Le Yémen, coincé dans une nouvelle guerre froide régionale

Clémentine Louis (Commission Justice et Paix) • le 22 décembre 2015

Depuis l’opération « tempête décisive » lancée par l’Arabie Saoudite le 25 mars 2015 afin de lutter contre les rebelles houthistes au Yémen, ce pays vit dans l’instabilité, tiraillé entre des tensions géopolitiques, stratégiques et religieuses sur son territoire. Depuis quelques années, le pays subit de plein fouet les répercussions de la lutte d’influence à laquelle s’adonnent Téhéran et Riyad, dans leur quête de leadeurship au Moyen-Orient.

Le Moyen-Orient a traversé de multiples révolutions politiques au fil des siècles. Le retour de l’Iran sur la scène politique en témoigne d’une nouvelle dans la région.

L’Iran, entité perse et non arabe, a connu autant des périodes de replis que d’expansion. Fort de sa longue mémoire historique et culturelle, le pays reste un pivot entre l’Asie centrale, le Moyen-Orient et le golfe Persique. Face à l’Iran, l’Arabie Saoudite, grande puissance sunnite. Cette monarchie saoudienne dispose de sérieux atouts pour contrer cette influence iranienne, comme la garde des lieux saints [1] qui lui confère un prestige au sein de la communauté des musulmans, ou encore ses réserves pétrolières colossales.


Source : Wikipedia

Tout semble opposer ces deux puissances : d’une part, Téhéran, défenseur du chiisme, a entretenu de mauvaises relations diplomatiques avec les États-Unis à partir de la révolution islamique de 1979 jusqu’à la signature de l’accord sur le nucléaire en juillet 2015. D’autre part, Riyad, défenseur du sunnisme, est un allié historique de Washington de longue date [2]. Pourtant, l’Iran et l’Arabie saoudite ne se sont jamais fait la guerre directement, mais toujours au travers de guerres entre pays interposés, comme un jeu de « ping-pong » sans fin qui dure depuis plusieurs années.

Afin de mieux comprendre les tensions qui animent ces deux puissances régionales dans leur quête du leadeurship au Moyen-Orient, il est opportun de mettre en exergue les réalités cachées de ces guerres par procuration en prenant le cas du Yémen, nouvelle poudrière du Moyen-Orient [3].

Guerre locale ou régionale ?

Le Yémen est au cœur d’une nouvelle guerre froide régionale entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Chaque État est présent de manière implicite au Yémen grâce à une instrumentalisation du sunnisme par l’Arabie saoudite et du chiisme par l’Iran. Même si le conflit au Yémen est avant tout motivé principalement par des questions locales propres au pays, la concurrence entre les deux puissances régionales a tendance à donner une autre coloration au conflit.

Un pays au lourd passé

L’histoire du Yémen a toujours été mouvementée et marquée par des rivalités locales, des ingérences étrangères ou encore des mouvements sécessionnistes. C’est ainsi que, depuis la réunification entre la République arabe du Yémen (au Nord) et la République démocratique populaire du Yémen (au Sud), le gouvernement en place doit faire face à deux obstacles : d’une part, la volonté sécessionniste du sud et, d’autre part, l’émergence de la rébellion houthiste au nord du pays.

Le mouvement houthiste, créé en 1994 par Hussein Al-Houthi dénonce la marginalisation de la population du nord et revendique plus d’autonomie. Ainsi, en mars 2013, le président Hadi rédige une nouvelle Constitution qui établit un découpage de l’État fédéral réduisant le territoire des houthistes à peau de chagrin, sans accès à la mer.

Les houthistes sont de confession zaydite, une branche de l’islam chiite minoritaire, qui représente aujourd’hui plus de 42% de la population yéménite, c’est-à-dire plus d’un tiers du Yémen. Ils entretiennent des liens étroits avec l’Iran et menacent la frontière yéménite commune avec l’Arabie saoudite. Au regard de ces liens ambigus, Riyad craint de voir la stratégie chiite iranienne donner lieu à des avancées houthistes sur le territoire yéménite.

Une ascension fulgurante houthiste

En septembre 2014, les houthistes s’emparent manu militari de la capitale de Sanaa et prennent le pouvoir en janvier 2015. Le président Hadi fuit la capitale et trouve refuge dans le sud du pays à Aden [4]. Malgré leurs nombreuses victoires, les houthistes ne s’arrêtent pas, au contraire, ils continuent leur progression en direction d’Aden.

