Le Paraguay, miroir de la fragilité des démocraties en Amérique latine

François Reman

Ce n’est prendre aucun risque que d’affirmer que les démocraties latino-américaines se portent mieux qu’il y a vingt ans. Ce constat n’a rien d’abusif, au regard des années 1980, cette décennie perdue qui voyait des États rongés par les dictatures militaires, les guerres civiles ou pliés sous le choc des réformes néolibérales imposées par les organisations financières internationales. Les indicateurs démocratiques étaient dans le rouge, l’inflation galopait et les États abandonnaient une grande partie de leurs prestations au profit du secteur privé instaurant une insécurité sociale chronique dont les ravages se font encore sentir aujourd’hui. Vingt ans plus tard, le regard que l’on peut porter sur la région est sensiblement plus optimiste même s’il faut se garder de tout angélisme tant les démocraties latino-américaines restent encore fragiles à de nombreux égards.

Il faut néanmoins relever que les processus de transition démocratique mis en place pour sortir des dictatures ont permis que s’installent des régimes démocratiques, qui se sont consolidés au fil des temps. De même, les résultats des réformes économiques imposées dans la douleur par les organisations internationales ont stabilisé les équilibres macroéconomiques. À cette stabilité économique s’est ajoutée une augmentation substantielle de la demande de matières premières au niveau international. Cette tendance a donc permis à plusieurs pays de flirter avec une croissance au-delà de 5% et rien n’indique pour l’instant une nouvelle menace de crise économique sur la région.

Entre 2005 et 2008, les élections présidentielles organisées dans plusieurs pays ont amené au pouvoir des chefs d’État qui, dans un style différent et avec des succès contrastés, ont manifesté une rupture avec le cycle économique et politique antérieur. Leur objectif a consisté à remettre en place des politiques sociales, soit de manière très institutionnalisée comme dans le cas du Brésil ou de l’Argentine ou de manière plus confuse dans le cas du Venezuela, visant à soulager les populations minées par les politiques de rigueur économique. De plus, les processus électoraux qui ont mené à la victoire de ces chefs d’État se sont inscrits dans des dynamiques nouvelles de participation citoyenne qui, selon le spécialiste français de la région Alain Rouquié, « ont exprimé une exigence de citoyenneté et d’intégration sociale [1] ».

Au niveau international, la région a approfondi son processus d’intégration. Celui-ci est vacillant et ne repose pas encore sur une vision à long terme bien définie, mais il permet néanmoins à de nombreux pays de se distancer de l’influence souvent encombrante des États-Unis et de se rapprocher d’un pays sans doute plus accommodant comme le Brésil. Enfin, la question de la défense des droits de l’homme est maintenant présentée comme une valeur fondamentale des démocraties latino-américaines. Même s’il persiste encore de grosses zones d’ombre notamment en Colombie, il existe un consensus pour que les exactions commises dans les années 1970 et 1980 ne se reproduisent plus.

Le PNUD et l’Organisation des États américains ont publié en 2010 leur seconde étude sur l’état des démocraties en Amérique latine [2]. Le rapport relève les avancées en matière de démocratie réalisées par le continent au sortir des dictatures militaires, mais note à juste titre que le dépassement de la menace militariste n’implique pas automatiquement la consolidation de la démocratie. Selon les auteurs du rapport, une phase plus complexe dans le processus de démocratisation appelée « post-transition » s’ouvrirait maintenant. Sa caractéristique principale n’est plus liée au passé militaire de la région, mais bien à la difficulté d’étendre les droits des citoyens face à l’extension de la concentration du pouvoir politique s’opposant aux réformes démocratiques. Cette grille de lecture des réalités latino-américaines peut incontestablement s’appliquer à la crise paraguayenne qui a débouché sur la destitution du président Fernando Lugo à travers un coup d’État institutionnel.

La mission impossible de l’évêque des pauvres

Moins vitupérant que Hugo Chávez ou Rafael Correa, plus conciliant qu’Evo Morales, le président paraguayen Fernando Lugo défendait au même titre que d’autres chefs d’État latino-américains une posture progressiste visant à rompre à la fois avec des politiques néolibérales et à mettre à l’agenda la question de la redistribution des richesses produites. Attitude qui, en Amérique latine, contraint inévitablement à questionner les privilèges de l’oligarchie foncière dont l’influence politique et économique est inversement proportionnelle à son poids démographique. Mal lui en prit. Le 12 juin dernier, le Sénat destituait cet ancien évêque quelques mois à peine avant le déroulement de nouvelles élections présidentielles. Ce coup d’État d’un nouveau genre a néanmoins un précédent. En 2009, le Honduras fut secoué par une crise politique qui déboucha sur l’expulsion du président Manuel Zelaya sous le prétexte d’une possible modification de la constitution censée assurer sa réélection [3]. Aucun bain de sang, pas de bombardement du palais présidentiel, une ambassade américaine attentiste [4] et des forces armées cantonnées dans leurs casernes ; les coups d’État « année 2000 », sont assurément différents de ceux des années 1970. Les causes de la rupture démocratique n’ont pourtant pas fondamentalement changé.

Comme le souligne Lilian Soto, ex-ministre de la Fonction publique et actuelle candidate à la présidence pour le Mouvement politique Kuña Purenda dans la revue Nueva Sociedad, « l’amorce d’une remise en question de la légalité juridique de la possession des terres, les investissements dans l’agriculture familiale, la résistance à approuver l’usage indiscriminé de semences transgéniques, le contrôle timide de l’usage d’engrais chimiques, l’ouverture d’un débat sur le processus d’accumulation des terres comme principal moyen de production aux mains d’une petite élite ont constitué des thèmes qui ont profondément indisposé l’oligarchie paraguayenne [5] ».

