Le Mayeur des mondes

Nicolas Baygert • le 4 juillet 2015
Bruxelles (Région) / Brussel (Gewest), urbanisme.

Deux décennies après Gand, doit-on regretter que Bruxelles commence enfin à rattraper son sinistre retard en matière d’aménagement urbain ? Le néo-chaland du centre-ville est-il un piéton niais ? Comment interpréter l’inauguration du « plus grand piétonnier d’Europe » dont la paternité revient presque exclusivement à Yvan Mayeur (PS), bourgmestre par succession (et non par élection) de l’emblématique Freddy Thielemans, légitimant ici son leadership sur le Pentagone.

Le style Mayeur détonne, mais peine à convaincre. Un Time Square bruxellois plus proche d’une Fancy Fair improvisée ? Une refonte de l’identité visuelle de Bruxelles avec un clivant logo « BXL » évoquant Batman, aussi probant qu’une mort de Marion Cotillard à l’écran ? Un coût de 80.000 euros pour ce re-branding unilingue ? Réponse laconique : « Je ne sais pas si c’est ce montant. Et je ne sais pas si c’est beaucoup. Je ne suis pas apte à juger. » Peu importe, priorité aux actes.

Les clashs et les couacs, pourtant conséquents, se présentent comme dommages collatéraux d’un irrésistible bougisme rompant avec l’immobilisme du passé. « Ou je continue le petit jeu classique, en essayant d’obtenir des compromis, et je n’arrive à rien. Ou on agit et on dit "ça suffit, les autres n’ont qu’à s’adapter". »

Résultat : le bourgmestre bruxellois semble aujourd’hui symboliquement aux commandes de la Ville-Région, détenteur du droit d’initiative, et supplantant sans doute définitivement son inaudible ministre-président Rudi Vervoort (PS). « Moi j’ai renversé la logique : faire d’abord la ville que nous voulons et adapter l’outil – la mobilité – après. » Retour, dès-lors, sur l’« inauguration » jubilatoire du 28 juin, premier gros coup de la méthode Mayeur.

Le coup d’envoi du piétonnier fut donné par le spectacle de l’« Homme debout », un géant en osier de 8 mètres cheminant de la place de Brouckère à la Bourse. Symbolisme toujours, le géant invita les Bruxellois à un « sit-in » pour se réapproprier (sic) l’espace public. Selon Gustave-Nicolas Fischer, « la perception d’[un] espace se joue à plusieurs niveaux : cognitif, normatif et affectif, qui sont inséparables et qui constituent une façon privilégiée de prendre connaissance de l’environnement qui nous entoure » [1]. Aussi, cette réappropriation préfigure une métamorphose : celle du citadin en « fréquentant ». Encore faut-il qu’il y ait lieu à fréquenter, oserait-on penser. Or, loin d’un enfumage top-down cette mue découle avant tout d’une immersion librement consentie.

Diverses initiatives récentes mobilisent ainsi autant de dispositifs immersifs requérant la coopération interprétative et l’imaginaire des individus : une autoroute urbaine meublée de troncs d’arbres évoquent un Eden citadin à venir, une ferme urbaine et 2.000 mètres carrés d’herbe tendre déroulé sur les pavés, place des Palais, inaugurent un « Bruxelles-Champêtre », ou encore, quelques bacs à sables, des cabanes Brico customisées (les mêmes que pour Plaisirs d’Hiver) en bord de canal et moult Mojitos transposent les plaisanciers intra-muros en plein tropiques.

Comme le notait Philippe Muray [2] au sujet de Paris-Plage : « Le balnéaire [n’est] pas ailleurs que sur le papier. Le littoral ne se résum[e] qu’à ce littéral. » Depuis lors, de nombreuses villes disposent de leur littoral imaginaire, pièce maîtresse de tout city-branding estival qui se respecte : « Namur-les-Bains » et même « Louvain-La-Plage » – la cité étudiante jadis désertée l’été se retrouve désormais couverte de plusieurs centaines de tonnes de sable fin ; un véritable Deauville sur dalle.

L’essentiel du travail de scénographie consiste à suspendre l’incrédulité des passants tout en pariant sur la collaboration de ces derniers. L’objectif est de créer un consensus quant à la perception de l’iréel se dévoilant sous nos yeux. Un conditionnement polysensoriel qui, dans le cas du piétonnier, puise allégrement dans le registre infantile : jeux d’échecs et « Puissance 4 » géants le jour de l’« inauguration », tables de ping-pong vissées à la va-vite dans le bitume, policiers chevauchant leur Segway.

Or, ce qui étonne dans ces exemples, c’est justement la grande capacité du co-interprétant bruxellois à « jouer le jeu », à s’émouvoir de fouler un macadam encore chaud, en dépit de la pauvreté des éléments immersifs à disposition.

