Le PS, le Zwarte Piet et Robin des Bois

Thomas Lemaigre
partis politiques, crise, Gauche.

Les démissions du bourgmestre de la Ville de Bruxelles, Yvan Mayeur, et de la présidente de son CPAS, Pascale Peraïta, ont été annoncées ce début juin. C’était un premier élément de dénouement de la crise autour de la gestion de l’asbl Samu social de Bruxelles. La tension était montée depuis cinq semaines à la suite d’une question parlementaire de routine d’Écolo, qui était dans un premier temps passée complètement sous les radars.

En lâchant le duo, la tête du PS bruxellois se démarquait des atermoiements des états-majors du parti et de sa section liégeoise pour prendre attitude sur les cas de Moreau, Gilles et consorts dans le cadre de l’affaire Publifin, qui n’en finit pas de ne pas atterrir. Laurette Onkelinx impose sa marque, comme elle l’avait d’ailleurs déjà fait pour propulser Mayeur sur le siège maïoral à la place de Philippe Close, le dauphin du prédécesseur, Freddy Thielemans. Mais ce n’est plus à du calcul que se réduit en l’occurrence son intelligence politique : c’est sous l’emprise de la panique que la décision a été prise.

La comparaison avec la gestion par le parti de l’affaire Publifin montre plus largement un PS à plusieurs vitesses. Le PS bruxellois apparait moins ankylosé par son appareil. Les patrons sont un peu plus directement connectés à leur base, les instances semblent un tantinet plus démocratiques. Mais surtout, son poids est moins absolu dans les structures de gestion du pouvoir régional et communal. À Bruxelles, dans les conseils communaux, les asbl parapubliques, etc., il faut compter avec le MR, et avec les protections constitutionnelles offertes à la minorité flamande. Le jeu est plus compliqué, les rapports plus enchevêtrés et le pouvoir, de fait, plus partagé. Mais pas partout.

Ce n’est pas un hasard si c’est au Samu social que les édiles socialistes ont dérapé. Cette asbl est en effet le produit d’un accord entre libéraux et socialistes forgé dans la seconde moitié des années 1990. L’idée était de résoudre un double problème : celui de l’engorgement des urgences de Saint-Pierre, l’hôpital du CPAS alors nouvellement régionalisé au sein d’Iris, et les éclaboussures médiatiques, quasi tous les hivers, à la suite du décès d’habitants de la rue. On est dans la foulée de la croisade des sans-abris et de leur année d’occupation du château de la Solitude à Auderghem, l’opinion et les élus sont échaudés. Le PS obtient du PRL d’alors de lui laisser les mains libres pour monter une structure inspirée de l’expérience parisienne lancée en 1993 sous la houlette du médiatique Dr Xavier Emmanuelli.

L’affaire s’installe et bénéficie de moyens très substantiels de la discrète Cocom, la Commission communautaire commune, qui porte les matières personnalisables bilingues de la Région bruxelloise. Puis elle monte en puissance avec les plans hiver, lourdement financés par le fédéral alors que Mayeur ceint l’écharpe maïorale. Hormis quelques élus de l’opposition et de rares militants du secteur de l’aide aux sans-abris, personne ne demande de comptes. Ceux qui le font sont rabroués.

En réalité, aucun acteur politique ni de la société civile n’a plus depuis longtemps de moyen de pression sur l’asbl et ses alliés. Certains s’en inquiètent de longue date même au sein du PS. À la longue, la concentration de moyens et de pouvoir à l’abri du regard public donne ce qu’elle doit donner : des abus et des dérives de la part de gens capables, loyaux et conformes aux attentes de l’appareil et du pilier. On est tenté d’écrire « à fortiori » de leur part.

Si d’autres scandales du même type doivent encore exploser en Région bruxelloise, ce sera plus que probablement dans cette sorte de citadelles baronnisées, où un parti maitrise tous les leviers depuis des décennies, sans partage ni contrôle externe compétent. Une institution éloignée des feux de la rampe ? Un échevinat ? Une galaxie associative ?

La réaction socialiste bruxelloise a aussi été plus ferme que la wallonne pour une raison de fond toute simple : les errements de Mayeur sont encore plus socialement inacceptables que ceux de Moreau. Il y a plus qu’une feuille de papier à cigarette entre se sucrer sur l’argent du contribuable destiné aux plus pauvres et détourner le mandat donné par les communes [1]. C’est ce qu’a traduit la presse en recourant à propos d’Yvan Mayeur à la figure de l’anti-Robin des Bois.

Notons en passant que le volontarisme du PS bruxellois a fonctionné en dents de scie. Au lieu de prendre la décision de mettre Mayeur au congélateur politique pendant quelques années ou de simplement l’exclure, on s’est contorsionné pendant presque une semaine pour lui trouver un remplaçant avec qui il pourrait échanger ses fonctions. Pas même un purgatoire, juste une gestion de plans de carrières politiques.