Le 25 mars 2015, l’offensive sur la ville d’Aden entraine la fuite du président Hadi à Riyad. Dès le lendemain, l’Arabie saoudite, pays sunnite, réagit et déclenche l’opération « tempête décisive ». Celle-ci est menée par une coalition de neuf pays arabes [5] et est approuvée par les États-Unis. L’objectif de l’Arabie saoudite est à la fois de chasser les rebelles houthistes, afin de préserver sa frontière au sud et rétablir le président Hadi au pouvoir, mais également de stopper l’influence de l’Iran, souvent appelé le « géant chiite » de la région.

Guerre froide maquillée ?

Le Yémen a toujours connu l’ingérence des acteurs principaux de la région. L’enjeu pour l’Iran est de s’adjoindre un pays où un vide institutionnel domine l’État. Pour l’Arabie saoudite, l’objectif est de conserver impérativement ce pays sous son aile.

Ce sont bien des enjeux politiques qui prédominent, derrière un alibi confessionnel. L’Arabie saoudite perçoit les houthistes comme la main de Téhéran capable de menacer son pouvoir sunnite. En effet, l’influence iranienne ne cesse de progresser dans cette région du Moyen-Orient. L’Iran avance ses pions, notamment en soutenant le régime de Bachar al-Assad en Syrie, le Hezbollah au Liban ou encore le régime actuel en place en Irak.

Les intérêts économiques sont aussi une source de déstabilisation. À l’heure actuelle, l’Arabie saoudite détient la deuxième réserve mondiale de pétrole tandis que l’Iran détient la quatrième. En Irak, les trois-quarts des gisements pétroliers se situent dans des régions majoritairement chiites [6]. La situation est semblable pour l’Arabie saoudite où la quasi-totalité des ressources pétrolières se trouvent à l’est du pays [7] et où deux-tiers de la population est chiite.

Les pétromonarchies craignent un rassemblement sous l’égide de l’Iran des zones pétrolières du nord du Golfe, majoritairement peuplées de chiites. Riyad doit rester attentive à cette potentielle source de déstabilisation qui pourrait devenir à l’avenir une nouvelle menace face au sunnisme.

Comment envisager le futur ?

Le conflit entre la coalition arabo-sunnite et les rebelles houthis chiites a plongé le Yémen dans le chaos. Actuellement, la situation humanitaire au Yémen est catastrophique. Plus de 80% de la population a besoin d’une aide humanitaire.

Même si la communauté internationale s’est impliquée par la désignation d’un médiateur onusien Jamar Benomar en 2011 ou par l’envoi par le secrétaire général Ban Ki Moon d’Ismaïl Ould cheikh Ahmed sur le terrain en 2015, la situation au Yémen n’a cessé de se détériorer. Selon les organisations non gouvernementales, le pays est au bord d’une grave crise humanitaire et le dialogue national au Yémen semble être passé au second plan.

Face à cette réalité, il est important que le citoyen reste attentif à cette problématique notamment en se tenant informé sur la situation réelle du terrain. Sensibiliser et interpeller nos décideurs politiques afin de leur demander comment se positionnent le Belgique et l’Europe face à cette détresse yéménite constitue également une des possibilités que nous avons en tant que citoyen. La région est un point d’attention international, notamment à cause de la présence du mouvement terroriste Daech. Afin d’éliminer toute menace terroriste active chez nous ou là-bas, il est opportun d’œuvrer en faveur d’une pacification générale de la région.

[1La Mecque et Médine, tous les deux symboles de l’islam.

[2Le Conseil de coopération du Golfe a été créé en 1981 sous l’impulsion des États-Unis et de l’Arabie saoudite. Il regroupe les pétromonarchies sunnites du Golfe : Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Émirat arabes unis. Au fil du temps, le CCG est perçu comme une organisation destinée à contrer la menace iranienne et israélienne.

[3Nous prenons le parti de livrer ici une analyse purement géopolitique des faits, ce qui n’enlève bien entendu rien à l’importance des mécanismes internes tels que la révolution yéménite ou encore le rôle trouble que l’ancien dictateur Ali Abdallah Saleh a joué dans l’incitation à l’insurrection houtiste.

[4Aden est l’une des principales villes du Yémen, souvent appelée capitale économie du pays. Sa situation géographique fait d’elle un point maritime stratégique puisque le golfe d’Aden est situé entre la corne de l’Afrique, la péninsule arabique.

[5La coalition regroupe le Koweït, l’Égypte, la Jordanie, le Soudan, le Qatar, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Maroc, le Pakistan. Celle-ci a eu également le soutien des États-Unis.

[6Le Marais, le Tigre et l’Euphrate.

[7La région est Ach-Charqiya.