages entièrement puisés dans Wikipedia, on recopie sans scrupule des parties substantielles de mémoires disponibles sur internet, on rétribue carrément des universitaires aguerris, qui offrent sans vergogne leurs services pour rédiger le mémoire de fin d’études. Et on trouve cela normal.

Que penser en définitive ? Avant de condamner ou de tolérer, de juger et de règlementer, il faut tenter de mieux comprendre, de mieux saisir ce qui se passe, ce à quoi on a affaire, de décrypter le sens du plagiat dans le monde scientifique et universitaire actuel. Tel est le chantier auquel s’attaquent dans ce dossier Albert Bastenier, Renaud Maes et Christophe Mincke.

Leurs textes replacent le problème dans un triple contexte : d’abord celui de l’histoire qui réserve un certain nombre de belles surprises ; ensuite celui de la culture ambiante de la compétition et de l’excellence, de la mobilité et des flux où la question des limites est remise en cause et, avec elle, celle de la transgression ; enfin, celui des conditions actuelles de la recherche et de l’enseignement, notamment au sein de l’université. Le plagiat apparait alors comme une conséquence et une expression de phénomènes plus larges et plus profonds auxquels il faudrait s’attaquer. Un trait du côté « Mr Hyde » du scientifique et de l’étudiant, qui, à l’instar du scénario imaginé par Stevenson, pourrait finir par l’emporter sur son côté « Dr Jekyll ».

[1D’après R. K.Merton.