Le FN : combien de divisions ?

Jean Faniel

Depuis sa fondation en 1985, l’histoire du Front national (FN) semble se répéter sans cesse. Bénéficiant de l’aura de son homologue et inspirateur français, ce parti incarne l’offre politique principale à l’extrême droite de l’échiquier politique belge francophone. Quasiment sans faire campagne, il enregistre des scores électoraux significatifs, sans rapport ni avec sa faible visibilité ni avec les maigres forces militantes dont il dispose. Le FN a survécu à plusieurs scissions et à la concurrence d’autres partis d’extrême droite (AGIR, le Front nouveau de Belgique, Force nationale, etc.). Son hégémonie sur l’extrême droite francophone s’est plusieurs fois confirmée. Mais à chaque fois, les divisions internes reprennent le dessus et conduisent à de nouvelles scissions. Davantage que des querelles idéologiques, ce sont les conflits de personnes et, depuis quelques années, d’argent qui alimentent essentiellement ces divisions.

Fortunes électorales diverses

Dès les élections communales de 1988, le Front national décroche un premier siège. L’année suivante, avec 3,3% des voix, le FN envoie deux représentants au Conseil de la Région de Bruxelles-Capitale. Lors du scrutin législatif de 1991, un premier député FN fait son entrée au Parlement (1,1% des voix accordées au niveau national à la Chambre). Trois ans plus tard, D. Féret, fondateur du parti et président à vie de celui-ci, est élu au Parlement européen grâce aux 7,9% récoltés dans le collège électoral français. La même année, le FN décroche un nombre record d’élus locaux : 46 conseillers communaux en Région bruxelloise, 26 en Wallonie et 10 sièges de conseiller provincial. Enfin, il obtient deux élus au Conseil régional wallon en 1995 (5,2%), six au Conseil de la Région de Bruxelles-Capitale (7,5%) et deux députés fédéraux (2,3% des voix accordées au niveau national à la Chambre). En revanche, la liste déposée pour l’élection du Sénat est invalidée car certaines signatures de soutien sont jugées frauduleuses. Par conséquent, le FN n’a pas accès à la dotation publique des partis politiques, l’octroi de celle-ci requérant à l’époque une représentation au sein des deux assemblées fédérales.

Élue députée fédérale sur la liste bruxelloise du FN, M. Bastien est rapidement exclue du parti et crée, après avoir tenté d’emporter le sigle FN et la flamme tricolore, le Front nouveau de Belgique (FNB). À cette époque déjà, la gestion du parti par D. Féret et la question du leadership sont au cœur des querelles. Alors qu’AGIR, principal concurrent francophone du FN jusque-là, est en train de décliner, l’hégémonie du FN sur l’extrême droite francophone est donc à nouveau contestée. Cette division ainsi qu’un contexte politique particulier ont conduit le FN à une défaite électorale [1]. En 1999, il perd son siège au Parlement européen (4%), un de ses deux mandats de député fédéral (1,5% des voix accordées au niveau national à la Chambre), un de ses deux sièges au Parlement wallon (4%) et quatre de ses six élus régionaux bruxellois (2,6%). Quoique participant cette fois à l’élection du Sénat, le FN n’y décroche pas d’élu, restant de ce fait écarté de l’accès à la dotation publique fédérale. L’année suivante, le FN perd neuf de ses dix mandats de conseiller provincial et ne décroche que six élus communaux.

Poursuites et accusations de malversation

Alors qu’il continue à susciter mécontentement et controverses internes, le président D. Féret est poursuivi en juillet 2002 par le parquet de Bruxelles en raison des infractions à la loi du 30 juillet 1981 tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie (loi Moureaux) que contiendraient le programme et le site internet de son parti. La Chambre décide de lever l’immunité parlementaire de D. Féret.

Malgré les tensions internes, sa faible visibilité et la concurrence que le FNB continue de lui livrer (couplée, à Bruxelles, à celle du Vlaams Blok), le FN redresse la tête lors du scrutin fédéral de 2003. Avec 2,0% des voix accordées au niveau national, il conserve un siège à la Chambre. Recueillant 6% des voix au sein du collège électoral français, le FN parvient surtout à envoyer deux élus au Sénat. Cela lui permet d’obtenir désormais une dotation publique, d’un montant non négligeable de quelque 470.000 euros par an.

En juin 2004, le FN obtient 7,5% des voix dans le collège français, mais ne retrouve pas le chemin du Parlement européen. Par contre, il quadruple sa représentation au Parlement wallon en établissant son meilleur score régional (8,1%) et obtient pareillement quatre sièges au Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale (4,7%).

Quelques jours plus tard, la procédure judiciaire lancée à l’encontre de D. Féret est renvoyée en appel. Le parquet requiert notamment la dissolution de l’asbl de financement du FN qui reçoit la dotation publique versée par le Parlement fédéral. Les tensions internes s’accroissent. À partir du mois de novembre, le parti est dirigé par D. Féret, le député fédéral P. Cocriamont, proche de ce dernier, le sénateur M. Delacroix, avocat de D. Féret, et Ch. Petitjean, député wallon.

L’état très lacunaire des comptes remis par le FN à la Commission de contrôle établie au sein du Parlement fédéral amène celle-ci à suspendre pour trois mois le versement de la dotation au FN [2], le privant ainsi de sommes conséquentes.

