Le MR, la suédoise et le syndrome de Stockholm

Quentin le Bussy • le 23 septembre 2014
MR, suédoise, Charles Michel.

En psychologie, le syndrome de Stockholm est probablement l’un des plus connus. Il fut popularisé par les faits survenus dans la ville qui lui donna son nom, lorsque des ravisseurs furent défendus par leurs otages contre les forces de l’ordre venues secourir ces derniers. Il s’agit donc du déclenchement chez des personnes enlevées d’une forme d’empathie voire de soutien envers leur ravisseurs.

Actuellement, le MR négocie, seul parti francophone, une alliance fédérale avec la N-VA, le CD&V et l’Open-VLD. Sans revenir sur les circonstances de l’ouverture de cette négociation, sa logique semble imparable : donner à la Belgique un gouvernement de centre-droit, voire de droite pure et simple, focalisé sur les thèmes socio-économiques. Au regard des événements survenus depuis les élections de mai 2014 et du déroulement de la séquence de négociation actuelle, on est en droit de se demander dans quelle mesure le Mouvement réformateur ne serait pas atteint de ce syndrome, au moins dans le chef de sa part pensante, agissante et communicante. Ceci semble déterminé par plusieurs facteurs congruents, à savoir : un rejet plus puissant que jamais du parti socialiste en tant qu’institution, trop inéluctablement incontournable ; la séquence de contacts post-élections, qui a vu le PS prendre de court le MR en choisissant ses alliances dans les entités fédérées alors que le fédéral en était encore au round d’observation [1] ; la perspective inédite de pouvoir mettre en œuvre une politique réellement de droite ; la volonté de s’imposer au pouvoir quoi qu’il en coute, d’autant plus évidente que le MR s’en savait exclu en Région et Communauté. Tous ces éléments mèneront à un aveuglement collectif progressif aux risques encourus, prémisses du développement de ce syndrome de Stockholm.

Si le MR est sorti indubitablement renforcé des dernières élections, le chassé-croisé d’après-scrutin a relevé pour les partis traditionnels d’une partie de billard à trois bande les yeux bandés : contacts, tractations, rebondissements, prises de risques, demi-vérités, demi-mensonges, avec pour conclusions régionale et communautaire au sud une alliance rouge-romaine dont le rapport de forces apparait sérieusement inégal. Cette configuration des alliances communautaires et régionales engendra un sentiment de rejet insupportable au sein de la famille libérale, d’où découla un ressentiment sans égal envers les socialistes et un mépris souverain à l’encontre des centristes. Ce ne fut cependant que la goutte qui fit déborder le vase, car, si les relations libérales-socialistes sont aujourd’hui arrivées à ce point de quasi non-retour, c’est aussi dû au fait que le temps, l’usure du pouvoir partagé, les changements de dirigeants et le contexte global minèrent une entente rouge-bleue de près de quinze ans. D’« alliance contre-nature » en « changement du centre de gravité » sans oublier le péché d’orgueil des « infréquentables », la connivence a disparu, la cordialité s’est étiolée.

Ce prurit anti-socialiste, obsessionnel, dont l’ouverture des négociations régionales et communautaires a été le pinacle, a fini par convaincre les derniers militants et dirigeants réticents d’entrer dans cette négociation déséquilibrée. Les réformateurs, obnubilés par leur volonté de gouverner sans les socialistes – et diablement tentés par la fenêtre d’opportunité ouverte devant eux, soyons de bon compte – s’engagèrent alors dans une négociation dont ils seront, si elle aboutit, au mieux les dupes, au pire les victimes expiatoires. Le mantra reyndersien – celui du centre de gravité – a imprégné Charles Michel et son équipe d’autant mieux que le miroir déformant des trois autres parties prenantes renforce cette assertion : le PS c’est le passé, la lenteur, les demi-mesures, le pays irréformable, les ukases et finalement les « niet ». Mais, ce faisant, ils laissent leur vigilance au vestiaire et ne perçoivent plus les dangers qui les guettent : prendre à rebrousse-poil un électorat prudent voire méfiant sur le communautaire (Bruxelles, sa périphérie) ; faire fi des craintes wallonnes en matière de politique de l’emploi ; mésestimer la capacité de mobilisation de la société civile ayant, une fois n’est pas coutume, leurs familles politiques respectives en appui plutôt qu’en frein.

En plus de cela, à l’exemple de la nomination de Marianne Thyssen à la Commission européenne, le MR se trouve être le plus souvent minorisé à double titre : tant comme francophone, seul parmi quatre partis ; que comme libéral, pris en tenaille entre la N-VA et le CD&V. La valse-hésitation autour du 16 est à mesurer à l’aune de ces questions : qu’abandonner pour atteindre ses objectifs opérationnels et symboliques, comment desserrer l’étau N-VA-CD&V, comment mesurer la nature et la profondeur de l’agenda caché partagé des autres négociateurs pour tenter d’y résister ?

Ceci posé, la comparaison avec le syndrome de Stockholm a ses limites : le MR n’est pas entré par contrainte, par manipulation ou par instinct de survie dans ce huis-clos. Il l’a fait sans ambages et en toute connaissance de cause, avec un sentiment de confiance envers ses « ravisseurs », un a priori positif : idéologies compatibles, gain secondaire mutuellement profitable (exit le PS) et conviction profonde de vivre un momentum politique. Gare cependant à ce que cette attitude fraternisante ne vire à la fascination hypnotique face à une droite si décomplexée et sûre de sa force : dans la situation de blocage actuelle autour du poste de Premier ministre, est-il certain que le MR soit armé pour négocier à armes égales ? Cette réflexion pourrait avoir pour question subsidiaire : après avoir tant négocié, discuté, le MR sera-t-il en capacité, pour reprendre les éléments de langage des communicants libéraux, de renoncer si, d’aventure, ces maroquins devenaient, tous comptes faits, trop chers payés ?

Photo : Richi@Pixabay

[1Le reportage de Thomas Gadisseux dans l’émission Question à la Une du 3 septembre 2014 (RTBF) rend bien compte de l’impact de tout ceci dans le ressenti des protagonistes principaux ainsi que ses effets délétères.