La clôture spatio-temporelle des espaces urbains transmutés en lieux de loisirs par une volonté de réenchanter le « vivre ensemble » ont ainsi vocation à transformer la citadinité en une expérience festive. On se demandera, non sans sarcasme, si « Bruxelles Les Bains » et le piétonnier ne se feront pas concurrence dans un futur proche ? Une interrogation à laquelle l’échevin du Tourisme Philippe Close (PS) répondit le plus sérieusement du monde :

« Je ne pense pas que cela fera double emploi. Nous avons fait le pari d’un Bruxelles qui n’arrête jamais et où il se passe tout le temps des choses. Plus il y a d’événements, mieux c’est ! Et je ne crois pas que l’un ou l’autre se fera phagocyter. Ce sont des événements complémentaires, ils vont créer un effet d’entraînement. L’idée, c’est qu’il y ait toujours quelque chose à faire à Bruxelles. »

« Si tu ne vas pas à la fête, la fête viendra à toi » [3]. Cette immersion ludique est cependant loin de concerner l’intégralité des usagers de cette même zone unilatéralement « festivisée ». Après la séquence d’hallucination collective vécue en début de semaine, l’émersion s’annonça d’autant plus cruelle. Parallèlement aux camions (de maintenance) réembouteillant les axes centraux, le réel refait surface en dévoilant la vilénie (on l’espère temporaire) du panorama urbain actuel. Précisons que la notion d’émersion évoque un brusque retour à la surface, comme l’illustre l’exemple morose du dimanche, ce « non-jour ». Le consommateur s’y retrouve livré à lui-même, à son « sentiment d’insuffisance » [4] errant dans les rues désertées, sans animation – un dimanche heureusement progressivement supprimé des centre-villes. De quoi faire perdre l’appétit aux pique-niqueurs sur asphalte.

L’enjeu de l’après 28 juin (date du bannissement de l’automobile de l’hyper-centre), c’est donc bien la matérialisation effective – et prompte – de ce piétonnier rêvé. À l’instar de la démolition du viaduc Reyers, la fête se contente pour l’instant de venir acter une décision politique, de célébrer une projection (et non le parachèvement des travaux).

« Pour fêter cet événement, la Région bruxelloise invite tous les riverains et tous les Bruxellois à une fête à l’occasion du lancement des travaux de démolition. Le dimanche 12 juin, le terrain en friche situé à l’angle de la rue Colonel Bourg et du boulevard Reyers sera transformé en lieu festif de 14 heures à minuit. L’après-midi sera agrémentée d’activités familiales, avec des animations pour enfants, un château gonflable, tandis que les riverains pourront s’informer du déroulement des travaux au viaduc et des projets d’avenir ambitieux pour leur quartier via une exposition et un stand d’information. En soirée, le DJ qui anime les PikNik ElectroniK assurera l’animation. »

Les réactionnaires à quatre roues, les riverains succombant au syndrome Nimby, les cyclistes intégristes et autres mauvais citoyens, tous opposés à cette « extension du domaine de la fête » ne pourront être indéfiniment rejetés aux frontières du réel par pur enthousiasme béat. Rappelons que pour l’instant, l’unique geste – fort – consista à barricader le boulevard et à le saupoudrer de mobilier Jardiland XXL.

Par-delà le colmatage du calendrier des fêtes jusqu’aux prochains « Plaisirs d’Hiver », il s’agit de (re-)penser la réalité urbaine en songeant à refermer la parenthèse onirique : sortir d’un dimanche sans voiture perpétuel et siffler la fin de la récréation (formule de circonstance). En effet, contrairement aux happenings ponctuels et festifs, le piétonnier devrait par essence être permanent.

Encore faut-il cesser les anachronismes consistant à présenter le piétonnier (à venir) comme « une reconquête ». Car il ne s’agit pas d’une réappropriation, mais bien d’une appropriation, point de Reconquista, mais une victoire nécessairement agonistique de la « mobilité douce » sur la bagnole. Pas de gagnants-gagnants, donc, au grand dam du consensus mou.

Les autorités bruxelloises entendent ainsi « rendre la ville à ses habitants et aux visiteurs ». Là encore, le retour au réel suppose la mise en veilleuse du diktat festiviste, celui de la suprématie du fréquentant (cet « ahuri du centre-ville » dans la bouche de Muray) écartant le piéton (le citadin réel) hors de sa zone de loisirs (ce dernier continue d’emprunter les trottoirs).

Le retour au réel suppose la prise en compte imminente d’éléments tangibles : la perduration de chancres à quelques mètres de la Grand-Place, la frénétique kébapisation des commerces et last but not least l’ubuesque gestion des déchets (à défaut de voir un piétonnier verdurisé transformé en parcours à obstacles nauséabonds).

C’est uniquement à ce prix que l’hyper-centre évitera sa réaffectation durable en plaine de jeux low-cost.

[1Fischer G.-N. (1990), Les domaines de la psychologie sociale, coll. « Le champ du social », Dunod, p. 229.

[2Muray, P. (2008), Festivus Festivus, Flammarion, p. 197.

[3Muray, P. (2001), Après l’Histoire I, Les Belles Lettres, 2001.

[4Abraham, K. (1989), Les névroses du dimanche. Œuvres complètes (vol. 2), Payot, p. 70.

Photo : Chr. Mincke