Mais revenons-en à cette différence de degré dans l’opprobre public et cette métaphore du Robin des Bois. Ne sont-elles pas en réalité à double tranchant pour le PS tout entier ? Il ne serait pas bon pour lui que les observateurs se mettent à prendre ces figures au pied de la lettre. Car il ne suffit pas de se préoccuper du sort des plus pauvres parmi les pauvres pour devenir un Robin des Bois.

Si l’accueil et l’aide d’urgence constituent de la première approche humanitaire et caritative qui est posée face à la problématique du sans-abrisme, et s’ils sont indispensables, ils ne sont qu’un maillon d’une chaine de services. Mais avec le Samu social, une part complètement disproportionnée des moyens régionaux en la matière est consacrée à ce seul maillon au détriment des autres, privant de tout impact systémique la politique bruxelloise en matière de sans-abrisme. La Région a jusqu’ici laissé quasi en friche l’accès aux soins de santé (y compris de santé mentale) des habitants de la rue, leur hébergement transitoire, leur logement de transition, voire leur relogement direct. Un rééquilibrage est indispensable, pour mieux financer ces formules de prise en charge globale sur le long terme et celles qui s’inscrivent dans des dynamiques qui endiguent les causes mêmes des formes extrêmes de pauvreté [2]. Bref, une politique qui intègre dès l’urgence des aspects redistributifs[[Voir Martin Wagener, « L’urgence sociale. Vers une politique concertée à Bruxelles ? », La Revue nouvelle, n° 11, novembre 2012..

Autrement dit, il est temps que la classe politique bruxelloise sorte du compromis jadis scellé entre PS et MR (avec le VLD et le SPA en bons suiveurs) sur ce sujet et qu’elle acte que cela fait vingt ans que le Samu social tire vers le bas la politique d’aide aux sans-abris de la capitale de l’Europe.

Là où le Samu social n’a jusqu’ici ressemblé en rien à celui qui prend aux riches pour donner aux pauvres, c’est justement, du fait de son accès confortable aux subsides régionaux et fédéraux qui en ont fait une institution richissime dans un secteur habitué, mais non résigné, à se contenter de peu. Hormis pour les rares afide qu’il se choisissait, jamais le Samu social n’a été le partenaire du tissu d’initiatives de terrain dans l’aide aux sans-abris, à moins de le faire de manière hégémonique en obtenant récemment le pilotage du Plan hiver dans la capitale. Au contraire, il ne partageait ses informations que les rares fois où il y était acculé, il bloquait les projets des autres tant qu’il n’obtenait pas les mêmes moyens pour lui seul, il ne participait pas aux concertations promues par les autorités et le terrain, il intimidait qui s’opposait à ses intérêts. Bref, un positionnement de suzerain vis-à-vis de vassaux, sans même la courtoisie. On est au parfait opposé de la générosité espiègle du héros de la forêt de Sherwood…

Cela ne vaut pas que pour les dictatures les plus barbares, la jouissance du pouvoir mène à des formes d’autisme politique. Des institutions confisquées à la démocratie tendent ainsi à devenir des machines paranoïdes, qui n’ont de rapport avec leur environnement que dans l’instrumentalisation, l’asservissement, l’humiliation et, dans d’autres contextes, la violence aveugle. Les contrepouvoirs sont éliminés, les critiques et les nuances sont mises hors-champ. Mais ne plus s’y confronter, c’est se couper de ressources indispensables à nourrir son action et à l’adapter à un environnement toujours changeant. Le jour où l’environnement accélère sa manière d’évoluer, les praticiens de cette forme d’exercice du pouvoir se retrouvent coupés du réel.

Longtemps il s’est dit dans le microcosme bruxellois que le budget de la Ville pesait plus lourd que celui de la Région. Que ce fut vrai ou pas, ce qui importe, c’est ce qui était sous-entendu : que bourgmestre de Bruxelles est une fonction de premier plan, le point culminant d’une carrière, contrairement aux strapontins du gouvernement régional. On ne peut se départir de l’idée que Mayeur, tout empreint de son autosuffisance politique, est resté focalisé sur de telles représentations obsolètes. Si la Cocom était jusqu’à il y a peu une entité fédérée quasi inexistante, voire un placard, elle est devenue sous cette législature une institution de premier plan puisque c’est elle qui prend en charge les allocations familiales désormais régionalisées. Une reconfiguration du paysage qui lui donne plus de poids politique, ainsi qu’aux autres institutions régionales, et par ricochet moins aux dix-neuf entités communales.

Gageons que cela se fera avec une assemblée législative qui continue à assurer son rôle.

le 25 juin 2017

[1Le Kazakhgate est une affaire d’ampleur bien plus grave que ces deux-ci réunies. Le moins qu’on puisse dire est que le MR n’a pas pris le taureau par les cornes. Nous n’avons malheureusement pas la place ici pour comprendre pourquoi c’est le Samu social et non le Kazakhgate qui renvoie aux vestiaires les deux coalitions régionales. La Revue nouvelle ne manquera pas d’y revenir.

[2M. De Backer, « Le gouvernement nuit gravement à la santé », La Revue nouvelle, n° 1, 2017.