Aux poursuites concernant d’éventuelles infractions à la loi Moureaux s’ajoutent à la fin de l’année 2005 une procédure judiciaire pour malversations financières ainsi que des poursuites par le fisc. D. Féret ainsi que sa compagne, la députée bruxelloise A. Rorive, sont accusés d’avoir détourné à des fins privées une partie de la dotation publique versée au FN. Cette procédure vaudra ultérieurement au FN une nouvelle suspension temporaire du versement de sa dotation.

Irrités par la situation, plusieurs cadres, dont le sénateur et ancien trésorier du FN, F. Detraux, créent Force nationale en 2005, qui déposera quelques listes aux élections communales d’octobre 2006, sans succès. L’imbroglio engendré par cette situation amène le Parlement fédéral à placer sous surveillance étroite le versement mensuel de la dotation publique octroyée au FN.

Les poursuites intentées à l’encontre de D. Féret sur la base de la loi Moureaux aboutissent à sa condamnation en avril 2006 à une peine de travaux d’intérêt général [3] et à une privation pour dix ans de ses droits civils et politiques. La Cour de cassation confirme ce verdict, contraignant D. Féret à abandonner son mandat parlementaire.

En mai 2006, P. Sessler, secrétaire général du FN, et le député wallon J.-P. Borbouse intentent une action en référé pour obtenir la lumière sur les comptes de l’asbl de financement de leur parti. Ils sont déboutés.

Les différentes affaires et les démêlés judiciaires qui frappent D. Féret conduisent plusieurs parlementaires, emmenés par M. Delacroix, à destituer le président fondateur du FN en septembre 2007. Seuls sa compagne et P. Cocriamont restent fidèles à D. Féret et contestent sa destitution.

Bis repetita

Lors des scrutins de 2006 et 2007 comme lors de ceux tenus en 2003 et 2004, les résultats électoraux du FN sont assez bons, alors que ce parti est une fois encore déchiré en son sein, qu’il subit la concurrence d’autres formations d’extrême droite et qu’il ne fait parler de lui dans les médias que pour ses divisions et ses déboires judiciaires et financiers. En 2006, il remporte 28 sièges de conseiller communal et 4 de conseiller provincial. L’année suivante, les résultats enregistrés à la Chambre et au Sénat sont stables par rapport à l’élection de 2003. Le FN perd cependant un de ses deux sièges de sénateur. À nouveau, seul le Vlaams Belang oppose une concurrence sérieuse au FN en Région bruxelloise. Au sein de l’extrême droite francophone, le FN demeure la principale formation.

L’histoire du FN se répète également du point de vue de sa gestion financière. À l’automne 2007, le parti et son asbl de financement sont mis sous séquestre et un administrateur provisoire est désigné pour gérer les comptes du FN. Au début de l’année 2008, constatant l’absence de comptes annuels pour 2006, la Commission de contrôle du Parlement fédéral applique une nouvelle sanction au FN, suspendant pour quatre mois (la durée maximale prévue par la loi dans ce cas) le versement de sa dotation. Les comptes remis pour 2007 étant très lacunaires, une sanction identique a été appliquée en conséquence.

Enfin, les divisions internes resurgissent également. Dans un premier temps, l’écartement de D. Féret a semblé apaiser le parti. Après une dizaine d’années de séparation, le FNB décide de rallier le FN « rénové ». La nouvelle équipe dirigeante affiche son intention de restructurer, une fois encore, le parti afin, une fois encore, d’en faire une formation « responsable, crédible et juridiquement inattaquable [4] ». Mais à la fin de l’année 2008, la diffusion télévisée d’une vidéo privée montrant le nouveau président, M. Delacroix, entonner une chanson ironique sur les camps d’extermination contraint celui-ci à la démission. Sa succession divise une nouvelle fois le parti. P. Sessler appuie la désignation de D. Huygens, tandis que les collègues de ce dernier au Parlement wallon, Ch. Petitjean, candidat rival, et Ch. Pire, la contestent.

À la veille du scrutin régional, communautaire et européen du 7 juin 2009, il est assez difficile de cerner clairement ce qu’il reste du FN. Au tandem D. Huygens-P. Sessler qui se présente comme dirigeant le FN s’oppose P. Cocriamont, soutenu par D. Féret, qui se revendique le véritable héritier du FN. Le 7 janvier 2009, le tribunal de Liège a retiré à D. Féret ses droits sur la marque « FN », le logo et l’emblème du parti. Par conséquent, différentes questions se posent. Combien de listes portant le logo du FN seront déposées ? Par qui le seront-elles ? Y aura-t-il, comme ce fut le cas par le passé, contestation devant les tribunaux entre listes concurrentes déposées sous le même sigle ? Le cas échéant, comment le ministre de l’Intérieur pourra-t-il trancher entre les différents protagonistes ? Les différents élus sortants se représenteront-ils ?

C’est donc dans tous les sens qu’on peut se demander : le FN, combien de divisions ?

[1La crise de la dioxine a orienté une partie du vote protestataire vers Écolo et plusieurs campagnes antifascistes d’une certaine ampleur ont été menées en Wallonie et à Bruxelles, en particulier dans certaines zones où le vote d’extrême droite s’était particulièrement manifesté.

[2En échange de l’octroi d’une dotation publique, les partis doivent remettre annuellement à la Commission de contrôle le détail de leurs comptes, certifiés par un réviseur d’entreprise.

[3À prester, ironie de la Cour, dans une institution spécialisée dans l’intégration des étrangers. Cela n’ira pas sans mal, D. Féret se voyant reprocher de tout faire pour empêcher l’application de cette peine et se retrouvant par conséquent en prison.

[4Communiqué du FN du 1erdécembre 2008.