Le prétexte de la destitution fut la mort de dix-sept personnes (onze paysans et six policiers) lors d’un affrontement pour déloger une occupation de terre. Plusieurs observateurs estiment qu’il s’agissait là d’une opération montée servant à délégitimer l’autorité du président et ouvrir la voie légale de sa destitution sur la base de l’article 225 de la Constitution qui permet à la chambre des députés d’ouvrir un « jugement politique » contre un président « s’acquittant mal de ses fonctions » (mal desempeño de sus funciones).

Le sacrilège d’une éventuelle réforme agraire

La question de la terre est centrale pour comprendre la politique paraguayenne. Après l’exploitation esclavagiste du tanin suivie de celle du bois et du maté, la nouvelle culture miraculeuse est le soja (de préférence transgénique). Son exportation dépasse largement celle de la viande si bien que le Paraguay est devenu le cinquième producteur mondial d’huile de soja. La culture de cette légumineuse est dans les mains de l’oligarchie conservatrice qui représente 2% de la population, mais détient 80% des terres. Ce commerce juteux frôle souvent l’illégalité et entraine d’autres types d’activité — narcotrafic, contrebande, prise d’otage — si bien que l’on parle maintenant de narcoculture. Les intérêts politiques des grands propriétaires sont défendus depuis plus de soixante ans, dont trente-cinq de dictature, par le parti Colorado. Celui-ci a profondément marqué la culture politique du pays et a fait du Sénat paraguayen l’un des plus corrompus d’Amérique latine. L’oligarchie s’appuie aussi sur un syndicat, la Unión de Gremios de Producción (UGP), dont l’objectif est de faire du Paraguay le paradis des semences transgéniques comme en témoignent les pressions exercées sur le gouvernement de Lugo pour que Monsanto puisse commercialiser sa graine de maïs et de coton transgénique. L’UGP est dirigée par Héctor Cristaldo proche du groupe Zucolillo associé à Cargill, autre géant de l’agrobusiness nord-américain. Propriété du même groupe, le journal ABC Color est le portevoix des intérêts de l’oligarchie terrienne dont on oublierait presque de mentionner qu’elle est proche de l’Église catholique locale, elle-même inféodée à l’Opus Dei.

Un rapport sur les terres injustement réparties écrit par l’Institut national du développement rural et une amorce de réforme du système de santé pour lui octroyer un caractère gratuit et universel ont suffi pour irriter profondément la droite conservatrice et la pousser à éjecter Lugo du pouvoir. « Cela pourrait paraitre peu en Bolivie, au Venezuela ou en Équateur, mais c’est assez pour alerter les élites dans un pays surveillé par l’énorme statue du leadeur anticommuniste chinois Chiang Kaï-check, explique le journaliste Pablo Stefanoni. Il est d’ailleurs impossible de comprendre les faits récents qui ont agité le Paraguay sans prendre en compte l’anticommunisme profond et omniprésent dans la culture politique du Paraguay, qui s’est exprimé par la domination brutale du parti Colorado et par le maintien au pouvoir de Stroessner pendant trente-cinq ans [6]. »

Face aux pressions et tentatives de déstabilisation des secteurs conservateurs, l’Alliance patriotique pour le changement, la coalition qui avait porté Lugo au pouvoir s’est rapidement délitée [7]. Celle-ci reposait sur la participation du Parti libéral radical authentique (PLRA), un parti de droite traditionnel auquel Lugo avait dû concéder la vice-présidence. C’est d’ailleurs le vice-président, Federico Franco qui succède à l’ancien évêque.

Après les tentatives ratées de renversement au Venezuela (2002), Bolivie (2008) Équateur (2010), mais réussies en Honduras (2009) et maintenant au Paraguay, l’Amérique latine n’en finit pas de se débattre avec ses vieux démons autoritaires. Comme le relève le rapport du PNUD et de l’OEA mentionné plus haut, lors des vingt dernières années, dix-huit présidents n’ont pas terminé leur mandat. Aucun n’assumait le pouvoir illégalement, c’est-à-dire que leur légitimité ne fut pas contestée, mais bien leur gestion politique. Publié en 2010, le rapport déplorait le renversement du président Manuel Zelaya en Honduras et appelait la région à créer des instruments effectifs de prévention et de résolution des crises de gouvernabilité et des conflits politiques. Trois ans plus tard, le coup d’État institutionnel au Paraguay réaffirme cette urgence.

[1Alain Rouquié, À l’ombre des dictatures. La démocratie en Amérique latine, Albin Michel, 2010.

[2Nuestra Democracia, programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Organisation des États américains (OEA), 2010.

[3Karen Bähr Caballero, « Honduras : coup d’État et démocratie », La Revue nouvelle, octobre 2009.

[4Si les causes du coup d’État paraguayen sont avant tout internes, il n’en demeure pas moins que les États-Unis, et particulièrement le Parti républicain, observent avec bienveillance ce changement de régime bénéfique pour les intérêts de son industrie agro-alimentaire. Par contre, moins satisfaisantes pour Washington, l’exclusion du Paraguay du Mercosur et l’entrée automatique du Venezuela au sein de l’organisation ; le verrou du congrès paraguayen ayant sauté. Voir Maurice Lemoine, « Intrigues de palais au Paraguay », www.monde-diplomatique.fr, 25 aout 2010.

[5« ¿Por qué Paraguay retrocedió 60 años en solo 30 horas ? », www.nuso.org, juillet 2012.

[6Le chemin de croix de l’évêque des pauvres, www.bastamag.net.

[7Fernando Lugo ne disposait plus que de trois sénateurs sur quarante-huit et de deux députés sur quatre-vingt.